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L’Art sonore

L’ART SONORE
laboratoire des nouveaux sons

Longtemps confinées entre musique électronique et art numérique, les différentes pratiques que l’on rassemble sous la bannière de l’art sonore recouvrent des approches différentes qui affirment toutes l’importance de l’oreille à une époque, celle des écrans, où l’œil est privilégié.

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L’art sonore est inséparable de ce rapport image / son. Le fait de concevoir le son comme matière première artistique émerge avec les débuts du cinéma puis s’amplifie avec le dadaïsme, le surréalisme et, surtout, le futurisme (L’art des bruits de Luigi Russolo, 1913). Puis l’art sonore prend une dimension plus « théâtrale » avec la musique électroacoustique et concrète (Luc Ferrari, Lionel Marchetti), bruitiste (Pierre Schaeffer et ses Études de bruits, 1948) et composite (Edgar Varèse, Poème Électronique, 1954).

Avec la musique expérimentale, l’art sonore atteint des limites que repoussent des compositeurs comme John Cage qui « joue » sur le silence (4’33 ») et les instruments en eux-mêmes (piano préparé). Et ensuite avec l’ambient et l’intelligent-techno qui amène encore d’autres manipulations et créations sonores. Cette pré-histoire se retrouve dans les différentes déclinaisons actuelles de l’art sonore.

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La forme la plus immédiate de l’art sonore est à rechercher du côté du cinémix ou ciné-concert, des films qui prennent une autre dimension, presque un autre sens sous l’habillage sonore rajouté par des artistes comme Un Drame Musical Instantané, RadioMentale, DJ Spooky… Vient ensuite le mash-up, ou le détournement et la re-composition d’extraits de films, qui relève lui aussi d’un véritable art sonore (Hexstatic, Addictive TV). Au-delà du VJing, l’aboutissement, ou plutôt, la suite logique de ce mariage entre l’image et le son a vu éclore des performances audio-visuelles (live A/V ou stage design) avec des dispositifs inédits (AntiVJ, U.V.A. ou 1024 architecture et leurs tubulures lumineuses, etc.).

Les possibilités offertes par de nouveaux logiciels pour mixer visuels et sons (Modul8, Processing, Ableton…) ont permit à des artistes comme Purform ou Hermann Kolgen, par exemple, de proposer des pièces qui relèvent autant de l’installation sonore, lumineuse, que visuelle. L’emblématique Ryoji Ikeda avec son minimalisme sublimé par une géométrie fractale combinée à des bruits blancs (Datamatics, Test Pattern, Matrix, Supersymmettry…) illustre à merveille le tournant numérique de l’art sonore.

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À la correspondance avec l’image, fut-elle abstraire et/ou algorithmique comme pour Ryoji Ikeda, se surajoute donc la lumière. Une « sainte trilogie » qui permet aussi de réintroduire l’idée de mouvement dans l’art sonore, comme avec le bien nommé collectif S.S.S. (Sensor Sonic Sight) qui réunissait Cécile Babiole, Laurent Dailleau et Atau Tanaka. Dans un esprit plus « scientifique », Evelina Domnitch et Dmitry Gelfand ont utilisé le phénomène de « sono-luminescence » — comme une expérience de laboratoire — pour visualiser et dessiner des formes mouvantes et colorées générées par des ultra-sons (cf. Camera Lucida).

À rebours, d’autres artistes comme les platinistes, par exemple, choisissent de jouer hors champs, hors du visuel et des artifices lumineux, préférant composer avec les sons « fixés » et leurs supports, mêlant boucles et accidents matériels… Cet art du sonore fait aussi écho à la pratique du collage, technique également applicable et appliquée à la peinture justement… Faisant suite à la « musique de montage », le cut-up, le sampling et le « piratage audio » (plunderphonic) offre encore une autre facette de l’art sonore grâce à William S. Burroughs, au mouvement Fluxus, et à des « hackers du son » comme John Oswald, Negativland, The Tapes-Beatles…

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Mais nous sommes là avec des sons re-travaillés. D’autres artistes préfèrent exercer leur art à partir de sons bruts, de bruits non-trafiqués. La pratique du field-recordings, cet « usage sonore du monde » pour reprendre le titre d’un livre consacré à cette approche, permet de peindre de véritables paysages sonores (la notion de soundscape chère à R. Murray Schafer). L’art sonore change ici de dimension pour s’ancrer dans la plénitude du réel avec les saisissants « enregistrements climatiques » de l’ex-Cabaret Voltaire, Chris Watson (Weather Report) par exemple. Ces prises de son peuvent aussi donner lieu à des mises en scène, à une narration : Cityscape de Justin Bennett, Elegy For Bangalore : from eye contact with the city de Budhaditya Chattopadhyay…

Ce travail sur le son des villes trouve son point d’origine dans l’installation Time Square de Max Neuhaus (1977). Cette référence nous renvoie vers une forme plus « concrète » de l’art sonore : celle des parcours. Au long cours, avec le collectif Soundwalk, en immersion dans un milieu hostile avec Magali Daniaux & Cédric Pigot et leur série de contes « écrits » au fin fond de la mer de Barents (Cyclone Kingkrab & Piper sygma), à la manière d’une pièce radiophonique, géolocalisé ou in situ avec Collectif Mu (Bande originale)… Dans cette déclinaison presque journalistique, l’art sonore offre du « cinéma pour l’oreille »…

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Enfin, lorsque l’on pense « art », on pense bien sûr « œuvre » : c’est-à-dire « objet ». Pour l’art sonore, cette matérialité s’incarne dans certains dispositifs. L’art numérique est immersif, interactif, génératif… et le son est un des ressorts de ces interférences créatrices. Par exemple, Rafael Lozano-Hemmer utilise des ondes radio pour interagir avec l’ombre portée des spectateurs qui se placent devant son dispositif baptisé Frequency and volume (2003). Au-delà, l’utilisation de capteurs qui transforment le corps en instrument (Atau Tanaka), redonne une épaisseur humaine à l’art numérique par ailleurs trop souvent « désincarné ».

Outre le corps des spectateurs ou la chair de l’artiste, le mobilier urbain, l’architecture et l’infrastructure d’une ville peuvent aussi devenir le support d’une création sonore. En 2006, Bill Fontana, toujours à l’aide de capteurs, a saisi la « musicalité » du Millenium Bridge à Londres. Détail : cette passerelle mène à la Tate Modern. La petite musique de sa charpente métallique, qui se révèle au passage des piétons et cyclistes, était amplifiée et diffusée dans une salle de ce prestigieux musée.

 

Laurent Diouf
non publié, 2014