The Offline People

THE OFFLINE PEOPLE
 interview
Laurent Diouf :

Après des études à Paris I / Panthéon-Sorbonne avec une prédilection pour des sujets du type « Temporalités et Cultures », « Post-modernité et nouvelles technologies de communication », Laurent Diouf est depuis 1989, une voix de radio Libertaire 89.4, la voix de la Fédération Anarchiste : il anime Wreck This Mess de 12h30 à 14h30 au travers d’une sélection musicale de dub, minimal-techno, electronica, dark-ambient, indus, drum-n-bass, etc…

En tant que spécialiste du dub et des musiques électroniques, il a rassemblé pour le label Noise MuseuM deux compilations reliant, entre autres : Rapoon, Muslimgauze, DJ Speedranch & Jansky Noise, Silk Saw, DJ Spooky et Starfish Pool… a compilé Dub This Net pour le label HTZ ou a aidé à structurer « Babylon Iz Iraq » de Muslimgauze.

Laurent a aussi contribué à Octopus, Coda, Trax, Mix, Feardrop, hypertunez.com, qwartz, fluctuat.net, ginsong.fr, Stereolux mag et est actuellement rédacteur en chef de MCD (Musiques et Cultures Digitales), et rédacteur pour le magazine de digitalarti (Digital Art & Innovation). Le temps d’une nuit qui deviendra blanche, il a accepté de répondre à nos questions :

1. Votre 1er souvenir musical ?
Pas un souvenir en particulier, mais durant l’enfance le souvenir de « tubes » écoutés à la radio, dont le son ou l’orchestration m’accrochait un peu plus intensément que d’autres… Les vraies émotions musicales arrivant plus tard, à l’adolescence (période 75/79…) avec le reggae, le punk, la fin du rock-progessif, la cold-wave / new-wave, le ska, le dub, etc.

2. Le meilleur disque que l’on vous ait offert ? Le pire ?
Là aussi, pas de souvenir en particulier. Plutôt le souvenir de séances d’écoutes et de découvertes musicales avec des amis, où le meilleur peut côtoyer le pire…

3. Le 1er disque que vous ayez perdu ?
Un des deux disques de l’album blanc (le « white album » des Beatles) sur la banquette arrière d’une voiture qui m’avait pris en stop pour revenir de l’internat où je croupissais en semaine… Frustration intense à l’arrivée, en découvrant que j’avais perdu la moitié de cet album mythique; c’est pour cela que je m’en souviens encore. Par contre, j’ai oublié pourquoi j’avais acheté ce disque et pas un autre, une nouveauté de l’époque… Ensuite, longtemps plus tard, j’en ai perdu des dizaines à la radio ou dans les salles de rédaction…

4. Le meilleur nom de sound system imaginaire ?
Lat Dior sound-system…

5. À quel moment aimez-vous écrire ?
La nuit, ce qui n’est pas original, mais cela permet de ne pas être parasité par des sollicitations extérieures… D’autant que je n’écris pas vite. Et que je suis – que je serai – incapable de travailler (quel mot horrible, on ne le dira jamais assez) dans un open-space au milieu d’une rédaction fébrile… Donc, si j’attaque un texte en début de soirée, je peux passer une nuit blanche dessus, tranquillement chez moi avec les mêmes séquences qu’en journée (manger, pause café, etc.), mais sans les inconvénients. Inutile de dire que je réponds à ce questionnaire à une heure plus qu’avancée…

6. A quoi ressemblera la musique dans 50 ans ? dans 5000 ans ?
Aucune idée; que ce soit à court ou long terme. Chaque « révolution » musicale semble imprévisible, même si cela paraît « évident » après coup. Quant on baigne à un instant « t » dans un univers sonore, musical, y compris dans toutes ses diversités, c’est un peu comme « une donnée immédiate de la conscience », une totalité « indépassable ». Difficile, à l’époque du rock-progressif d’imaginer la fulgurance du punk-rock. De même au tout début de la techno, de concevoir les secousses épileptiques de la drum-n-bass…

Ce sont les « malins petits génies » de la musique, souvent méconnus, qui opèrent de tels changement de cap, de paradigmes sonores. Impossible, en ce qui me concerne, d’imaginer la prochaine étape. Mais ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est moins l’émergence de nouveaux courants que l’impact des nouvelles technologies sur la musique en général; à l’image de ce qui se passe pour tous les domaines (et pas seulement artistique). Je pense aux playlists géolocalisées et aux premiers essais d’interactions public/artiste durant un live via un smartphone, par exemple.

Sur ce plan, et pour répondre quand même à cette question, je crois que les cinquante prochaines années seront étonnantes. À une échelle plus grande, il est vain et absurde d’essayer d’imaginer quoi que ce soit compte tenu de la progression de la science et de la technique. La loi de Moore, pour ne citer que ce postulat, indique que toutes les réalisations techniques qui seront conçues dans un siècle et a fortiori dans 5000 ans sont actuellement hors de notre « entendement »… Il en est vraisemblablement de même pour la musique de ce futur lointain.

7. Quelle a été la rencontre capitale de votre vie ?
Tri repetita: pas une, mais plusieurs. Des ami(e)s de longue date, bien sûrs, mais surtout des météores, des personnages croisés furtivement durant l’adolescence, période cruciale et charnière comme on sait. Des personnes qui nous montrent un autre chemin que la norme (morne…) sociale. Le genre de rencontres qui nous interdit a jamais de rentrer dans le moule « travail, famille, patrie » (pour schématiser). En ce qui me concerne, c’est ce qui m’a marqué et qui reste capital sur la distance d’une vie.

8. « Les trains jouent des symphonies de Beethoven » (Jean Cocteau – Mon Premier voyage – Tour du monde en 80 jours). Les avez-vous entendus jouer autre chose ?
Affirmatif : du dub ! ;-))) Je pense non pas à « Night Train » de Dub Syndicate, mais à Rod Modell « plays Michael Mantra » (Silentes, 2007). Comme son nom l’indique, cet album est un hommage à Michael Mantra, grande figure de l’ambient. Rod Modell reprend – ou plutôt reshape – « A/B » en y rajoutant une frise mélodique et une ligne de basse. Durant l’élaboration de ce remix, Rod Modell écoute la version originale au casque pendant un voyage en train, la nuit, du fin fond du Michigan à Toronto au Canada. Les bruits extérieurs se mélangent aux nappes du morceau. De cette expérience acoustique singulière naîtra le remix final où l’on fini par percevoir en arrière-plan grâce à la frappe d’un clavier, le « staccato » et le grincement métallique des boggies qui zèbrent le groove hypnotique de ce long morceau…

9. L’album idéal pour l’apéro ?
Pffff…. Là, comme ça, à jeun, j’vois pas !

10. Votre compilation rêvée ?
Une compilation qui ne soit pas monochrome, qui brasse plusieurs styles (ambient, minimal-dub, electronica, drum-n-bass, etc.), dont le tracklisting soit pensé, pesé, millimétré (l’inverse d’un « best-of ») et, enfin, qui présente une bonne part d’exclusivités (remixes, inédits, etc.).

11. Le disque dont vous ayez peur ?
Aucun en particulier ou plusieurs : cela dépend de ce que l’on « entend » par là. Toutes les musiques commerciales me font peur, d’autant qu’en la matière, on ne recule devant rien pour des raisons mercantiles. A l’opposé, les collaborations entre de deux grands musiciens, producteurs ou DJs me font peur également. Mais pas pour les mêmes raisons. La rencontre entre deux géants peut être foudroyante ou insipide. Ainsi (au hasard…), celle d’On-U Sound / Adrian Sherwood et Ariwa / Mad Professor sur « Lion Dub » (Century Records) est d’une platitude presque effrayante comparée à leurs productions respectives… Enfin, j’ai toujours eu un faible pour les délires dark-ambient cinématographiques, le côté « train fantôme » de ce genre de productions…

12. Le magazine que vous aimeriez lire ?
Une sorte d’hybride entre « The Wire » et « Wired », en français, mais qui parle aussi de science-fiction et de science-humaine, hors de tout impératif commercial…

13. Le film qui vous donne envie d’écrire ?
Hors article/chronique, je n’ai pas vraiment d' »envie » d’écriture, mais à la limite je dirai un film sur un écrivain… « Sur la route » de Walter Salles, pour citer une sortie récente. Encore que, pour écrire après ça il faut une force et une inspiration que je n’ai pas.

14. Le morceau méconnu que tout le monde devrait connaître ?
Ah non, tout l’intérêt d’un morceau (film, livre, etc.) méconnu, c’est qu’il le reste ! Pas question de partager ce plaisir hors des initiés… ;-)))

15. La dernière exposition qui vous a marqué ?
Aucune en particulier. En tout cas dans la galaxie « art numérique », et ce en dépit (si j’ose dire…) de quelques pièces ou dispositifs insolites présentés ici ou là… Un regret, par contre, celui de ne pas avoir vu « Exhibitions (l’invention du sauvage) » au Musée du Quai Branly. Cette exposition m’aurait assurément marqué.

16. La reprise que vous aimeriez chroniquer ?
Ouh la…

17. ‘Il y a des choses soudaines’ (Jean Jacques Schuhl – Rose Poussière). Lesquelles ?
Aïe… Je ne suis pas vraiment client de Jean-Jacques Schuhl et autres « novo-littérateurs » du genre Yves Adrien… Qui plus est, sur le fond, je me méfie comme de la peste des choses qui « surgissent » au lieu de s’imposer progressivement, sans heurts…

18. L’album idéal pour écrire ?
Pour écrire, en ce qui me concerne, l’idéal c’est un plan ambient-dubby plutôt neutre, sinon ça me perturbe. Mais dans la pratique, j’écoute à la chaîne, et le plus souvent en transversal, un peu tout et n’importe quoi : histoire de faire le tri dans les promos et préparer l’émission sans perdre trop de temps pendant que j’écris des articles.

19. Avez vous déjà eu des hallucinations auditives ?
Sir, yes sir ! Outre de brefs mais intenses moments de paranoïa aigue durant lesquels tous les propos que l’on entend sont déformés (cette fâcheuse impression que tout le monde rit ou dit du mal de nous, c’est stupéfiant…), j’ai eu aussi droit à un épisode d’acouphènes très désagréable. Durant un concert, je me suis ruiné les oreilles – en particulier le tympan gauche – sous l’effet de stridences particulièrement vicieuses. Le lendemain, j’entendais distinctement l’ondulation de l’alarme d’une voiture… un sifflement caractéristique et bien spatialisé. Problème, lorsque je me tournais pour essayer de localiser la source, le bruit se déplaçait aussi, évidemment. J’ai mis une après-midi avant de comprendre que c’était comme une hallucination auditive et de courir chez un orl, tendance otologie…

20. Comment aimeriez vous mourir ?
Gasp… Pour reprendre la fameuse boutade, j’aimerai mourir « en bonne santé » (i.e. sans déchéance, ni souffrance).

 

publié le jeudi 2 août 2012 sur The Offline People
http://theofflinepeople.blogspot.fr/2012/08/interview-laurent-diouf.html