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ALIEN NATION : musiques électroniques et science fiction

Pour commencer, renversons la proposition : science-fiction et musique électroniques ? Lorsque l'on passe en revue les thématiques développées par la SF, il est difficile, voire impossible, d'en trouver une se rapportant à la musique. Ainsi les 36 volumes de la fameuse Grande Anthologie De La Science-Fiction(Le Livre De Poche) contiennent notamment des Histoires de cosmonautes et d'extraterrestres (c'est la moindre des choses !), de voyages dans le temps et de catastrophes ainsi que des Histoires fausses, paradoxales ou à rebours, et même des Histoires de sexe-fiction mais rien autour de la musique !

Il en est de même si l'on consulte l'indispensable Science-Fictionnaire établi par Stan Barets (Présence Du Futur) ou Noosphère , "le site "de toutes les sphères de l'imaginaire". Bien que proposant quelques thèmes complémentaires à cette encyclopédie, en particulier sur le clonage, les nanotechnologies, la philosophie, l'I.A. et le langage, Noosphère n'offre pas plus d'information sur le sujet. Il faut surfer sur un autre site, celui du fanzine Le Cafard Cosmique , pour enfin trouver un texte à propos de musique. Enfin… de rock ! Un comble pour une littérature qui se veut essentiellement prospective… Une constance aussi comme, si ce genre littéraire peinait à s'affranchir d'une époque qui la vue naître et renaître (les années 50 et 70). On citera à titre indicatif, Rock Machine de Norman Spinrad et le bien nommé recueil Rock’n’Roll Altitude avec un récit de Michael Moorcock sur Jimi Hendrix. Moorcock étant par ailleurs auteur d'un texte intitulé Vous Aimez La Muzak ? que l'on rapprochera, pour les titres, avec Le Temps Du Twist de Joël Houssin, Sur Les Ailes Du Chant de Thomas Dish, Parabellum Tango de Pierre Pelot ainsi que Jazz Machine , une nouvelle de Matheson.

On le voit, toujours pas la moindre allusion a une quelconque musique du futur. Et pourtant, le rock est mort il a bientôt 30 ans ! En 1976 exactement, avec l'arrivée du punk. Par la suite, une nouvelle forme de science-fiction est née sur les brisées "high-tech" de cette bruyante révolution : le mouvement cyber-punk. Et, ô surprise, les personnages du Neuromancien de William Gibson (écrit en… 1984 !) écoutent du dub ! Mais ce n'est qu'un début et le combat n'est pas encore gagné. Malgré l'arrivée d'une nouvelle génération d'auteurs, rares sont ceux qui ont intégré "le phénomène techno" dans leurs oeuvres. Exception notable, Jay Russel dans La Fin De Toutes Choses (p. 237, J'ai Lu) : d'un des véhicules, une musique assourdissante éclata soudain. Deux gros haut-parleurs avaient été installés dans l'un des coffres et un air répétitif de techno — de la house, du garage ou du bungalow, quel que soit le nom qu'ils donnent à ce martelage auditif insensé — emplit la nuit. Les Voyageurs se mirent à danser follement entre les ruines de l'ancien monastère . La messe est dite… Et l'on ne sera pas surpris de voir un paragraphe consacré à cette problématique dans l'essai de François Rouiller, Stups & Fiction : drogue et toxicomanie dans la science-fiction (Encrage); tant il vrai que la musique dans la SF est en général ravalée au rang d'hallucinogène sonore . Comme une lointaine résurgence du chant hypnotique des sirènes… Fin du 1er acte.

Musiques électroniques et science-fiction ? Après le rock progressif et planant des années 70, ainsi que le funk pour le côté clinquant (cf. Clinton), c'est désormais la frange radicale et/ou expérimentale de la musique digitale qui est en phase avec cette "philosophie des possibles", pour paraphraser Guy Lardreau (Fictions Philosophiques & Science-Fiction , Actes Sud). Question de feeling. La house, l'easy-listenning et autres kitscheries lounge étant plus sensibles aux couloirs d'hôtels de luxe qu'aux coursives d'une station spatiale… Incontestablement, la meilleure fusion des genres (musique et SF) reste à mettre au compte de Reload avec l'album A Collection Of Short Stories ( Infonet). Soit des morceaux d'obédience techno-ambient, plutôt obsessionnels et surtout en corrélation avec de courts récits proposés dans le livret. De la vraie science-fiction sonore. On mentionnera, dans un style moins cinématographique mais plus narratif, les pérégrinations techno-indus de Vromb qui s'articulent autour d'une mystérieuse expérience "auratrive" dont on suit, d'albums en albums, les différents "épisodes"…

Il y a aussi David Thrussel, aka Black Lung, qui truffe ses réalisations de références à la SF, allant jusqu'à reprendre le titre d'une nouvelle d'Harlan Ellison — Je n’ai pas de bouche et il faut que je crie — sur son album The Disinformation Plague (Nova Zembla). Il faudrait établir une sorte de monographie recensant les mots "fiction", "futur" ou "science" dans l'intitulé des parutions. En ce qui concerne nos préférences musicales, on citera par exemple V-Neck pour Dub Fiction , Keith LeBlanc pour Stranger Than Fiction, Lee Perry pour Scientific Dancehall ou bien encore, dans une veine trancey, Pitch Black avec Futureproof . Mais c'est l'ambient qui offre le plus de "correspondances" avec la science-fiction. Qu'il soit "space" (The Orb, U.F.Orb ), "dark" (sombre et poisseux comme les décors d'Alien pour Seekness et les "psychonautes" de Reload-Ambient) ou, au contraire, "light" (Tones Tales From Tomorrow sur NTone). Sur cette tonalité, le label Elektrolux a illustré les programmes de nuit d'une chaîne câblée — des images de l'espace en provenance de la navette spatiale — par des sélections ambient, downtempo et dub (la série Space Night ). La "bass-music" n'étant en effet pas en reste : Ambient Dub : futuristic techno dub & electronic roots (Millenium)

Ce qui nous amène, en vertu des lois de l'enchaînement, à parler de l'afro-futurisme, qui mêle black-music (toutes tendances confondues, hélas !) et science-fiction. Avouons une préférence pour la version "illbient" relayé notamment par des personnes comme DJ Spooky. Spécialité américaine, l'afro-futurisme s'inscrit ainsi dans le prolongement de la négritude, dont il est en quelque sorte l'avatar high-tech. Noir, le futur sera noir. Pourquoi abandonner la technologie et le futur, au moins sur le plan artistique, aux seuls occidentaux de souche; d'autant que sur ce plan les Japonais leur ont déjà infligé une sévère blessure narcissique… A contrario , on notera qu'une des rares traduction musicale de ce que l'on pourrait appeler le rétro-futurisme émane de Prince Charming avec son album Fantastic Voyage , sous-titré: a short treatise on the strange occurences of janucember 69th in the year 00 (ouf !). Orné d'une pochette à la Jules Verne qui ne déparerait pas sur roman steampunk , cet opus a été édité par le label WorSound connu pour ses productions dub-hop et hip-hop décalées. Toujours sur ce credo où les basses et les breakbeats, lents et lourds, ont la priorité, General Dub construit une uchronie, si ce n'est une dystopie, au fur et à mesure de ses albums (Battles 2042 – 2066 et Guerres Médiatiques 2066 - 2068) .

Il faudrait, en fait, recenser les thèmes de la SF que l'on retrouve à l'œuvre dans certaines réalisations. Et en particulier sur le plan visuel. Sans parler des flyers de la communauté trance-goa. L'imagerie du robot, cher à Asimov — et par voie d'extension, celle des androïdes qui rêvent de moutons électriques — est à cet égard particulièrement significative. Cela remet en perspective toute l'histoire de la musique électronique. Des pionniers tels que Kraftwerk, en passant par les dub-masters, Scientist et Prince Jammy en tête, suivi de Mad Professor (Robotiks, My Computer's Acting Strange ! ). Ainsi que Dubadelic (Bass Invaders ). Et, de manière encore plus fumeuse, Audio Active avec l'explicite album AlteRed I doublé de The Return Of The Red I où trône l'infâme Dark Vador… Sans oublier l'emblématique pochette, en image de synthèse, du 1er volume de la série Artificial Intelligence parue chez Warp — fondatrice de l'intelligent-techno que l'on nomme désormais l'electronica — où l'on voit un robot affalé dans un fauteuil en écoutant des disques. Notamment, ceux de Kraftwerk… Sur ce bestiaire mécanique se greffe, depuis, des rythmiques plus linéaires (Al Core, Body Hammer ) ou décousues (DieselBoy, The Sixth Session).

Et puisque l'on parlait d'androïde, certains se souviennent peut-être de DJ Spike qui apparaissait en public vêtu d'une combinaison anti-g et d'un casque intégral pour balancer ces breakbeats post-industriels criblés de samples (Global 2000 )… Mais ceux pour qui, selon la formule consacrée, la réalité dépasse la fiction, prennent ces histoires plus au sérieux. Au premier rang desquels Andrew Lagowski et les réalisations assez abstraites qu'il signe sous le pseudo de S.E.T.I. (du nom du fameux programme de recherche scientifique affilié à la NASA, Search for Extra Terrestrial Intelligence ) se fait l'apôtre de théories dignes X-Files. Dans cet esprit très "théorie grand complot", il y a ainsi l'album de Rapoon, What Do You Suppose ? (the alien question) , où l'on entend des témoignages intriguants à propos de l'existence des extra-terrestres sur fond de boucles et de basses envoûtantes. Le summum étant atteint avec UFO Crash At Roswell, édité par Baraka Foundation. Un documentaire audio sur le fameux crash supposé d'une soucoupe volante dans le désert du Nouveau Mexique, aux États-Unis. L'habillage musical étant assuré par Illusion Of Safety, grande figure de l'ambient-industriel. On jugera aussi de la croyance en des "rencontres du 3e type" avec des productions comme Missing Time : the abbucted remixes sur le label jungle américain Liquid Sky dont le logo est justement un alien. Mes amis d'Alpha du Centaure en rient encore…
Laurent Diouf
Article publié dans MCD 09 en Septembre 2003





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