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publication, date: WTM-Paris, mai 2004
SIMONA MODREANU
Cioran
Voici une biographie
du "dernier des philosophes" à ranger précieusement
à côté de celle, toujours indépassable, de Patrice
Bollon (Cioran l'hérétique).
Cette lecture pointilleuse de la vie et des ouvrages de Cioran d'autant plus
complémentaire que l'auteure, Simona Modreanu, nous apporte un éclairage
singulier, sans fards, sur ce qu'il faut bien appeler le background culturel
roumain de celui qui "épousera" la langue française
pour mieux ciseler ses aphorismes cinglants et désabusés.
Des aphorismes dont
la dureté et la pureté dissimulent un mécanisme qui interdit
toute exégèse rationnelle. Ses assertions, qui s'échelonnent
d'un degré de transparence maximale, sous des airs de sermons, jusqu'à
l'appropriation totale du discours, ou la combinaison des deux dans des parodies
de syllogismes, ont un impact paralysant; l'argument s'emboîtant si
bien dans le contre-argument, qu'ils ne font qu'un rond parfait, impénétrable
à toute tentative de violation par la raison critique: "le
fait que la vie n'ait aucun sens est une raison de vivre, la seule du reste (p. 99).
Cioran élabore
ainsi, par touches successives, à la manière des impressionnistes,
une philosophie tragique (au sens grec, justement) que Simona Modreanu qualifie de
métaphysique du tiers exclu qui, concrètement, se présente comme une
pensée délibérément mouvementée, irréductible
à une stabilité doctrinale, infidèle à elle-même
mais vivante, loin de l'académisme universitaire et médiatique.
S'il est des figures
de la philosophie à laquelle on peut, éventuellement, s'essayer
à comparer Cioran, c'est avec les "météores"
antiques. À commencer par Diogène. À l'instar de ses
illustres précurseurs, Cioran a appris à détester ses
semblables avec élégance et à trouver que le laconisme
est le plus haut signe de civilisation; s'appesantir, consentir à des
explications participe à une vulgarité qu'il estime avoir laissé
derrière lui, quand il s'est départi de la pléthore verbale
au profit d'un exercice de pudeur et de mépris (p. 166).
On peut même
imaginer, avec Jean Duvignaud, que Cioran accentue son propre nihilisme pour
en faire le dard acéré de son style et le tourner souvent contre
lui-même. Il construit son masque d'écrivain à partir
de ces blindages successifs, qu'on ne peut aborder sans avoir toujours présent
à l'idée que l'arrivée est incertaine. Son nihilisme
oisif, qui se pare de nonchalance, de renoncement, d'ironie désenchantée,
invente un art dionysiaque qui détruit formes et contenus en appelant
au chaos, comme pour s'assurer en permanence de sa fécondité
originelle, comme pour désigner une modalité instable et polémique
d'être au monde (p. 205).
Mais comme pour Nietzsche
dont l'ombre rôde sur l'uvre de Cioran à l'instar de celles
de Tourguéniev, Tchadaev et autres Netchaiev — le terme
de "nihilisme" prête à confusion. Indiscutablement,
l'étiquette qui lui convient le mieux; pour autant qu'une classification
s'avère opérante dans le cas de Cioran, est celle de
sceptique. Pris entre l'ivresse de l'abolition de la divinité et le
besoin d'abattre les murs du désenchantement moderne, entre sa vision
polémique du destin humain et sa "philosophie des moments uniques",
le penseur trouve la voie du scepticisme.
Pour conclure, on mentionnera
que cette étude s'attarde aussi sans complaisance mais avec justesse
sur les "erreurs" de jeunesse de Cioran (Transfiguration de la Roumanie)
et qu'elle contient de solides repères bibliographiques qui recensent
également les articles, interviews et ouvrages qui lui sont consacrés.
Une exhaustivité à laquelle manque, toutefois, certaines références
comme le recueil de photographies d'Irmeli Jung (Cioran: l'élan
vers le pire, Gallimard) et les, trop
rares, enregistrements audio comme ceux compilés par le label Supposé:
Cioran, Cafard (CD+Livre, 75 min, ref. ISBN 3-932513-00-2). LD
Simona Modreanu, Cioran (Oxus, coll. Les étrangers de Paris - Les Roumains, 2003)
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Laurent Diouf aka Wreck This Mess
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