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Pi-Node

Π-NODE
ondes de choc

On pensait la bataille des ondes perdue, oubliée, au profit du streaming. Les problèmes de débit, de freeze et de bande passante remplaçant opportunément les questions d’autorisation, de friture et de puissance d’émission… Erreur. Le projet π-Node réactive les joies de la bande FM en parallèle aux web-radios.

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Projet π-Node : derrière ce nom de code se cache un collectif informel d’artistes sonores et hacktivistes viscéralement attachés à leur anonymat, comme il se doit. Nous sommes loin des critères habituels de programmation et diffusion radio. L’objectif revendiqué est l’expérimentation et la création radiophonique et, plus exactement, l’art de la transmission. […] Il s’agit explorer la plasticité de la transmission et des techniques d’émission, à travers leurs possibilités narratives, participatives ou exploratoires, à l’échelle d’un lieu ou d’un territoire.

Concrètement, le projet π-Node s’appuie sur les techniques analogiques et numériques de la transmission FM, du streaming, mais aussi des ondes courtes ou des ondes électromagnétiques, afin de construire des réseaux temporaires faits de modules émetteurs et récepteurs, et de générer des flux sonores dans lesquels le public est invité à s’immerger.

C’est à Berlin, en janvier 2014, que le projet π-Node se matérialise en marge du festival CTM — la déclinaison musicale de Transmediale, grande messe de l’art numérique et de la culture digitale. Installé dans l’emblématique quartier de Kreuzberg, les membres du collectifs (artistes, codeurs, animateurs radio, etc.) bricolent une station que l’on peut écouter en ligne, mais aussi, et surtout, sur les ondes, en bout de piste, sur 108 MHz, grâce à des petites bornes-relais qu’ils dispatchent dans certains secteurs de la ville.

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On y entend diverses créations radiophoniques, un mélange d’interviews et débats, de paroles libres ou construites, de documents sonores, de field recordings, de musiques électroniques, expérimentales et bruitistes… Le tout dans un foisonnement digne de l’épopée des radios libres, version 2.0. D’autant plus que c’est un projet ouvert, en réseau et participatif. Un numéro de téléphone mis à disposition des auditeurs permet de faire passer un message en direct, en interrompant le cours de l’émission.

Mais la vraie révolution dans cette manière de « re-booter » la radio tient dans les nœuds (node), les petits routeurs, qui permettent non seulement la réception des programmes, mais aussi l’émission de données par les auditeurs ou la captation de l’environnement sonore dans lequel ils sont placés. De même via Internet, où des éléments peuvent aussi être réinjectés directement dans la trame de la programmation. Ainsi, à l’image de l’architecture du web, avec cette double fonction d’émetteur / récepteur, le dispositif radio mis en place par le collectif π-Node est décentralisé et multiple. L’exact inverse du média radio traditionnel avec son flux à sens unique, sans vraie interaction possible.

Entre bidouillage et transgression, le projet π-Node renoue ainsi avec l’esprit aventurier du début des radios libres. Un esprit inventif revisité à l’aune des technologies actuelles, mais aussi du bricolage « low-tech » et de la démarche D.I.Y. (Do It Yourself) telle qu’on peut l’observer aussi en Afrique et en Inde… En proposant un wiki et des tutoriels sur son site, et en organisant aussi des ateliers sur le mode des hackerspaces, π-Node prolonge ses activités en partageant librement son savoir-faire.

Le collectif offre ainsi aux férus de techniques radiophoniques et, au-delà, de cet art de la transmission, le mode d’emploi pour, par exemple, mettre en place un VPN pour un accès Internet hors des contraintes des fournisseurs d’accès, concevoir un serveur XMPP pour pouvoir faire du Jitsi sans passer par un serveur tierce ou, dans un autre registre, créer un petit récepteur avec les moyens du bord (crayon, lame de rasoir, pomme de terre…), établir une transmission audio « low cost » par laser, construire une batterie solaire…

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Dans le prolongement de toutes ces expérimentations, le collectif π-Node s’amuse à jouer avec les ondes elles-mêmes, à les utiliser comme matériaux sonores, en les superposant, en les télescopant, en les manipulant, en explorant tout le spectre des fréquences dans la grande tradition de la musique expérimentale et industrielle. Démonstration en a été faite dans le cadre du festival Bande Originale piloté par le collectif MU cet été le long du canal de l’Ourcq, entre Paris et Pantin. Pour l’occasion, π-Node avait investi le CND (Centre National de la Danse) de Pantin.

Telles des araignées nichées dans tous les recoins du bâtiment, les « pi-box » dispensaient un flux continu de données disparates : bruits parasites, zébrures électroniques, fragments de musiques inconnues et bribes de propos sérieux et emphatiques; genre Alphaville… Le public était invité à parcourir les travées du CND muni d’une radio calée sur 108MHz pour écouter ce maelstrom sonore qui changeait aussi selon le point de diffusion. C’est dans ces cas là que l’on réalise que les transistors, radios-réveils et tuners qui ont fait les beaux jours des années FM ont presque disparu de nos équipements…

Dans un deuxième temps, toujours le cadre de Bande Originale, le collectif π-Node a monté un studio temporaire, sur le principe de l’antenne ouverte, avec des interventions, des débats, des mixes et des lives qui faisaient « écho » à cet acousmonium hertzien. Au programme, en autres, Samon Takahashi, Grand Corps Macabre (Epsilonia quartet), Syntone (archives), Julia Drouhin, Tetsuo Kogawa & Knut Aufermann… Et une discussion sur le serpent de mer que représente la RNT (Radio Numérique Terrestre), en France du moins…

Enfin, après une « séance d’écoute » dans le cadre du Placard Mobile, l’équipe du projet π-Node s’est retrouvée au 6B, à Saint-Denis, pour la soirée de clôture du festival Bande Originale, et offrir une alternative au clubbing avec une nuit de performances sonores et radiophoniques assez radicales. D’autres interventions sont programmées prochainement. Le collectif π-Node sera en résidence à l’Espace Multimédia Gantner, à Bourogne en septembre, pour une semaine de laboratoire radiophonique expérimental, puis au festival Musikprotkoll à Graz, en Autriche, pour une performance en octobre 2014. Restez à l’écoute.

Laurent Diouf
publié sur Digitalarti.com, août 2014

> http://p-node.org
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