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publication: MCD #34, mai-juin 06

ART & INTERNET
conception / disposition / exposition


Le net-art occupe une place centrale dans la "culture électronique". Les artistes évoluant dans ce "réseau" sont de plus en plus nombreux ainsi que les évènements multimédia qui proposent ces créations d'un genre nouveau. Rares sont, par contre, les études consacrées à ce domaine. Le sociologue JEAN-PAUL FOURMENTRAUX (*) en a fait son objet de recherche. Après avoir soutenu sa thèse de doctorat en 2003 (L'œuvre en actes : travail artistique et NTIC, sociologie du net-art), il vient d'en publier une version remaniée intitulée : Art et Internet : les nouvelles figures de la création. Nous lui avons demandé d'isoler les grandes lignes de sa réflexion.

Situation. Ce livre part d'un double constat : Internet bouscule les formes de création et de diffusion de l'art contemporain; dans le même temps, le "travail artistique", plus collectif et interdisciplinaire, préfigure de nouveaux usages de l'Internet. Les dynamiques et tensions de cette articulation sont intéressantes à plus d'un titre. D'un côté, leur analyse révèle des enjeux de création inédits : mutations du travail artistique, redéfinition des modes de production et de circulation des œuvres… D'un autre côté, l'alliance de la créativité artistique et de l'innovation productive suppose que l'art change d'échelle, qu'il se relie davantage aux applications et médias, et devenant parfois un acteur important de leurs développements, qu'il puisse également favoriser leur incorporation sociale…

Rappel. Le Net art désigne les créations interactives conçues par, pour et avec le réseau Internet, en les distinguant des formes d'art plus traditionnelles et étrangères au réseau, simplement transférées sur des sites-galeries et autres musées virtuels. [Le Net art] vise la conception de dispositifs interactifs, mais aussi la production de formes de communication et d'exposition visant à impliquer l'internaute dans le procès de l'œuvre… En utilisant toutes [les] fonctionnalités d'Internet, l'artiste crée un espace qu'il enrichit par accumulation de données visant à former une archive plus ou moins "vivante". Les œuvres Net art sont donc des projets multiformes — environnements navigables, programmes exécutables, formes altérables — qui vont parfois jusqu'à inclure une possibilité d'apport ou de transformation du matériau artistique initial. On peut distinguer différentes figures du Net art : les œuvres médiologiques, algorithmiques et interactives qui traduisent chacune un engagement "esthétique" focalisé respectivement sur le code informatique, le programme ou l'interactivité.

Thématique. Internet constitue un "laboratoire social" privilégié pour analyser ces reconfigurations du métier d'artiste ainsi que la redéfinition des modes de valorisation des œuvres… Les NTIC placent désormais "l'œuvre d'art" au cœur d'une négociation socialement distribuée entre artistes et informaticiens, entre dispositifs techniques et publics enrôlés. Le suivi des œuvres permet d'éclairer la trajectoire de produits à géométrie variable — le programme, l'interface, l'image, le dispositif — dont l'attribution et la valorisation par fragments dessinent les actuels leviers de la création artistique et de la recherche technologique. La carrière des œuvres s'opère ici selon des régimes de fixation inédits sur des scènes sociales qui permettent des modes différenciés de valorisation : la certification artistique de l'algorithme industriel, par exemple, mais aussi, désormais, la brevetabilité de l'œuvre d'art.
 
Méthodologie I. L'œuvre d'art est souvent restée une "boîte noire" pour la sociologie. Le projet d'une "sociologie de l'œuvre" apparu il y a deux décennies n'a été que très rarement mis en pratique dans les programmes de recherche… L'approche sociologique de l'art a longtemps reposé sur l'idée d'une œuvre "déjà-là"… Les recherches se limitant à ce qui entoure les œuvres et forme leurs conditions de possibilité : les modalités de production, de diffusion et de réception des œuvres, ainsi que les marchés, institutions et acteurs qui leur attribuent valeurs et légitimités… À l'inverse, ce livre propose de faire dialoguer la sociologie de l'art avec d'autres spécialités qui se sont montrées moins frileuses pour accueillir les "objets" dans leurs schémas d'analyse : la sociologie des investissements de formes et des réseaux socio-techniques, ou plus récemment, la sociologie de l'action située et de la cognition distribuée.

Méthodologie II.
Ces courants ont proposé d'étudier l'articulation des faits techniques et sociaux, non plus sur le mode de l'instrumentation ou de l'aliénation, mais sur celui de la fréquentation et du contact, voire du jeu… En prenant pour objet "l'œuvre en actes", [je] propose une analyse pragmatique des modalités de la "mise en œuvre" du Net art.  Selon une approche socialisée et appareillée des œuvres — qui montre l'articulation concrète de leurs dimensions techniques, esthétiques et sociales — [afin] d'éclairer les incidences liées à l'usage des nouvelles technologies informatiques sur les modes de désignation et de connaissance de l'œuvre en art. En inscrivant le regard sociologique au coeur du triptyque d'action que déploie désormais le travail créatif : la Conception, Disposition et Exposition de l'œuvre…

Conception I. L'analyse souligne les déplacements engendrés sur la notion traditionnelle "d'œuvre d'art", par le partage et la délégation productive vers l'informaticien et vers l'outil technique. Cette double délégation instaure un morcellement de l'activité créative et des modes pluriels de désignation de ce qui fait "œuvre". En amont, l'activité promeut une polyphonie énonciative et un travail de négociation permanent qui confronte deux logiques d'actions et deux formes d'écriture : l'écriture de l'idée ou du concept artistique et l'écriture de l'algorithme de programmation. En aval, le dispositif numérique est tour à tour désigné par l'informaticien comme "produit" dissocié de l'œuvre en tant que fragment d'application logicielle ou algorithme informatique, et par l'artiste comme "œuvre globale" intégrant la part informatique du programme. Il en résulte différents objets techniques à la fois concurrentiels et coordonnés, les "programmes", "interfaces" et "images"…

Conception II. Le programme informatique occupe une place ambivalente : d'une part, il reste enfoui au coeur d'une œuvre qu'il ne peut manifester qu'une fois traduit ou décodé; d'autre part, il constitue un intermédiaire logiciel autonome, susceptible d'animer d'autres projets… L'interface, logicielle et visuelle à la fois, est partagée entre une "esthétique" et une "opérationnalité". Elle constitue un objet intermédiaire nécessaire au dialogue, à la compréhension autant qu'a l'activité concrète, mais ne peut pleinement suffire à "faire œuvre"… Le statut de l'image d'art apparaît lui aussi transformé. Si sa présence est bel et bien démultipliée, celle-ci n'est désormais plus, pour elle-même, au centre de la réalisation. Fragmentée et architecturée, elle y est dotée de nouvelles prérogatives. Elle offre une scène habitable et praticable, en même temps qu'une visualisation du parcours et de l'action qu'elle permet. Image "en creux", elle incarne un "corpus de travail" et tend à devenir l'instrument d'une "situation" plus large, mettant conjointement en jeu l'artiste, l'ordinateur et le public.

Disposition I. La "mise en œuvre d'art" promeut des "dispositions" […] qui incluent une avant scène (l'interface), une scène matricielle (composée des divers éléments incrémentaux qui viennent nourrir l'œuvre), et des coulisses (où se nichent le programme, les fragments d'application et les stocks d'images). Une typologie de ces dispositifs permet de distinguer des figures de l'interactivité… L'interactivité minimum est toujours navigation dans un espace d'information plus ou moins transparent et arborescent. Une interactivité plus complexe peut prescrire la génération d'un algorithme de programmation. Dans ce cas, elle est simultanément commande d'un processus observable pour l'acteur du dispositif et branchement algorithmique pour l'auteur. Une troisième relation interactive peut encore consister en la possible introduction de données de la part de l'acteur. Il s'agit là d'une interactivité de contribution, cette dernière pouvant ou non avoir une incidence réelle sur le contenu ou la forme de l'œuvre. La contribution y est dans ce cas doublée d'une altération. Enfin, l'interactivité peut être le terreau d'une communication inter-humaine médiée. C'est ici l'alteraction — l'action collective en temps réel — qui compose le coeur du projet artistique.

Disposition II. Chacune de ces figures de l'interactivité prévoit des emplois et des incertitudes, des contraintes et des prises par lesquelles se co-construisent l'action et l'objet, ses schémas de circulation et ses régimes d'existence. La "disposition" renvoie donc, d'une part, à l'action de disposer et de mettre dans un certain ordre les divers éléments qui composent l'œuvre, mais d'autre part, elle désigne également le résultat de cette action. Le dispositif, qui peut être entendu simultanément en tant que machine et en tant que mécanisme, sous-tend en effet à la fois l'acte et la manifestation artistique, dans le sens où il aménage différentes prises en direction d'un public qui peut désormais, selon certaines réserves et conditions, devenir "acteur" de fragments de l'œuvre préalablement identifiés. En conjuguant simultanément une esthétique du code, un design d'interface et un art de l'archive (plus ou moins éphémère), le dispositif Net art met ainsi en scène un art appliqué à disposition du public

Exposition. Une fois potentiellement disposée, l'œuvre doit encore être acheminée vers son public pour être agie. L'analyse des incidences de cette "mise en exposition" peut être ramenée à trois principales observations. 1. L'inadéquation du Net art aux circuits traditionnels de diffusion engendre des modes d'existence et d'activation des dispositifs qui se manifestent également à travers "l'environnement" que constitue Internet, par la création de réseaux, de collectifs et de situations communicationnelles focalisés sur une problématique de "l'habiter". 2. Des formes appariées de "mise en exposition" sont alors déployées qui visent la quête et la fidélisation d'un public, par la mise en œuvre de diverses "stratégies" et "tactiques" d'encadrement de la réception : de la fabrication des "prises" sur l'œuvre […] aux de contrats de service ou de maintenance qui instaurent de nouvelles formes de monstration des œuvres. 3. La mise en marché du net art promeut également une économie spécifique, adaptée au double régime fragmenté et virtuel de l'œuvre… On n'achète plus un objet fini mais, selon les cas, le concept de l'œuvre ou l'exclusivité d'un code source, sa certification et sa monstration…

[…] compilé par Laurent Diouf

Jean-Paul Fourmentraux, Art et Internet : les nouvelles figures de la création (préface d'Antoine Hennion, 224 p., CNRS Editions, 20 € )
Editeur: www.cnrseditions.fr
(*) Jean-Paul Fourmentraux est chercheur associé au Centre de Sociologie du Travail et des Arts à l'E.H.E.S.S. et au Centre de Sociologie de l'Innovation à l'École nationale supérieure des Mines de Paris.


Publications en lignes:
Les inscriptions artistiques du cyberart : quels usages ? quelles appropriations ?
(Actes des 1ères Rencontres Internationales Arts, Sciences et Technologies : Temps, Espace, Transmission. MSH et Presses Universitaires de La Rochelle)
Archéologie de l'œuvre Net art : une esthétique du fragment
(in Frags - Catalogue de l'artiste Reynald Drouhin, Éditions de l'ERBA - École Nationale Supèrieure des Beaux Arts de Rennes)
Les ressorts de l'art numérique : distribution d'auteur vs fragmentation de l'œuvre
(in Lib_, LOGS : micro-fondements d'émancipation sociale et artistique, Ere éditions)
Internet Artwork, Artists, and Computer Analysts: Sharing the Creative Process
(Second Annual Convention of the Media Ecology Association, New York University)


Références / net-art:
Reynald Drouhin, Des_Frags (2002).
Antoine Schmitt, Avec détermination (Not Dying) (Le Pixel Blanc, 1996-2004)
Dirk Paesmans et Joan Heemskerk, JODI 404
Eduardo Kac www.ekac.org
Durieu & Birgé, Le ciel est bleu
Calc & Johannes Gees, Communimage (1999 - 2004)
Samuel Bianchini, Dispn (1998-2004)
Grégory Chatonsky, Nervures (2000)
Olivier Auber, Générateur Poïétique (1996 - 2004)
Maurice Benayoun, Tunnel sous l'Atlantique (1995)
®Tmark www.rtmark.com
Mouchette www.mouchette.org/indexf.html
Olga Kisseleva www.fraclr.org/hay/pindex.htm





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Laurent Diouf aka Wreck This Mess - Paris