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“Les Mondes Macabres” de
RICHARD MATHESON

Richard Matheson maîtrise à merveille les “pouvoirs de l’horreur”. D’où l’intervention de Julia Kristeva dans le numéro 3 de la défunte revue “Science Fiction” qui lui était consacré.

L’angoisse existentielle, l’anxiété mortifère qui jaillit de ses récits provient d’une “rupture avec la tradition du narrateur-guide” comme le souligne Robert Louit.

En effet, poursuit cet exégète, Robert Matheson construit “un monde étrange qu’il découvre en même temps que le lecteur”, introduisant ainsi “un malaise dans l’identification”…

Pourtant, les prémisses de ses histoires sont simples : un accident domestique, un problème mécanique, une erreur biologique, une anomalie génétique, un anachronisme psychique, un disfonctionnement quantique…

L’effet boomrang se produit après. Par contraste. Toujours brutalement. Comme une déchirure dans le tissu de la vie quotidienne.

Ainsi, dans “Deus ex machina”, un homme se lève; comme tous les matins… En se rasant, il trébuche et se coupe profondément. Stupeur, point de sang, ni de chairs meurtries mais des fils électriques et des engrenages. C’est un robot. Sa femme et ses enfants tambourinent à la porte de la salle de bain… Que faire ?

Ces cauchemars sont racontés façon caméra subjective. “Derrière l’écran”, soit le compte-rendu minutieux d’un interrogatoire sur un étrange fait divers sanglant, est bâti selon ce procédé classique qui renforce le sentiment de frayeur. Malgré tout, le plus horrible reste hors champ. C’est le domaine sacré du non-dit; version manuscrite (cf. “Escamotage”) : le non-écrit.

Les premières lignes du célèbre “Journal d’un monstre”, avare en descriptions mais riche d’évocations, en sont une cinglante “dé-monstration” : “Aujourd’hui maman m’a appelé monstre… Je me demande ce que c’est qu’un monstre”.

Le reste de la narration est à l’avenant. Cette formulation détachée rappelle “L´Étranger” de Camus qui s’ouvre sur ces phrases lapidaires “Aujourd’hui maman est morte. Ou peut-être hier. Je ne sais pas”.

Dans le genre “crève, charogne”, citons également la chute d’“Intrusion” : “Un hôpital. Dans le couloir, le père fait les cent pas. Une porte s’ouvre. Un médecin apparaît, détache son masque et regarde l’homme. “Votre femme se porte bien”, dit-il. Le père agrippe le praticien par le bras. “Et l’enfant ?” “L’enfant est mort”. “Dieu soit loué”, dit le père”…

Le désir de paternité mis à mal par un extraterreste ou comment se défaire d’un rejeton d’ET avec un acharnement que l’on n’ose qualifier de thérapeutique…

La seule façon de se débarasser de ces créatures étant “finalement” de se suicider (cf. “Le Zoo”). Moyen radical pour supprimer les Aliens malencontreusement ramenés sur Terre par quelques “voyageurs imprudents”…

Une solution pour éviter de se retrouver lobotomisé suite aux séquelles laissées par un transfert de données cérébrales (cf. “Une histoire mémorable”). De là à prôner l’euthanasie généralisée et mettre en place “ Le test” éliminatoire pour personnes âgées qui n’ont plus leur place dans le meilleur des mondes conçu pour des jeunes gens dynamiques et fortement motivés…

“Drôle” d’univers que celui de Richard Matheson… Un peu comme les simulacres de Dick. Tout ce joue sur un renversement de perspectives. Au propre comme au figuré puisque le récit peut se dérouler à l’envers (“Cycle de survie”) ou être disloqué par des flash-back (“ L’homme qui rétrécit”).

Ce renversement atteint des sommets avec cet homme qui n’en finit pas de raccourcir. Tout se passe comme si il n’y avait pas diminution mais augmentation ! Le décor du “réduit” dans lequel il croupit apparaît démesuré. Truqué, justement.

Cette cave se métamorphose en un univers peuplé d’objets gigantesques, menaçants. Et d’un monstre. Une araignée, tout ce qui il a de plus ordinaire…

Il faut toujours se méfier des animaux et des gens normaux qui n’ont, a priori, rien d’extra-ordinaire. En particulier des petites filles (“La robe de soie blanche”)…

Et surtout prendre de la distance. Ce n’est que lorsqu’il se sera distancié du réel, lorsqu’il se sera résigner à son sort que “L’homme qui rétrécit” connaîtra enfin une délivrance métaphysique.

Il sera alors comme tous les autres héros solitaires de Richard Matheson, le dernier des mohicans évoluant dans un monde de mort-vivants (“Le survivant”), de fantômes (“ Le jeune homme, la mort et le temps”) et de vampires (“ Je suis une légende”).

Laurent Diouf
Article non publié, 199?

biblio :
A sept pas de minuit (Denoël / Présences)
Je suis une légende (Denoël / Présence Du Futur)
Journal d’un monstre (Presses Pocket)
L’homme qui rétrécit (Denoël / Présence Du Futur)
La maison des damnés (J’ai Lu)
Le jeune homme, la mort et le temps (Denoël / Présence Du Futur)
Le Livre d’Or de la S-F (Presses Pocket)
Les mondes macabres (Le Livre De Poche)
Miasmes de mort (Presses Pocket)
Otage de la nuit (Denoël / Présence Du Fantastique)
Science Fiction n°3 (Denoël)
Une aiguille en plein cœur (NéO)





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