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Bill Viola

BILL VIOLA
vidéo native

En rappelant une évidence — Je suis né en même temps que la vidéo — Bill Viola explique l'aisance avec laquelle il maîtrise cet "art nouveau". L'exposition qui lui est consacrée actuellement au Grand Palais à Paris revient sur son parcours artistique au travers d'une vingtaine de pièces qui sont comme autant de ponts avec la peinture.

 

Cette exposition fera date. D'une part pour la qualité des pièces proposées qui offrent une rétrospective saisissante du travail de Bill Viola, de la fin des années 70s à maintenant. D'autre part, pour sa contribution à la reconnaissance de l'art vidéo pour et par le grand public. Jusqu'à présent seul le nom de Nam June Paik, ou presque, rimait avec cette pratique artistique née avec l'essor de la télévision de masse à l'orée des années soixante. Mais à la différence du Sud-Coréen qui privilégiait une approche ludique et mouvementée, notamment avec ses robots faits d'assemblage de téléviseurs, Bill Viola est plus sombre. Plus statique et métaphysique.

En fait, lorsque l'on observe de plus près certaines pièces, lorsque l'on prend simplement le temps de regarder, on s'aperçoit justement qu'elles ne sont pas statiques. Mieux que quiconque, Bill Viola joue avec une fausse immobilité, avec une apparence linéaire, reprenant en partie les codes et symboles de la peinture classique — portraits, paysages, nature "morte", perspective — en y ajoutant de l'étrangeté soit par l'irruption d'un incident, soit par une translation presque imperceptible. Ainsi, par exemple, Nine attempts to Achive Immortality (1996) : on y voit Bill Viola himself, filmé en noir et blanc, de face. Il ne bouge pas. Il fixe l'objectif. Il ne se passe rien. Ni dans le champ, ni hors-champ. Le temps s'étire. Les minutes défilent. Neuf minutes interminables… Et puis soudain, le visage de Bill Viola se convulse dans un râle presque extatique qui nous surprend par sa virulence. L'artiste vient de sortir de son exercice d'apnée prolongée…

Dans le registre du portrait, de groupe en l'occurrence, la même surprise nous saisit à la vision de The quintet of the astonished (2000). Faisant partie d'une série, cette vidéo met en scène 5 personnages pris d'une "passion" christique comme dans un tableau classique, y compris dans les teintes et la lumière. Seuls leurs vêtements trahissent leur appartenance à notre siècle. De prime abord, ces personnages semblent figés; à tel point que l'on pense avoir affaire à une photographie sur papier glacé et non pas à une vidéo… Un peu comme la vision de nuit, il nous faut un temps d'accoutumance avant de percevoir de lents, très lents changements dans leurs gestuelles. Ralentie à l'extrême, la prise de vue s'affirme à rebours de la vidéo comme "image mouvement"…

Mais on ne saurait réduire la "démarche" de Bill Viola à ce jeu de ralenti. Pour preuve, si besoin était, d'autres vidéos où les personnages sont cette fois mis en scène dans une sorte de déambulation sans fin. Ainsi en est-il de Walking the edge (2012) où les silhouettes évanescentes de deux hommes semblent marcher vers un destin inconnu dans une nature désertique. L'errance sans fin et la quête de sens sont aussi au cœur des panneaux qui constituent Going forth by day (2002). Les personnages, comme la mort, rôdent cette fois dans un environnement champêtre ou un décor familier. Cette familiarité rend encore plus étrange la mise en situation des personnages, comme dans First Light : il faut se méfier de l'eau qui dort…

L'utilisation d'un voilage sur lequel est projetée la captation, pour The Veiling (1995), offre une impression de 3D à ces déambulations spectrales. On retrouve, par contre, toute l'épaisseur des corps dans des pièces comme Three women (2008). Comme son titre l'indique, on y voit trois femmes qui passent et repassent devant et derrière un rideau d'eau, ajoutant un trouble à la résolution volontairement dégradée de l'image… On retrouve aussi, dans le diptyque Man Searching for Immortality / Woman Searching for Eternity (2013), la puissance des corps nus de deux personnes âgées — et par là hors de toute sémantique sexuelle — qui explorent la géographie de leurs chairs à la lumière d'une petite lampe de poche. Au ralenti, bien sûr… Avec, comme il se doit, la symbolique du vivant et du temps qui passe… Au terme de cette vidéo-graphie du mystère humain, il y a, de nouveau, des corps immobiles, mais immergés, comme baignant dans un liquide amniotique ou une solution de conservation des corps. Des corps morts, tant la "monstration" de ces Dreamers (2013) évoque celle des noyés…

Impression identique et malaise renforcés à la vue d'Ascension (2000). Là, à la suite d'un plongeon dans des eaux noires transpercées de rais de lumière qui agissent comme des révélations divines, le corps du personnage semble se dissoudre… Temps de la transmutation : 10 minutes chrono… Mais le plus dantesque, c'est la pièce maîtresse que l'on devine sur l'affiche de cette expo : Tristan's Ascension (2005). On la devine seulement sur papier ou sur écran, car il faut vraiment être dans la pénombre et sous la hauteur sous plafond du Grand Palais pour éprouver pleinement cette sensation de vertige et d'effroi qui nous envahit face au gisant qui est lentement, progressivement, aspiré par un rideau de pluie, avant de léviter vers un monde parallèle… Un court temps de pause et on assiste, médusé, à son double inversé : Fire Woman (2005). Là, nous sommes face à un mur de feu de plusieurs mètres de haut. Devant se tient une femme en noir. Le feu se consume. La femme semble, une fois encore, immobile. Et pourtant, il s'opère un changement de perspective, presque millimètre par millimètre, qui décentre notre point de vue avant que celle-ci tombe brusquement comme crucifiée… Le liquide dans lequel elle est engloutie (eau ? essence ?) fini par virer progressivement au bleu… marine.

Des êtres humains qui s'abandonnent les bras en croix, une temporalité mortifère, une immersion libératrice et un feu rédempteur… Il ne manque que les lions pour parachever cette symbolique chrétienne… Comme nous le disions au début, il y a dans toutes les créations de Bill Viola, un appel à la métaphysique de la mort, de l'amour, de la vie… Pour autant, des esprits rompus aux arcanes philosophiques relativiseront la portée métaphysique des œuvres d'art en général… C'est ainsi qu'on préférera un autre type de questionnement, plus trivial en apparence, mais qui nous plongent aussi dans un abîme d'interrogations : comment regarde-t-on une œuvre d'art vidéo ? Version 2 : comment doit-on regarder une œuvre d'art vidéo ? Comme un film, dans son intégralité ? En pointillé, comme une fiction ou un documentaire sur face cachée de l'âme humaine ? Avec une sorte de religiosité béate, comme cela prévaut (trop) souvent dans le cadre d'une exposition ou, à l'inverse, avec désinvolture justement parce que nous ne sommes pas en présence d'une œuvre d'art "classique"…? Cette question à choix multiples reste bien évidemment ouverte.

Laurent Diouf
publié sur Digitalarti.com, juin 2014

 Bill Viola, exposition au Grand Palais, Paros, mars / juillet 2014