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AD VITAM AETERNAM

Souvenez-vous, c'était au début de l'été, une bande de pied-tendres "jouaient" les reclus volontaires dans un lebenraum en préfabriqué… Guignol's Band… Simulacre dickien du panoptique pénitentiaire que Jean-Marc Rouillan, le "leader maximo" d'Action Directe, exècre tous les matins depuis maintenant plus de treize ans.

Bien que les cachots des temps modernes comportent volontairement des zones d'ombres et des angles morts, ce sont des endroits où l'individu est toujours sous le regard de l'Autre… "Aucun maton ne stationne dans l'enclos… C'est la surveillance électronique basée sur l'omniprésence des caméras. Difficile de leur échapper". Le prisonnier est constamment dans la ligne de mire. " Les caméras suivent ses marches sans fin dans les cours de promenade. Elles inclinent leur museau vers l'herbe quand il s'allonge au soleil. Dès que nous émergeons de la cellule, elles nous harponnent dans leur collimateur. Dans l'escalier. Derrière chaque grille, chaque porte. Dans les cours. Finalement, il y a plus de caméras que de prisonniers… On intériorise cette surveillance. Elle finit par faire partie de nous-même. On joue à la normalité ".

Et là, pas de lueur médiatique au bout du tunnel pour éblouir les simples d'esprits. Lorsque la raison vacille, c'est que la folie gagne; seul éliminatoire de ce jeu cruel avec la maladie et le suicide : "L'un ânonne des heures entières, l'autre joue du pipeau en dansant sur un pied… Un autre encore, portant de grands shorts blancs, hiver comme été, arborait sur le front une sorte de phylactère pour mieux recevoir "les ondes de là-haut"… Il y eut également un grand escogriffe en maillot de bain et lunette noire. Il passait ses jours et ses nuits allongé sur une serviette de plage au milieu de sa cellule. Il s'y laissa mourir"…

On a peine à s'imaginer ce que signifie concrètement la réclusion à perpétuité. Les détenus eux-mêmes mettent parfois plusieurs mois avant d'intérioriser leur funeste destinée… Puis ils élaborent, d'une façon ou d'une autre, des stratégies d'évitements pour tenter de survivre, ad vitam æternam, à l'humiliation, la servilité, la misère sexuelle, à la violence physique et psychologique. À survivre derrière des barreaux, comme dans un zoo, l'humanité retrouve son animalité. "Comme une bête, j'avais désappris à parler. Je ne prononçais plus que sept mots par jour. Par politesse… Sans que je fasse attention, mes idées se séparèrent de leur expression orale. Aujourd'hui encore, j'ai du mal à les faire coïncider. Si on me prend par surprise, je bafouille cinq interminables minutes. Le temps de raccorder les prises"…

Éprouver, jour après jour, le vertige d'un temps immobile et la pesanteur d'un espace atrophié où la moindre intrusion de la réalité extérieure équivaut à un trip… Où un simple ticket de métro réveille les blessures temporelles : "Après un soupir de stupéfaction, les gars se l'arrachent pour le reluquer et le humer… Ils finissent par déposer précautionneusement le ticket sur le bureau devant moi. Ils attendent une réflexion, un souvenir, une anecdote. Mais je suis pétrifié… Je reste désespérément silencieux. Le ticket devient hostile. Lorsqu'il passait de main en main, j'avais remarqué quelque chose de bizarre. Sa couleur ne collait pas. Peut-être avait-il été mouillé, traîné dans la boue?… Mais maintenant qu'il me fait face avec son vert vaseux, je n'ose même pas formuler la question… Depuis quand ont-ils changé de couleur ?". LD

Jean-Marc Rouillan, Je hais les matins, (Denoël / Impact, 197 p., 15, 09 €)








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