«

»

La Terza Luce

LA TERZA LUCE
fiat lux ou la troisième source

De la symbolique déiste aux prouesses technologiques du laser, la lumière a toujours fasciné l’homme. Si l’on pense au photon, cette « particule élémentaire », pour désigner en partie la « composition » de la lumière, on oublie souvent qu’elle se distribue avant tout sous forme d’ondes électromagnétiques. Des ondes qui la rapprochent du son.

C’est dans cette direction, hybride, que Michele Tadini (compositeur et enseignant de composition et informatique au Conservatoire supérieur de musique et de danse de Lyon) et Angelo Guiga (technicien-chercheur au CEA – Leti de Grenoble) ont conçu La Terza Luce. Fruit d’une résidence au sein de l’Atelier Arts-Sciences et lauréat du Prix A.R.T.S. 2011, cette création oscille entre installation lumineuse et performance sonore, « techno party cognitive » et dispositif synesthétique, se plaçant ainsi dans la lignée des correspondances colorées du compositeur Alexandre Scriabine et de la Dreammachine de Brion Gysin. Entretien.

terza1

Tout d’abord, comment vous êtes-vous retrouvés sur Terza Luce ? Ce projet est-il votre première collaboration ?
Nous nous sommes rencontrés sur le projet Degrés de Lumière [installation sonore et visuelle, sur une idée originale de Castagna & Ravelli] où j’avais réalisé le montage et le module de contrôle du dispositif lumineux le Chromatophore. Nous avons passé beaucoup de temps ensemble à résoudre les problèmes techniques sur cette installation. Nous avons programmé beaucoup d’effets vibratoires sur les LEDs qui révélaient d’innombrables nuances de couleurs et de formes. Cela nous a permis de nous découvrir des passions communes et un grand intérêt à pouvoir jouer sur la lumière pour mettre en valeur la musique. Et de là l’idée est venue d’aller plus avant dans cette exploration. Les effets obtenus par la programmation des LEDs, en fréquences et en intensité, nous ont poussés à postuler pour le prix A.R.T.S. (Arts Recherches Technologies Sciences) 2011 avec le projet Terza Luce afin d’approfondir les relations entre vibrations sonores et lumineuses. Ce prix nous a permis de mener notre recherche sur deux années de résidence.

Justement, comment s’est déroulée cette résidence au sein de l’Atelier Arts-Science; structure mise en place à l’initiative de l’Hexagone, Scène Nationale Arts Sciences – Meylan, et du CEA Grenoble ? Avez vous, par exemple, travaillé en liaison avec des ingénieurs, étudiants ou chercheurs, sur tel ou tel point de la conception de votre projet (logiciels, LED, tests ou autres) ?
La résidence s’est déroulée en deux temps. En 2012 nous avons exploré et expérimenté différentes programmations d’effets lumineux avec des projecteurs à LEDs dans un laboratoire du CEA de Grenoble afin de valider les hypothèses que nous avions posées sur les lois de variations fréquentielles pour la création de battements lumineux. Parallèlement, nous construisions le logiciel pour la création de compositions sonores et lumineuses, synchronisée ou non.
Nous avons eu des débats enrichissants lors des présentations de l’avancement de nos recherches avec Laurence Bardini (Responsable de projets et de la communication des activités Arts-Sciences) et des chercheurs comme Dominique David (CEA Leti), Fabrice Forest (UPMF), Gilles Le Blevennec (CEA Liten) ainsi que Michel Dojat (GIN) et David Alleysson (LPNC, UPMF) plus impliqués dans le domaine des neurosciences. Avec plusieurs panels de quelques personnes, leurs remarques nous ont beaucoup aidés pour la construction des phases de tests; même si pour certains notre démarche était trop « hallucinatoire ». Nous avions besoin de connaitre jusqu’où aller pour l’acceptation de certains effets. En octobre 2012, nous avons réalisé les tests publics lors du salon Experimenta avec 556 participants de tous âges et tous sexes confondus.
En 2013, nous avons procédé à une analyse statistique des résultats des tests et qualitative quant aux retours sur les impressions ressenties. Une phase de traitement plus poussé est prévue fin 2013 / début 2014. L’ensemble des résultats sera publié dans les cahiers de l’Atelier Arts Sciences en 2014. Fin juin, Michele s’est attaqué à l’écriture finale de la partie musicale et lumière du spectacle, en tenant compte des retours. Françoise Henri, chorégraphe lumière, nous a rejoint pour nous aider à scénariser d’autres effets d’interactions lumineuses. Lors de séances de travail, nous avons conçu d’autres dispositifs pour permettre aux trois musiciens de jouer avec les sons et la lumière. Cette dernière phase nous a conforté sur la richesse des effets qui ont été intégrés au spectacle et qui contribuent à la poésie en émanant.

Plus précisément, techniquement, comment « fonctionne » cette mise en relation « lumière / son » ?
Tout d’abord par le développement d’un logiciel pour l’écriture de partitions musicales et lumineuses. L’idée était de pouvoir composer avec la lumière comme on compose de la musique et de vérifier si les lois des variations sonores s’appliquent aussi à la lumière. Nos premières recherches étaient basées sur l’utilisation de projecteurs à LEDs, ils nous ont permis de valider que nous pouvions obtenir des effets psychédéliques inédits si on reste assez longtemps à les regarder. Le fait de stimuler notre vue par des vibrations lumineuses permet grâce à la persistance rétinienne, la création d’images propres à chacun. Et si on y associe un son spatialisé, synchronisé ou non, nous favorisons une perception sensorielle déstabilisante qui engendre des émotions. La suite de nos recherches nous a amenés à trouver d’autres dispositifs sonores et lumineux pour qu’aussi les musiciens puissent, sur scène, jouer de la lumière.

terza2

Hors de cet aspect technique et des effets qui en découlent, quelle est également l’histoire conceptuelle qui sous-tend cette création ?
Elle correspond à des interrogations sur la perception de chacun de nous à pouvoir visualiser des images et à construire des imaginaires en fonction de stimulations sonores et lumineuses. Il ne fallait toutefois pas tomber dans des scénarios du type discothèque où les effets lumineux sont souvent synchronisés avec la musique. Bien au contraire, la question était : quelles histoires sonores et lumineuses nous fallait-il raconter pour que le public arrive à la fin du spectacle sans qu’il ne se rende compte de la durée de leur voyage ?

Public qui était convié à assister à ce spectacle lors des Rencontres-i, dans le cadre de la Biennale Arts Science 2013. Concrètement, comment se sont déroulés ces concerts qui clôturaient votre résidence ?
Dans la douleur, comme toute naissance, car tout n’est pas encore au point, malgré les efforts de tous. Il y a toujours des doutes et des incertitudes quant au bon déroulé du spectacle. Mais il y a la récompense, lorsque les retours des spectateurs sont riches d’émotions. C’est gratifiant de savoir qu’ils adhérent pleinement au spectacle et qu’ils n’ont pas vu le temps passer.

Pourquoi avoir appelé ça « techno party » cognitive ? N’est-ce pas plus une « performance » et/ou une « expérience » cognitive qu’un concert au sens strict ?
Le terme  « techno partie cognitive » est plus en lien avec la deuxième partie musicale, plutôt dansante, qui fait suite au spectacle en reprenant les thèmes musicaux de celui-ci.

La correspondance « lumière / son » est au cœur de Terza Luce. Mais, dans le même esprit, souhaiteriez-vous explorer d’autres « correspondances » au travers d’installations sonores spatialisées par exemple ? Ou, plus simplement, avez-vous déjà d’autres projets en commun ?
La spatialisation du son est déjà présente dans le spectacle, ainsi que la correspondance avec la vidéo. D’autres pistes sont effectivement à explorer, mais nous n’y avons pas encore pensé. Il nous reste dans un premier temps à réaliser un dispositif pour le Showroom de la DRT du CEA de Grenoble. Il faudra qu’il puisse, de par son interaction et de sa structure, rendre perceptible le travail effectué durant ces 2 années de recherche. Par la suite nous sommes dans l’attente d’une réponse d’un ANR (Melodica) déposé il y a peu. L’originalité du projet porté par deux artistes, Michele Tadini et Denis Charoles, est que les interprètes seront ici des personnes handicapées. Le but est de produire deux œuvres exploitant deux instruments innovants étudiés pendant le projet. Je suis partenaire avec d’autres chercheurs et intervenants.

D’une manière générale, comment jugez-vous cette synergie « art / science » ? Est-ce une nécessité à l’ère numérique ?
Cette synergie a toujours existé, dès le premier humanoïde qui a mélangé des pigments à de l’eau et peint sur les murs d’une grotte. Il a été le premier chimiste et artiste de l’histoire de l’humanité. Elle est encore plus nécessaire à l’ère numérique, car cette synergie peut-être internationalisée, et non plus restreinte à une localité, du fait de l’interconnexion du monde et de ces innombrables cultures.

Pour conclure, qu’imaginez-vous — que souhaiteriez-vous — des futurs progrès technologiques / informatiques par rapport à ce type de projets créatifs ?
Je souhaite que cela permette plus de magie, que l’on puisse baigner le spectateur dans un univers hors dimensions. Ou bien transmettre des émotions et faire participer directement le public comme acteur et catalyseur d’émotions collectives. Capter la somme des sensations pour que tout le public soit en symbiose, le temps d’un spectacle ou une expérience immersive.

propos recueillis par Laurent Diouf
publié sur Digitalarti.com, novembre 2013

> www.atelier-arts-sciences.eu/Terza-luce