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UbuWeb

UBUWEB
all avant-garde. all the time

En fait, plus qu’une base de données, UbuWeb tient autant de la Tour de Babel que de la Bibliothèque d’Alexandrie. Il y a en effet, un côté mondial, global, doublé de la constitution un fonds d’archives littéraires dans ce projet initié par Kenneth Goldsmith (poète, enseignant, animateur radio, performeur), qui hérite du premier Qwartz Web pour cette initiative. Une initiative exceptionnelle, tant dans sa durée — le site a ouvert en 1996 — que par son regard sur le passé; alors qu’Internet se complait dans le présent sans cesse renouvelé, dans l’obsession du temps réel…

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Du texte, donc. Beaucoup de textes et des lectures : UbuWeb offre un contenu impressionnant. Oubliez les blogs d’adolescents transis, les états d’âme de militants aigris sur les sites participatifs, l’approximation intellectuelle des encyclopédies en open-source, les forums abscons des otakus… Ici, ce sont des pans de la culture, la vraie, et de la contre-culture, qui sont offerts à la curiosité vagabonde des internautes. Des poètes, des musiciens, des écrivains, des sociologues, des philosophes, des peintres… On y croise tous les artistes majeurs du XXe siècle et des figures de l’undergound qui, aujourd’hui, font figure de références, de classiques.

Apollinaire, Barthes, Baudrillard, Beckett (qui sert d’étendard sur la page d’accueil), Burroughs, Cocteau, Dali, DJ Food, Dubuffet, Ferrari, People Like Us, DJ Spooky… Impossible de les citer tous, bien évidemment. Mais toutes les avant-gardes se retrouvent au travers des documents sonores mis en ligne sur UbuWeb. Du son bien sûr (mp3), mais aussi des reproductions de textes ou d’images ainsi que des vidéos, qui vont des performances filmées aux films expérimentaux (comme les fameux Hurlements en faveur de Sade et In Girum Imus Nocte Et Consumimur Igni de Guy Debord, par exemple). Des trésors. Beaucoup d’œuvres oubliées, jamais rééditées. Impossible à trouver ailleurs…

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Les cultures non-occidentales ne sont pas oubliées dans cette Arche de Noé virtuelle, qui s’enrichit grâce à de « généreux donateurs ». Une section du site est consacrée à l’ethno-poésie, englobant aussi bien les peintures sur sable des Navajos que des considérations sur les contes africains. D’autres sections, encore, sont dévolues à des approches plus contemporaines ou conceptuelles. Une web-radio est également fonctionnelle. Les ajouts de nouveaux documents sont constants. Les retraits restent rares, finalement, malgré le flou juridique qui entoure parfois la mise en ligne de certains fichiers. Le tout est gratuit bien évidemment. Libre et ouvert. Un devoir de mémoire, en quelque sorte.

Au-delà de sa simple fonction conservatoire, UbuWeb maintient un flambeau, si ce n’est un combat, comme nous le confirme Kenneth Goldsmith : il y a tellement de musiciens actuels qui se basent sur les avant-gardes historiques qu’il n’est pas surprenant de voir un intérêt constant envers ce que certains considèrent comme étant les points limites de la musique, par exemple. UbuWeb espère être à la fois une base de ressources historiques et une source pour de nouvelles compositions…

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UbuWeb peut être considéré comme le Robin des Bois de l’avant-garde, mais au lieu de prendre à l’un pour donner à l’autre, en dernière instance, nous donnons à tous. Ce propos concerne autant les ramifications sociales que l’aspect juridique de notre système d’archivage, son autonomie et son contenu (…). La maintenance d’un tel serveur, libre, doté d’une bande-passante illimitée, est une chose compliquée, souvent menacée par des individus qui cherchent à nous mettre en cause sur les copyrights. Mais peu importe, on continue. Et après douze années, nous sommes encore plus forts. Nous sommes aussi comme des rats de laboratoire : en échange de bande-passante, nous consentons à être l’objet d’études universitaires sur l’idéologie et la pratique d’une (re)distribution radicale.

Notre futur est éminemment instable, incertain, mais aussi longtemps que nous avons de l’espace sur un serveur et de la bande-passante, il n’y a aucune limite à ce que le site grossisse. Pour le moment nous ne sommes pas en compétition, et c’est un fait que nous déplorons. C’est dommage qu’il n’y ait qu’un seul UbuWeb : pourquoi n’y en a-t-il pas des dizaines ? Au regard du monde artistique, le problème est manifestement lié à l’attachement pour la vieille économie et au fait que, dans le milieu académique, les travaux proposés via Internet ne sont pas considérés comme étant fiables.

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Aussi longtemps que le monde de l’art continuera de se baser sur l’économie de la rareté au lieu de l’abondance, le changement tardera à venir. Mais UbuWeb cherche à offrir une alternative en invoquant l’économie du don, en corrélation avec une forte préoccupation pour une éducation globale, mondiale. Et cela à l’air de marcher : UbuWeb est consulté quotidiennement par plus de 20000 visiteurs uniques. Qui plus est, nous sommes utilisés sur de nombreux programmes, allant de l’éveil poétique dans les écoles maternelles aux post-doctorants écoutant les séminaires de Jacques Lacan. Et on ne connaît jamais la suite.

propos recueillis par Laurent Diouf
publié dans MCD hors-série #2 / Qwartz, avril 2009

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