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In Limbo

IN LIMBO
l’expérience web

Nous avons tenté l’expérience. Avec succès. Nous avons joué le jeu et suivi les consignes : écoute au casque et identification préalable. Condition sine qua non avant de visionner In Limbo d’Antoine Viviani sur Arte Future. Pour l’occasion, nous avons opté pour un pseudo byzantin… Quelques minutes après le début du streaming, commence à défiler en colonne, à gauche de l’écran, toutes les occurrences liées à notre nom d’emprunt. Des infos en continu qui remontent des profondeurs du web, tandis que l’on reste scotché par la réalité cachée de cette « mémoire connectée » que nous dévoile cette enquête « vidéo-graphique ». Immersion en compagnie du réalisateur.

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Réfutant le terme « webdoc », au profit d' »expérience interactive pour Internet » et de « film », au travers d’In Limbo, Antoine Viviani a voulu aussi inventer une forme qui soit totalement unique et qui devienne indissociable du récit, jouer avec les codes du documentaire pour brouiller les pistes, être dans un rapport fantasmé, poétique au monde […], travailler des enjeux cinématographiques, donc l’immersion, la linéarité, le rapport sensoriel, etc. Et opter pour un habillage très graphique des images, suite à la découverte d’un kit sur Internet permettant d’associer images vidéo à de la 3D issue d’une Kinect (un simple capteur de mouvements infrarouge pour console de jeux Xbox), comme le moyen d’éviter que les personnages apparaissent comme de simples talking heads, et de parler en creux de ce qui n’est pas numérisable, du corps, en le faisant ressentir, leur donner un autre statut.

Sur le fond, en trente minutes chrono (mais un long métrage est également en préparation), Antoine Viviani nous fait prendre conscience du monstre qu’est devenu Internet. À peine se remémore-t-on l’époque vénérable, et pourtant pas si lointaine, où l’on se connectait via un modem 56k pour accéder à des sites pratiquement statiques, dépourvus de toute attractivité. En quinze ans les capacités de stockage, la vitesse de connexion, la puissance de nos ordinateurs et nos smartphones, ont explosé. Le nombre de données disponibles augmente selon une croissance exponentielle. On recense aujourd’hui, 4 milliards d’ordinateurs, 7 milliards de téléphones portables et 1 million de data centers qui brassent 55 millions de photos mises en ligne par jour et 25 milliards objets connectés ! Le tout consommant 20% de l’énergie mondiale… Dès les premières images, nous sommes pris de vertige face à l’énumération de ces chiffres.

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Le sentiment de vertige dont vous parlez est à la base du projet, nous confirme Antoine Viviani, ajoutant : en 2010, Eric Schmidt, alors PDG de Google, avait déclaré « dans quelques années, le seul moyen d’effacer vos traces numériques sera de changer d’identité dans la vie réelle ». C’est déjà presque le cas. Le monde est désormais doublé d’une ombre numérique qui se resserre autour de nous, autour de chaque moment de notre vie. La question est de savoir ce que nous voulons en faire. Sommes-nous en train de construire une immense prison dont nous serions également les geôliers, un immense cimetière de données ou bien une nouvelle cathédrale, fondement d’une nouvelle civilisation ?

Je trouve qu’il y a une dimension extrêmement lyrique dans l’effort collectif insensé, auquel nous participons tous, de numériser nos vies, notre environnement, le monde, et de tout interconnecter dans le réseau à l’échelle de toute la planète. Cette obsession mémorielle, cette accumulation encyclopédique à échelle individuelle — là où au Siècle des Lumières cette lubie occidentale de vouloir tout classer et d’archiver se voulait universelle — indexe nos personnalités. Au point que Liesl Capper, interrogé par Antoine Viviani, peut affirmer que notre identité sur le web est une version plus juste de notre identité réelle… Tandis qu’un autre interviewé assène avec conviction : la mémoire numérique rend plus évidente la finitude de nos vies… Le but ultime de cette nomenclature, au-delà des faits et gestes anecdotiques qui sont consignés dans nos disques durs et mémoires flash, semble bien d’acquérir une sorte d’immortalité…

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Nous ne sommes pas encore à l’ère du post-humain, mais nous nous en rapprochons avec ce transfert de notre mémoire organique à une mémoire numérique plus performante, puisqu’il est désormais vraiment possible de tout enregistrer de sa propre vie comme le fait Cathal Gurrin depuis 2006…! Aujourd’hui, renchérit Kenneth Cukier, nous sommes tous des capteurs. Ce sont les données qui constituent le socle de notre société, et non plus l’industrie comme au siècle précédent. Ce Nouveau Monde des données alimente une gigantesque machine « virtuelle » composée d’une multitude de petites machines bien réelles (nos ordis, tablettes et smartphones).

Est-il encore temps de mesurer le phénomène ? De le « documenter » ? C’est le projet fou de Brewster Khale qui rêve de faire une copie de sauvegarde intégrale du Net (on pense à Borges et sa « carte de la carte » à échelle 1…). À l’heure actuelle, Internet Archive « compte » déjà 2,5 pétabytes de données (livres, musique, photos…). Rappel: 1 péta = un million de milliards. S’achemine-t-on à terme — en imaginant qu’il y ait un « terme » à un tel processus — vers une sorte d’intelligence universelle ? Ou, « pire » encore, vers une sorte d’entité omnisciente, un Successeur de pierre (J-M. Truong inside…) comme ne l’écartent pas certains intervenants… Pour Antoine Viviani, c’est justement de ces visions extrêmes qu’il faut se débarrasser. Ces visions sont intéressantes non pas pour le futur qu’elles prédisent, mais au contraire pour ce qu’elles racontent de notre monde actuel qui les invente.

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Ainsi, David M. Eagleman compare le réseau à nouvel organisme global doté de milliards d’yeux (webcams)… Et Raymond Kurzweil se demande déjà s’il sera possible de fusionner la mémoire d’un individu avec celle d’un ordinateur après sa mort. Il travaille pour Google… Nous sommes saisis par les propos et projets évoqués, qui font froid dans le dos, et dont on se demande si les personnes qui les prononcent en mesure bien toute la portée philosophique… C’est d’autant plus effrayant que ce sont d’éminents universitaires, ingénieurs et pionniers d’Internet. Une chose est sûre, nous n’en sommes qu’au tout début. Et Internet grandit à raison de cinq mille milliards de bytes par seconde… Sans même évoquer la loi de Moore, on constate avec George Dyson, historien des sciences, qu’Internet et les machines connectées qui le composent forment désormais une sorte d’univers en expansion, avec ses propres règles et sa physique…

Laurent Diouf
publié sur Digitalarti.com, mars 2015

Antoine Viviani, In Limbo, l’expérience web. > http://inlimbo.tv/fr/
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