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SF / juillet-août 2006:

Vert. La notion de plafond de verre étendu au réel dans son ensemble: en résumé, tel est c'est le schéma directeur de l'intrigue du Boulevard des disparus, un roman inédit d'ANDREW WEINER publié chez Folio SF. Sauf qu'il ne s'agit pas de discrimination mais de substitution. Un univers "dickien" au possible. Lorsque l'on veut aller au bout du monde, ou plutôt de la ville, on se heurte à une barrière infranchissable. Mais la plupart des gens ne s'en soucient guère. Ils sont anesthésiés par des psychotropes mémoriels ou alors ce sont des clones mis en place par les extra-terrestres. Certains, pourtant, restent lucides et font de la résistance. Ils constellent les murs de graffitis (rêve toujours, franchis la limite, la fin est à nos portes…) et réclament l'anamnèse, la fin de l'amnésie … On reste dans des ambiances urbaines et de réalité virtuelle avec Hollywood Blues de KIM NEWMAN, également inédit chez Folio SF. Les "décors truqués" sont générés cette fois ci à partir de films noirs (et blancs …) de l'après-guerre. Un peu comme dans un jeu vidéo où l'on ne distinguerait plus trop le vrai du faux, des personnages modifient les intrigues, à moins que ce ne soient l'inverse … Et s'entretuent, puisque nous sommes dans un polar cybernétique. Après cela, rien de tel qu'un thriller écologique, pour reprendre la dénomination de Zodiac (rééd. Folio SF). Un récit cinglant, rock'n'roll et cynique, de NEIL STEPHENSON qui met en scène un activiste, genre écolo-warrior sachant mobiliser les médias, traquant la pollution toxique rejetée par les complexes pétro-chimiques.

Noir. On le sait, c'est sur la base de réalité modifiée que les uchronies explorent le champ des possibles. Un classique du genre, Rêve de fer de NORMAN SPINRAD, fait l'objet d'une réédition (Folio SF). Dans ce "monde bis", Adolf Hitler a émigré aux États-Unis après la Grande Guerre, celle de 14-18, où il poursuit une brillante carrière d'écrivain de … science-fiction ! Allant jusqu'à recevoir le prix Hugo pour son livre Le seigneur du svastika, comme on l'apprend dans la vraie-fausse postface à cet ouvrage, qui non seulement dénonce le nazisme mais aussi une certaine science-fiction héroïco-guerrière qui trouve encore des adeptes aujourd'hui. L'autre moyen d'agir sur la roue du temps, c'est bien sûr de construire une machine pour s'affranchir de son époque. Et aller squatter un passé moins trash sociologiquement, écologiquement et techniquement. Mais ce n'est pas sans entraîner des paradoxes et autres désagréments. Surtout lorsque 4 ou 5 siècles séparent Les déserteurs temporels (rééd. Le Livre de Poche) de leur point de chute. Autres récits sortis de l'imagination fertile de ROBERT SILVERBERG : Né avec les morts (Folio SF). Soit 4 "romans courts" ou novellas dont 1 inédit au titre explicite: La vallée hors du temps. On hésite aussi à mentionner PHILIP K. DICK, "victime" une fois encore de réédition, en l'occurrence l'intégrale de ses Nouvelles réparties en 2 tomes (1947-1953 / 1953 - 1981). Deux énormes pavés à lire sur la plage, si ce n'est déjà fait (en est-il possible autrement, d'ailleurs).

Jaune. Une lueur dans toutes ces resucées, celles des bougies plantées sur le numéro 42 de BIFROST. Dirigée par Olivier Girard, la revue des mondes imaginaires fête en effet ses dix ans avec une pagination renforcée (384 pages, happy birthday !) et un solide dossier (as usual) sur Serge Lehmann qui s'est fendu d'une nouvelle; tout comme Francis Berthelot, Claude Ecken, Johan Heliot et Xavier Mauméjean notamment. Il y a aussi une interview de TED CHIANG dont on lira avec passion le recueil La Tour de Babylone (Denoël / Lunes d'Encre). Huit textes (à ce jour, l'intégrale de ses oeuvres !) qui brodent autour de thématiques éprouvées — la construction d'une tour sans fin, une rencontre du 3e type, le développement d'une supra-connaissance, etc. — avec finesse et originalité. L'autre grande publication de l'été, c'est Olympos de DAN SIMMONS (Robert Laffont / Ailleurs & Demain). La suite et la fin d'Ilium, sorte d'avatar cosmique et technologique de l'Iliade et l'Odyssée; à grand renfort de télé-déplacements quantiques, de post-humains presque immortels, d'intelligence bio-artificielle, de nanotechnologies, de robots extraterrestres, de chevaux holographiques, d'intrigues divines, de bassesses humaines et de quêtes métaphysiques … L'idée est bonne — surtout de la part de celui qui a signé Hyperion et L'Échiquier du mal, chefs d'œuvre du space-opera — d'autant qu'en fin lettré, il multiplie les références à Proust, Shakespeare, Keats, Joyce, Nabokov … Deux reproches, néanmoins. La surabondance de personnages. Un travers propre à ce type récit tentaculaire. Et une propension, pas très fine, à relier cette fiction avec la peur panique bien actuelle des Américains envers une menace terroriste (attention, la Terre va disparaître sous coup de "L'Épée d'Allah". Un sous-marin doté d'ogives capables de générer des trous noirs …).

Bleu. On terminera ce tour d'horizon estival par des publications plus échevelées et borderline. L'archétype étant Les futurs mystères de Paris de ROLAND C. WAGNER dont le 9ème volet vient de paraître : Mine de rien (L'Atalante / La Dentelle du Cygne). Difficilement racontable, du moins en 2 lignes. Disons que l'action se situe dans quelques décennies, dans une société atomisée, autour des pérégrinations d'un détective privé, Tem pour les intimes, qui enquête sur les supposés sanglants agissements d'un maître de la manipulation mentale … Des enquêtes encore avec JOE HALDEMAN : En mémoire de mes péchés (rééd. Folio SF) qui nous entraîne sur les traces d'un agent spécial envoyé en mission sur des planètes lointaines par leur autorité de tutelle, la Confederación. Plus inattendu et moins connu, la version un brin parodique de l'univers de la fantasy par ROBERT HEINLEIN : En route pour la gloire (rééd. Folio SF). Bien décidé à oublier les menaces de ce bas-monde, le héros accepte (le malheureux) de basculer dans un monde-parallèle afin de retrouver un oeuf de phénix. Les créatures qu'il affronte ont des noms à la GLEN COOK. Et ça tombe bien, le 4ème livre des annales de La compagnie noire, Jeux d'Ombres, est disponible (rééd. J'Ai Lu). Toujours aussi drôle et saignant, l'équipe de mercenaires désormais sous le commandement de Toubib retourne à Khatovar, sur le lieu de leurs premiers crimes …

L@urent Diouf
rubrique publiée dans MCD #35, juillet-août 2006





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Laurent Diouf aka Wreck This Mess - Paris