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> JEAN-MARC ROUILLAN
AD VITAM AETERNAM
Souvenez-vous,
c'était au début de l'été, une bande de pied-tendres
"jouaient" les reclus volontaires dans un lebenraum en préfabriqué
Guignol's Band
Simulacre dickien du panoptique pénitentiaire que Jean-Marc Rouillan,
le "leader maximo" d'Action Directe, exècre tous les matins
depuis maintenant plus de treize ans.
Bien que les cachots des temps modernes comportent volontairement
des zones d'ombres et des angles morts, ce sont des endroits où l'individu
est toujours sous le regard de l'Autre
"Aucun maton ne stationne
dans l'enclos
C'est la surveillance électronique basée
sur l'omniprésence des caméras. Difficile de leur échapper".
Le prisonnier est constamment dans la ligne de mire. " Les caméras
suivent ses marches sans fin dans les cours de promenade. Elles inclinent
leur museau vers l'herbe quand il s'allonge au soleil. Dès que nous
émergeons de la cellule, elles nous harponnent dans leur collimateur.
Dans l'escalier. Derrière chaque grille, chaque porte. Dans les cours.
Finalement, il y a plus de caméras que de prisonniers
On intériorise
cette surveillance. Elle finit par faire partie de nous-même. On joue
à la normalité ".
Et là,
pas de lueur médiatique au bout du tunnel pour éblouir les simples
d'esprits. Lorsque la raison vacille, c'est que la folie gagne; seul éliminatoire
de ce jeu cruel avec la maladie et le suicide : "L'un ânonne
des heures entières, l'autre joue du pipeau en dansant sur un pied
Un autre encore, portant de grands shorts blancs, hiver comme été,
arborait sur le front une sorte de phylactère pour mieux recevoir "les
ondes de là-haut"
Il y eut également un grand escogriffe
en maillot de bain et lunette noire. Il passait ses jours et ses nuits allongé
sur une serviette de plage au milieu de sa cellule. Il s'y laissa mourir"
On a peine à
s'imaginer ce que signifie concrètement la réclusion à
perpétuité. Les détenus eux-mêmes mettent parfois
plusieurs mois avant d'intérioriser leur funeste destinée
Puis ils élaborent, d'une façon ou d'une autre, des stratégies
d'évitements pour tenter de survivre, ad vitam æternam,
à l'humiliation, la servilité, la misère sexuelle, à
la violence physique et psychologique. À survivre derrière des
barreaux, comme dans un zoo, l'humanité retrouve son animalité.
"Comme une bête, j'avais désappris à parler. Je
ne prononçais plus que sept mots par jour. Par politesse
Sans
que je fasse attention, mes idées se séparèrent de leur
expression orale. Aujourd'hui encore, j'ai du mal à les faire coïncider.
Si on me prend par surprise, je bafouille cinq interminables minutes. Le temps
de raccorder les prises"
Éprouver,
jour après jour, le vertige d'un temps immobile et la pesanteur d'un
espace atrophié où la moindre intrusion de la réalité
extérieure équivaut à un trip
Où un simple
ticket de métro réveille les blessures temporelles : "Après
un soupir de stupéfaction, les gars se l'arrachent pour le reluquer
et le humer
Ils finissent par déposer précautionneusement
le ticket sur le bureau devant moi. Ils attendent une réflexion, un
souvenir, une anecdote. Mais je suis pétrifié
Je reste
désespérément silencieux. Le ticket devient hostile.
Lorsqu'il passait de main en main, j'avais remarqué quelque chose de
bizarre. Sa couleur ne collait pas. Peut-être avait-il été
mouillé, traîné dans la boue?
Mais maintenant qu'il
me fait face avec son vert vaseux, je n'ose même pas formuler la question
Depuis quand ont-ils changé de couleur ?". LD
Jean-Marc Rouillan, Je hais les matins, (Denoël / Impact, 197 p., 15, 09 €)
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Laurent Diouf aka Wreck This Mess
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