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SF / avril 2004:

Un jour, plus d'un an auparavant, il avait dit à Fansworth qu'il commençait à s'intéresser à la musique. Ce n'était qu'en partie vrai — les mélodies et le système tonal de la musique humaine lui avaient toujours été quelque peu désagréables… Il voyait peut-être comme les humains mais il n'entendait certes pas de la même façon.
Le sentiment d'étrangeté; envers le monde, les autres, soi-même… C'est l'impression qui transpire à la lecture de L'homme à rebours. Un des romans les plus connus de PHILIPPE CURVAL qui a revu et corrigé son texte à l'occasion de la présente réédition chez J'ai Lu. C'est aussi le récit d'une quête où se mêlent "la nostalgie des origines", les rhizomes d'une grande conspiration mécanique ainsi que les effets pervers de pouvoirs bio-psychiques et de mondes parallèles… Autre désarroi métaphysique et mélancolique à souhait, celui qui saisit L'homme tombé du ciel, l'œuvre de WALTER TEVIS qui fut portée à l'écran, avec Bowie, sous le titre: L'homme qui venait d'ailleurs. En fait, c'est plutôt un albatros… À la fois proche et lointain, semblable et monstrueux comparé au genre humain, il est empêtré sur terre et notre civilisation est beaucoup trop sous-développée pour pouvoir répondre à son attente… 

Le satellite de chirurgie prépare les condamnés à vivre sur Shayol en durcissant leur peau, leurs ongles, etc. S'ils le désirent, on leur extrait les yeux et on leur brûle le cerveau, ce qui leur épargne des souffrances : Shayol est une planète où les dromozoaires provoquent chez les humains la croissance d'organes supplémentaires.
Le chef d'œuvre absolu et incontesté de CORDWAINER SMITH, Les seigneurs de l'instrumentalité, vient d'être enfin réédité. Si vous ne l'avez pas lu dans les éditions précédentes, notamment les 6 volumes chez Presse Pocket, Folio SF a recompilé cette fresque grandiose en quatre tomes. Pour mémoire, il s'agit d'une "histoire du futur" inspirée — pour reprendre les termes de Philippe Curval — par l'ange du bizarre… Planètes peuplées de créatures improbables, drogue d'immortalité, femme-chat, séquelles d'après-guerre radioactive, environnement hyper-technologique, manipulations psychologiques, lutte pour le pouvoir au sein de l'empire, etc. Cette saga comporte tous les ingrédients du space-opéra (sa rédaction a d'ailleurs commencé à l'âge d'or de la SF) et des cycles, du genre Fondation d'Asimov. Mais à la différence de ce type de chroniques interminables, Les seigneurs de l'instrumentalité repose sur une écriture, plus dynamique et séquencée, qui multiplie les angles et les perspectives : ce n'est pas une seule et même histoire mais de près d'une quarantaine de textes distincts qui en forment la trame. Un canevas uniquement comparable à celui établi par Saberhagen pour décrire ses redoutables Berserkers… Beaucoup de nouvelles, donc, regroupées dans les 2 premiers volumes (Les Sondeurs vivent en vain et La Planète Shayol), et un court roman, Norstralie (précédemment publié en deux parties, L’homme qui acheta la Terre et "Le sous-peuple) qui s'imbriquent sur un arrière-plan commun. Le 4e tome renferme des "légendes" annexes et un glossaire établi par Anthony Lewis — gratifié du prix Hugo pour ce travail d'entomologiste — qui souligne en creux l'interconnexion de tous ces textes. Fondamental.

Sheitaine dormait en compagnie de cercueils en forme d'animaux. Ce n'était pas tout à fait exact, lui confia l'un de ses compagnons de dortoir quand elle emménagea. Les cercueils n'étaient pas destinés à des animaux, mais aux notables d'une ville côtière qui les avaient commandés, pour des motifs religieux ou par goût de l'exotisme.
Omale de LAURENT GENEFORT se déroule également dans un futur éloigné. C'est de la science-fiction éprouvée, qui se lit très bien, et dont l'intrigue de base commence avec la quête de six individus qui tentent de décrypter un message qui expliquera peut-être "le pourquoi du comment" de cet artefact ovoïde immense constituant l'horizon pour le moment indépassable de l'humanité (ou ce qu'il en reste) qui y cohabite avec d'autres espèces… Sur le modèle de L’Anneau-Monde de Larry Niven dont il se réclame, Laurent Genefort a construit un "livre-univers" qu'il a développé ensuite dans Les conquérants d'Omale. Un troisième volet, La muraille sainte d'Omale, étant en instance de parution chez J'ai Lu / Millénaires. Autre créateur de monde : GREG BEAR, qui nous entraîne, dans Oblique, à la découverte des secrets que renferme l'Omphalos. Un étrange et pharaonique mausolée dédié à la cryogénie pour les riches prétendant à l'immortalité. Du moins théoriquement, car à l'ère des nano-technologies et de l'intelligence artificielle… Plus terre-à-terre, si l'on ose dire, et de ce fait plus terrifiant, JEAN-PIERRE ANDREVON aborde cette thématique de l'immortalité par son contre-pied : les morts-vivants. Un thème classique qu'il aborde sur le mode du scénario-catastrophe, sans oublier le moindre détail (on imagine, en effet, la couv de Libé en pareille situation: Debout les morts !). Ce qui nous permet d'être encore plus sensible à l'inexorable destin tragique du personnage principal qui assiste, impuissant, à la disparition d'un monde.

Sommeil et marche. C'était ce que Madge avait prescrit à Renshaw. Et par la même occasion à nous tous, se disait Ian non sans rancœur. Renshaw dormait au moins dix heures par jour, entrecoupées de cris d'animaux et d'hallucinations si horribles qu'on se demandait comment elles pouvaient naître dans le crâne d'un être humain.
Après son recueil de nouvelles, Jardins Virtuels, on attendait SYLVIE DENIS (Cyberdreams) sur un registre post-cyberpunk teinté de conscience socio-politique… Raté ! Elle nous surprend avec Haute-École, son premier roman plutôt d'obédience fantasy (en format long, elle s'était essayé au polar avec L'invité de verre dans la série L'Agence Arkham). Comme son titre l'indique, l'action se déroule dans une sorte de pépinière pour apprentis magiciens. Comme toujours dans ce type d'histoire, il y a un complot, des alliances, des traîtrises et des obstacles dont les sorts ne garantissent pas toujours que l'on puisse en triompher. Pour finir dans une veine identique, et aussi par une femme qui s'illustre dans ce domaine, on mentionnera la parution en l'édition de poche du dernier tableau de la trilogie de LOUISE COOPER, Le maître du temps, où Tarod est dangereusement menacé par Keridil qui s'apprête à ouvrir de la boîte de Pandore, ou plus exactement du coffret d'Aeroris…

L@urent Diouf
Rubrique publiée dans MCD #16, Avril 2004

références:
Cordwainer Smith, Les seigneurs de l'instrumentalité (Les sondeurs vivent en vain -T1 / La planète Shayol -T2 / Nostrilie - T3 / Légendes et glossaire du futur - T4), (rééd. Folio SF)
Greg Bear, Oblique (rééd. Le Livre de Poche)
Jean-Pierre Andrevon, Zombies, un horizon de cendres (Le Bélial',)
Laurent Genefort, Omale (rééd. J'ai Lu)
Louise Cooper, Le maître du temps -3 (Le maître), (J'ai Lu)
Philippe Curval, L'homme à rebours (rééd. J'ai Lu)
Sylvie Denis, Haute-École (L'Atalante)
Walter Tevis, L'homme tombé du ciel (rééd. Folio SF)




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