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publication, date: MCD #07-08, juillet-août 2003
KARGO, l'édition au long cours
Voyages électroniques, attitudes hip-hop,
dé-mythification rock-n-rolliennes, sémiologie "black &
blues" et généalogie de la "culture club" :
les éditions Kargo ont publié des ouvrages de réflexions
sur la plupart des courants musicaux. Loin des monographies pour fans transis,
ces livres proposent une vision panoramique, si ce n'est kaléidoscopique,
qui prend en compte les multiples ramifications de ces musiques mutantes.
Des écrits qui en restituent la dimension artistique, technique, sociologique
et, en un sens, presque organique comme nous pouvons le constater à
la lecture d'Ocean Of Sound de David Toop et de DJ Culture d'Ulf Poschardt; pour ne citer que les références
ayant trait à l'ère digitale
Ce champ d'investigation
s'inscrit dans le prolongement de la défunte revueNomad's
Land où ALEXANDRE LAUMONIER,
fondateur de cette structure, mettait déjà en valeur ce genre
d'analyses. Pour autant, le catalogue de Kargo ne se limite pas à la
sphère musicale ainsi que le prouve, par exemple, la publication prochaine
d'un corpus d'uvres oubliées, telles que The
Changeling de Thomas Middleton
& William Rowley (1623) et l'Essai De Physiognomonie de Rodolphe Toepffer, l'inventeur de la bande dessinée
(1845). Entretien.
Modus operandi. Il n'y a pas vraiment de "philosophie" Kargo
Je choisis les ouvrages qui m'intéressent. Et certains s'imposent,
effectivement, d'eux-mêmes. C'est le cas de d'Ocean Of Sound
de David Toop, probablement l'un des meilleurs livres écrit sur la
musique; tout genre musical confondu. D'autres sont retenus pour certaines
qualités de leur approche, mais je ne suis pas forcément d'accord
avec tout ce qui est contenu dans un livre. Comme pour DJ Culture
d'Ulf Poschardt, par exemple, où certaines théories me laissent
pensif
Mais cet ouvrage à coupler avec The
Last Night A DJ Saved My Life de Frank
Broughton & Bill Brewster et deux ou trois autres livres non traduits
à ce jour (mais que font les confrères ?) reste néanmoins
une belle somme sur le sujet.
Cosi fan tutti. La plupart des textes que nous avons publiés
furent refusés par d'autres, ou alors cela ne les intéressait
pas
J'ai ainsi appris en entamant les démarches pour traduire
Ocean Of Sound que ce livre avait été jugé
très bon par des gros et moyens éditeurs français
qui ont aussi jugé qu'ils n'en vendraient pas 200 exemplaires. Ils
ont eu tort question ventes, même si c'est très loin d'être
un best-seller
La principale différence entre eux et nous, c'est
que (pour le moment) personne ne vit des éditions Kargo. Nous (les
traducteurs, moi
) avons tous des métiers qui nous font vivre.
Donc le souci d'une forte rentabilité n'existe pas pour le moment,
il faut juste "tenir" en prenant forcément des risques.
Cogito, ergo sum. Ocean Of Sound a bénéficié
d'un accueil à la mesure du livre. The New Beats de
Skiz Fernando a eu une critique moins conséquente, plus "underground",
mais qui a touché les lecteurs potentiels. Mais ces retours, même
s'ils sont positifs, sont souvent très décevants. Poschardt
étudie sur 500 pages le rôle du DJ en tant que médium
dans l'histoire des formes musicales populaires, poussant son raisonnement
à des théories parfois hasardeuses
Il y avait là
matière à discussion et contre-argumentation
Il n'en
fut rien : le livre a eu très peu de presse. Et, surtout, dans
90% des cas, la reproduction de la couverture prenait plus de place que l'article
lui-même, qui dépassait rarement les quelques lignes
Et,
parfois, j'y retrouvais les prières d'insérer que j'ai moi-même
envoyées à ces journalistes
Mais tout cela est tellement
courant
Dura lex
Le problème de fond, à
mes yeux, est le manque d'esprit critique des commentateurs musicaux et de
recul sur l'objet dont ils prétendent rendre compte. Si on lit attentivement
les magazines spécialisés, presque tous les disques qui sortent
sont bons, les superlatifs abondent, etc
Mais au final, n'y a-t-il
pas seulement un ou deux disque par mois qui valent vraiment le coup ? Par
contre, je note (et c'est assez propre à la France) que depuis que
des auteurs français ont commencé à écrire des
livres sur ces musiques, ils ont pu bénéficier d'une large couverture
presse l'exemple récent étant justement le livre de
Bastien Gallet qui a eu droit à 4 pages dans Coda (tant mieux pour
lui, il les mérite). Mais pour ma part, j'ai constaté que le
livre ayant eu le plus de presse est celui qui s'est le moins vendu, et réciproquement
Chacun en conclura ce qu'il veut
Res, non verba. J'ai feuilleté Techno Rebelle d'Ariel
Kyrou qui, visiblement (et il ne s'en cache pas, son honnêteté
l'honore), a fortement été influencé par Ocean Of
Sound. Mais à mes yeux, il n'a pas la sensibilité
de David Toop. Bastien Gallet non plus d'ailleurs; quoi que son approche ne
soit pas inintéressante sur certains points. L'explication est simple.
David Toop, par exemple, navigue dans le domaine depuis 30 ans et a côtoyé
les musiciens dont il parle. Son livre est le fruit de décennies de
pratique, d'écoute, etc. Force est de constater que, de manière
générale, les meilleurs critiques (ou commentateurs) d'un style
de musique appartiennent grosso modo
à la même zone géographique qui a vu l'émergence
de ces styles. D'où la prééminence des critiques anglo-saxons
Verba volant, scripta manent. Greil Marcus a dû attendre 20 ans avant d'être
traduit, ce qui est significatif de l'inintérêt porté
à ces sujets en France pendant longtemps. Mais depuis qu'il a été
traduit, bons nombres d'éditeurs se sont mis sur ce créneau,
avec plus ou moins de réussites
Le problème de la musique
populaire est qu'elle est formellement pauvre. Donc le discours critique est
obligé de s'attacher à ses autres composantes, et notamment
le son d'où l'intérêt majeur d'Ocean Of Sound
ou son rapport à la société (Marcus, Poschardt).
Il est, d'une certaine manière, beaucoup plus difficile d'écrire
sur ces musiques que d'analyser le contrepoint d'une fugue chez Bach
A contrario, je rêve d'un livre sur la musique ancienne,
par exemple, qui s'attacherait à sa sonorité
Personne
n'a tenté de s'y essayer. Comme quoi les frontières entre "le
savant et le populaire", quoi qu'on en dise, sont imperméables
au niveau des approches et de la théorie.
Pro domo. Sur ce plan, l'exposition Sonic Process qui s'est tenue
à Beaubourg l'hiver dernier est une histoire assez révélatrice
Et en partie une très mauvaise histoire, eu égard à la
personnalité pour le moins particulière de la commissaire d'exposition
(Christine van Assche, ndrl) qui s'était faite une idée préconçue
de ces musiques (électroniques, sampling, etc.) et a tenté de
faire rentrer des oeuvres plastico-musicales dans des concepts qui n'existaient
que dans son esprit
En revanche, le rapport image-son était
plus intéressant, quoi que (c'est justement l'intérêt)
plus compliqué. Cela aurait aussi demandé un vrai débat,
de vraies discussions, qui n'ont pas vraiment eu lieu
On m'avait proposé
de travailler sur le contenu de cet évènement avec Christophe
Kihm. Mais j'ai décliné cette offre pour ne prendre en charge
que la conception graphique. Et si l'on retrouvait des auteurs Kargo (Toop,
Poschardt, Davis
), ce n'est pas tant du fait que j'ai participé
au catalogue de cette expo mais parce que ces auteurs étaient les rares
à être déjà traduits en France.
Tolle, lege. Le site des éditions Kargo est principalement
une vitrine. Un endroit pour consulter des informations sur les livres et
en lire des extraits
Cela dit, nous avons mis en ligne la quasi-totalité
des textes de feu Nomad's Land; gratuitement et au format d'origine
de cette revue. Nous avons aussi en projet de proposer en accès libre
(avec recherche par mot, possibilité d'enrichir la base de données
ou de la corriger, etc.) Talkin' That Talk,
le dictionnaire sur le blues et le jazz de Jean-Paul Levet dont nous avons
sorti la 3ème édition en mars dernier. Mais Internet a ses limites
en termes de lecture et je suis trop attaché à l'objet-livre.
L'idée d'un nouveau Nomad's Land,
gratuit et on-line, a été abandonné mais, finalement,
une nouvelle revue papier re-naîtra en fin d'année. Autre projet
abandonné: un Ocean Of Sound audio-visuel, à partir d'une carte où
le livre en entier serait consultable par lieux, etc. Mais juridiquement,
il faudrait demander des autorisations aux maisons de disque pour pouvoir
mettre en ligne un peu plus que 30 secondes d'un morceau, voire payer des
droits. Alors
LD
contact:
Éditions Kargo, Parvis de la Treille, 5-9 rue
de la Monnaie, 59800 Lille
email: contact@k-a-r-g-o.com
site: www.k-a-r-g-o.com
catalogue:
David Toop, Ocean Of Sound (ambientmusic, mondes
imaginaires et voix de l'éther)
Jean-Paul Levet, Talkin' That Talk (le langage
du blues et du jazz)
S.H. Fernando Jr., The New Beats (culture,
musique et attitude du hip-hop)
Stanley Booth, Dance With The Devil (les véritables
aventures des Rolling Stones)
Ulf Poschardt, DJ Culture
Paul Gilroy, L'Atlantique Noir
Julian Cope, Krautrocksampler
Paul van Nevel, Nicolas Gombert et l'aventure
de la polyphonie flamande
CONTACT :
Laurent Diouf aka Wreck This Mess
- Paris