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publication, date: MCD #27, mars 2005
Pour qualifier la démarche de Julian Cope, on pourrait paraphraser un texte célèbre de Walter Benjamin et dire qu'il "déballe sa discothèque" Connu pour ses frasques dans le milieu musical depuis le début des années 80, ce musicien-écrivain, et par ailleurs drogué impénitent, a écrit une somme sur le krautrock dont la traduction française attendue depuis longtemps vient de paraître aux éditions Kargo & L'Éclat. Un ouvrage au style vivant, si ce n'est "rock-n-roll", et doté d'une iconographie flamboyante; à l'image de ce que fut ce courant annonciateur de bien d'autres délires musicaux.
En d'autres termes, son livre affiche la même désinvolture mais aussi la même érudition que ceux de David Toop (Ocean of sound) et Ariel Kyrou (Techno rebelle). Commencé en 94 et publié pour la première fois deux ans plus tard, cet historique de la kosmische musik a été écrit sous l'impulsion d'une nécessité et d'un désir de faire découvrir un pan musical resté dans l'ombre, dont la mémoire ne subsiste plus qu'au sein d'un petit cercle d'initiés J'ai écrit cette brève histoire du genre pour dire ce que m'inspire cette musique dont la Magie et la Puissance suprêmes sont restées trop longtemps méconnues. Le krautrock n'est pas la musique de n'importe quel groupe allemand du début des années 1970. Ce fut l'attitude puissante de quelques rares pionniers qui annonçaient le punk une espèce de délire païen sous LSD, une odyssée gnostique
Quel rapport avec la musique électronique actuelle ? Et bien maintenant que les technoïdes sortent de l'adolescence et consentent à regarder dans le rétroviseur, à avouer non pas une mais des descendances musicales, parfois antinomiques, avec leurs aînés depuis que ces derniers n'y sont plus, le krautrock apparaît comme un des creusets des musiques digitales. Au niveau de l'ambient, bien sûr, car c'est en partie une musique "planante" (Tangerine Dream). En matière d'expérimentations et de bidouillages, ensuite, car il y a une filiation directe, un rapport de maître à élève, entre les grandes figures de ce mouvement et les pères de la musique concrète et electro-acoustique (Can). Comme prémisse à la techno (Kraftwerk). Sur le plan de l'electronica et de l'industriel (Faust), enfin, car le krautrock a esquissé un "paysage électronique hivernal", ondulant et tout en pulsations de machines percussives, préfigurant bien des cyborgs sonores (Klaus Schulze)
Ambient-electronic, techno-indus : on ne
peut s'empêcher, à l'heure du triomphe absolu du minimalisme,
de voir là les caractéristiques d'un particularisme musical
allemand qui s'est affirmé en concurrence, en réaction, aux
empreintes culturelles des alliés anglo-saxons. Les latins étant, comme chacun
sait et en dépit des gesticulations de la french-touch, insignifiant
sur ce terrain
Une décennie après, ce constat sera patent
pour la génération punk qui regardera autant si ce n'est plus
vers Berlin que Londres, consciente que cette singularité s'inscrit
dans une recherche d'identité qui n'est pas seulement musicale.
Né au Pays de Galles en 57, Julian Cope,
ex-leader de Teardrop Explodes', écrit :Si j'avais été un jeune Allemand
dans les années 60, j'aurais fait du krautrock ou je serais mort. Je
n'aurais pas pu vivre une seconde en sachant que la génération
de mes parents avait été mêlée à un crime
qui dépassait les pires cataclysmes. Je me serais jeté dans
un trip rock en direction de Mars ce qui est précisément
la voie que les meilleurs rockers allemands ont suivie. En farfouillant dans
les dessous de cette musik hautement
magik, j'ai découvert une évidence. C'est que le krautrock
fut porté par un grand vent de rage en provenance de l'Est, bien au-dessus
et bien par-delà les scènes anglo-saxonnes.
Le krautrock a transcendé tout cela
et bien plus.
Parce qu'il n'avait pas le choix.
/
Nous nous retrouvons avec ce
legs audacieux de la jeune génération allemande qui a piétiné
le passé en dansant.
Une musique existentielle, donc
"Nous marchions sur Berlin en gobant nos
oeufs durs", disait Hubert-Felix
Et bien, en ces temps obscurs
où le krautrock brillait comme une lumière noire, la métropole
allemande était déjà un point de ralliement. Berlin
se trouvait au centre de cette exploration radicale, et s'était transformée
depuis des années en pays d'adoption pour les gens qui charcutaient
les bandes, passaient la musique à l'envers, disposaient des murs d'enceintes
dans des configurations étranges et essayaient de décontenancer
leurs auditeurs de toutes les manières possibles. Les séminaires
de Karlheinz Stockhausen ou de l'Italien
Lucian Berio allaient jusqu'à s'interroger sur ce qu'était
la musique. John Cage débarquait de New
York, où il avait mis en place des marathons de piano qui duraient
24 heures. Un autre Américain, Morton
Subotnick, vantait les fabuleux mérites du tout nouveau
synthétiseur Bucla
contrôlé par une série
de pédales qui déclenchaient une chaîne de différents
"évènements" musicaux possibles. D'autres compositeurs
étrangers comme Milton Babbit,
Yannis Xenakis et Toshi Ichyanagi proposaient eux aussi
des séminaires, tandis que le gros de la scène expérimentale
ouest-allemande tournait autour des audio-ateliers de Roland Kayn, Thomas Kessler et Stockhausen lui-même.
Deux membres de Can, Holger Czukay et Irmin Schmidt sont justement d'anciens élèves de Karlheinz Stockhausen. Et pour cette raison, une des définitions du krautrock tient dans cette formule: Stockhausen meets Jefferson Airplane ! La musique de Can et consorts Neu!, Amon Düül I & II, Popol Vuh, Harmonia, Cluster, etc. est au croisement improbable mais fécond de démarches iconoclastes (dans la lignée de Captain Beefheart et Zappa), d'expérimentations acoustiques menées avec une rigueur quasi-scientifique et des balbutiements de l'électronique (à l'époque pas de portables mais des machines grosses comme des armoires normandes dont l'interface tient de la locomotive ).
Et surtout, le "son", en tant que tel,
est au cur de leur préoccupation. Avec des tentatives de quadriphonies
et des jeux sur l'épaisseur (plus que la hauteur) du son, par exemple,
cette musique devient non pas "in" mais "a"-temporelle,
se transformant en exercice de méditation électronique
que ne renieraient pas nos amis d'Alpha du Centaure
L'archétype
du genre étant l'album Zeit
(temps) de Tangerine Dream qui se compose de grandes étendues
perdues dans l'espace profond, genre ambient music sans rythme et sans mouvement. En comparaison The Orb appartient à
la catégorie "speed-metal"
sans déconner
Quatre morceaux d'environ vingt
minutes chacun, fusionnés en un ensemble qui était l'équivalent
krautrock de films comme 2001, L'Odyssée
de l'Espace ou L'Étoile Noire
L'opacité légendaire
des titres avait pour effet de renforcer l'idée que tous les morceaux
de Tangerine Dream étaient enregistrés sur quelque atoll d'un
Pacifique extraterrestre entouré non par la mer mais par les étoiles
La tête dans les étoiles Peut-être faut-il y voir aussi l'influence active de feu Timothy Leary. Le regretté docteur ayant initié Ash Ra Tempel aux univers hallucinants du psychédélisme Mais en fait, c'est toute une série de connections artistiques et transdisciplinaires qui s'effectuent dans le sillage des activistes du krautrock, au gré des rencontres et du hasard Ainsi, à la faveur d'un contrat alimentaire, Edgar Froese (Tangerine Dream) sera amené à rencontrer et à jouer en privé pour Salvador Dali. Son comparse Klaus Schulze utilisera d'ailleurs plus tard la décalque d'un de ses tableaux comme pochette de son album Blackdance (dessin signé par Urs Amann).
Mais cette noirceur n'est pas uniquement intersidérale,
"cosmique", et annonce aussi des temps plus durs. Comme une "chute
dans le temps", pour paraphraser cette fois Cioran, vers une musique
froide, synthétique et industrielle
Ainsi en est-il de Faust
qui se produit, en apparence, dans une configuration "classique" :
batterie / chant / guitare
Mais tout changeait quand les marteaux-piqueurs
et le piano peint à la main arrivaient sur scène. Sans compter,
de chaque côté de la scène, deux flippers connectés
aux synthétiseurs. Les lumières étaient intensément
blanches, et des stroboscopes ultra-puissants éclaboussaient le plafond.
On était en 1973, et d'habitude les musiciens faisaient leurs petits
solos en regardant le public pour être applaudis pendant que de grands
types moches se déhanchaient comme des tapettes en chantant des trucs
sans queue ni tête
LD
contact:
Laurent Diouf aka Wreck This Mess
- Paris