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SF / mai-juin 2006:
Un thread est mort. Des rééditions,
encore, et pas mal de trilogie : c'est la dominante de cette cuvée printanière.
Dans le genre, une parution s'impose en premier, à savoir la réunion
en un seul volume des romans phares de J.G. BALLARD, Crash !, L'île
de béton et I.G.H. chez Denoël. Détail, ce n'est
pas dans la collection "Lunes d'Encres" mais dans celle qui accueille aussi
Jack-Alain Léger, Malcom Lowry et Antoine Volodine, "Des heures durant
…". Désormais consacré comme écrivain à part
entière, donc, Ballard est, un peu comme Dick, jeté en pâture
du grand public "grâce" à des adaptations cinématographiques.
L'empire du soleil, son autobiographie racontant sa jeunesse chinoise
pendant la guerre contre le Japon, fût porté à l'écran
par Spielberg. Et Crash !, dont les germes sont présents dans
des nouvelles antérieures (cf. les recueils Vermillion Sands, La foire
aux atrocités), fût "gentiment" adapté par Cronenberg.
Gentiment car, comparé au récit, le réalisateur de Vidéodrome,
du Festin Nu (d'après Burroughs) et d'eXistenZ reste bien
en deçà de la puissance évocatrice et dérangeante
de ce roman pornographique fondé sur la technologie. Là où
Cronenberg exhibe une prothèse et du cuir à peine apte à
satisfaire un(e) jeune automobiliste abonné(e) à Démonia,
Ballard nous montre les entrailles mécaniques et huileuses d'un "mythe
d'un futur proche", ce "désir de catastrophe" mêlé de sexe
saignant (slurp), de chair boursouflée de cicatrices (miam) et de parano
high-tech (pas glop). Comme il le rappelle dans la préface, nos enfants
ont moins à craindre des voitures sur les autoroutes de demain que du
plaisir que nous prenons à calculer les paramètres les plus harmonieux
de leurs morts futures. Cette vision d'un avenir éminemment dystopique
se retrouve dans L'île de béton (la découverte une
sorte de T.A.Z. au pied d'un échangeur) et I.G.H. (Immeuble de
Grande Hauteur ou comment survivre dans un labyrinthe fonctionnel contre ses
congénères …).
Tweaks
centraux. Beaucoup de désespoir également chez ANDREAS
ESCHBLACH ou du moins pour le personnage de son nouveau roman, Le dernier
de son espèce (L'Atalante). Une sorte de cyborg en voie de disparition
pour cause de retraite forcée. Imaginez le spleen de ce surhomme vieillissant
qui se croyait invincible, presque immortel, et doit supporter les dérèglements
des mécanismes et de l'électronique qui truffent son corps en
décrépitude. Sans parler des gens qui sont à ses trousses,
sans doute pour l'effacer définitivement des programmes de l'armée
qui l'a vu (re)naître … Dans ces cas-là, les moutons cherchent
un berger … Lui, a finalement choisi d'être stoïque face à
son destin et il attend le sort qui lui est promis en lisant Sénèque
… Autre histoire de solitude : Visages volés de MICHAEL
BISHOP (Folio SF). La solitude d'un peuple, les Muphormes, victimes d'une
lèpre qui leur ronge les chairs et qui tentent de survivre dans un état
de dénuement extrême. Il faut dire qu'ils sont localisés
aux confins de l'empire intergalactique, sur la planète Tezcatl. Un bout
de galaxie oubliée, mais auquel le représentant fraîchement
nommé ne restera pas insensible. En parlant, d'empire intergalactique,
faisons le point sur les sorties estampillées "space-opera". On rappellera
tout d'abord la parution en poche du 4e volet de La Terre des origines :
Le retour, d'ORSON SCOTT CARD (J'Ai Lu). Une saga qui nous projette
dans un futur très lointain où cohabitent très confusément
informatique déiste et psycho-génétique, hyper technologie
et société aux structures médiévales …
DAVID WEBER n'est pas en reste avec L'héritage de l'Armageddon
(L'Atalante). C'est le 2e tome de sa nouvelle "série B", La lune des
mutins, et comme d'habitude on ne compte plus le nombre de vaisseaux qui
explosent … On mentionnera aussi la réédition de La véritable
histoire, premier volume du Cycle des seuils de STEPHEN DONALDSON
(Mnémos) où il est question de d'implants cybernétiques,
de piraterie spatiale, d'intrigue politique et relations triangulaires …
Docteur en littérature, Stephen Donaldson revendique l'influence de Wagner
pour cette saga impressionnante.
Connexion
perdue. Restons dans le domaine du space-opera avec URSULA LE
GUIN qui célèbre L'anniversaire du monde (Robert Laffont
/ Ailleurs & Demain). Un recueil de nouvelles; huit au total, dont 6 ont
comme toile de fond l'univers très structuré des Hainiens et de
la "Ligue de tous les Mondes" habités. C'est-à-dire le cycle
de l'Ekumen auquel appartient son célèbre livre La main
gauche de la nuit ainsi que Le nom du monde est Forêt et Les
Dépossédés. Comme dans ces récits antérieurs,
on y trouve des créatures androgynes s'adonnant à des rites initiatiques
("Puberté en Karhaïde"), des sociétés basées
sur des rapports homme / femme inversés, cheval de bataille d'Ursula
(Kroeber) Le Guin. Enfin, si l'on ose dire, vu que dans "La question de Seggri",
la gente masculine est réduite à son rôle d'étalon-reproducteur
… Dans plusieurs autres textes, là aussi comme à son habitude,
elle pose un regard ethnologique en inventant de nouvelles règles de
parenté et de mariages multiples (hétéro, homo et interdits).
Six étant parfois la norme (cf. "Coutumes montagnardes"). Bref, de la
SF "trans-genre" écrite par une grande dame née en 1929. Plus
conventionnel, RICHARD PAUL RUSSO part lui aussi à l'assaut de
mondes déroutants avec La nef des fous (Le Bélial'). Postulat
classique : une arche interstellaire dérive en quête d'un nouvel
Eden. Problème, lorsque qu'une planète habitable semble avoir
été enfin trouvée après des siècles d'errance,
elle s'avère être un cimetière. Une "colline aux pendus"
… Pourquoi, comment ? Ce n'est pas la seule intrigue qui traverse ce roman
couronné du prix Philip K. Dick en 2001. Terminons avec l'intégrale
de GENE WOLFE, L'Ombre du bourreau (Denoël / Lunes d'Encre).
Deux énôôôrmes pavés traduction harmonisée
et nouvelles inédites comprises qui oscillent entre heroïc
fantasy et SF pur jus. On y suit les mille et une pérégrinations
de Severian, le narrateur, dont on apprend à compléter le récit
par déduction. Un style qui transforme le lecteur en enquêteur.
Indispensable.
L@urent
Diouf
rubrique publiée dans MCD #34, mai-juin 2006
contact :
Laurent Diouf aka Wreck This Mess
- Paris