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Serge Féray

L’APOCALYPSE
selon Serge Féray

Avant de pratiquer la première incision, rasez-vous soigneusement le crâne. Assurez-vous que le microscope et les miroirs sont correctement alignés et vous offrent l’image agrandie de la partie du crâne située derrière votre oreille. Attachez-vous à l’aide des courroies. Vérifiez que l’une d’elles bloque bien votre tête. Il ne sera bientôt plus temps d’effectuer ce genre de réglage. C’est par cette mise en garde que Serge Féray déclenche l’Apocalypse. Son texte — ou plutôt son hypertexte tant les entrées sont multiples, tant la forme (dialogue, récit, questionnaire, etc.) et le ton (sarcastique, humoristique, sur-réaliste, hérétique, etc.) sont éclatés — est un manuel de survie à l’usage de la « génération néant » (F.J. Ossang). Des fulgurances en traversent chaque page. Ces fixateurs de neurones demandent à être prononcés d’une voix théâtrale et cynique.

Tentez l’expérience sur ces prélèvements : On traçait notre errance hélicoïdale dans la poussière des vieux mondes, le cerveau grand ouvert comme un oeil-satellite. […] L’entropie fait briller nos sourires. La Chute nous enseigne le sens de la Hauteur. […] À côté des distributeurs d’odeurs qui diffusent les arômes des charniers d’Europe, des jeunes filles hystériques chahutent autour des respirateurs de protoxyde d’azote. […] Des mangeurs d’or tatoués aux amibes lysergiques, le corps couvert de kystes purulents, s’adonnent au sadopiercing dans l’espoir de lever le voile de toutes choses. […] L’artiste pénètre dans la salle insensoriée de l’Hypnodrome et, flottant dans le liquide amniotique, s’accorde quelques minutes de décorporation.

Nous arrêtons l’expérience ici, page 22; sachant qu’il en reste 180 du même acabit. On vous accorde 72 heures pour les lire… À vos risques et périls. Après, lorsque vous vous en sentirez capable, marchez jusqu’à votre chambre. Vous devez dormir. Si vous êtes légèrement nauséeux, ne vous inquiétez pas. Prenez 4mg de dexamethasone toutes les six heures pendant trois jours et détendez-vous. Ne commettez pas d’imprudences. Une apocalypse impose à l’organisme une épreuve considérable. Assurez-vous chaque jour que vos cicatrices ne présentent pas de signes d’infection et que le spasme facial qui vous défigure ne dégénère pas en paralysie. Si les symptômes persistent, lapidez Dantec et Despentes à coup de galets mazoutés, car tout doit vraiment disparaître : place à Serge Féray, le dernier guerrier de l’Apocalypse.

Serge Féray, L’Apocalypse, (Cahiers de Nuit / Station Mir).

Laurent Diouf
(wtm-paris.com, 2000)

sferay