Ecrivain-journaliste, musicien et musicologue, David Toop
est ce qu'on appelle un "passeur". Auteur du livre
Ocean Of Sound : ambient
music, mondes imaginaires et voix de l'éther (Kargo / L'Éclat),
il nous a ouvert "les portes de la perception" sonore, nous faisant prendre
conscience de la musicalité du monde.
David Toop ne parlait pas seulement d'ambient, de dub ou d'electronica,
mais aussi de musiques "lointaines" ou oubliées. De chants
et de borborygmes cryptiques. De la rumeur de la ville et du
bruissement de la nature; allant jusqu'à tendre l'oreille
pour capter des sons presque imperceptibles comme ceux des sauts de
puces sur un parquet ciré…
De fait, on rêvait d'explorer sa discothèque. Un
fantasme désormais assouvi grâce à
Guy-Marc Hinant (Sub Rosa) qui lui a rendu visite à Londres,
sous l'œil de la caméra de Dominique
Lohlé. On découvre son salon, clean et clair.
Presque zen. D'ailleurs la séance d'écoute
commence par de la musique japonaise traditionnelle…
Un disque qu'il a pioché parmi deux rangées de
vinyls logées sous son équipement HiFi. Une bonne
vieille chaîne stéréo à
l'ancienne. On distingue aussi, dans l'angle de la pièce,
une étagère murale garnie de CDs. On imagine,
"hors champ", dans son bureau ou au grenier, d'autres
trésors.
David Toop est très british, pas le genre "kid
survolté", bavant d'émotion en exhibant un obscur
pressage japonais… Avec flegme, il se lève de son
fauteuil pour proposer un disque, en expliquant les conditions de
captations. Très important, le contexte à ses
yeux. C'est cette "épaisseur du réel" qui fait
toute la différence avec les enregistrements studio.
Sur ce plan, rien ne rivalise avec les "musiques du monde". Les vraies.
Celles qui conservent enà la fois leur valeur artistique et
ethnologique, un peu dans l'esprit "conservatoire" du label Ocora.
David Toop commence donc par une série de documents sonores
ramenés lors de "voyages initiatiques".
Comme d'autres avant et après lui, il aura le
"déclic" à l'écoute de ces gammes
"étrangères", de ces sonorités et
(dé)constructions si éloignées des
canons occidentaux. Seuls peut-être, dit-il, le free-jazz,
les "élucubrations" de la poésie sonore et/ou la
"no-music" de John Cage atteignent de telles limites dans leurs
approches structurales et tonales.
Mais les chants et les incantations des
cérémonies shamaniques posent aussi la question
des musiques "en voie de disparition", comme les
sociétés qui les ont portées pendant
des siècles. Et peut-on toujours parler de "musique" lorsque
nous sommes "immergés" au cœur d'une longue
complainte de moines bouddhistes coréens, lorsque nous
percevons le "chant" des baleines, les pleurs des dauphins (cf. John C.
Lilly, sur le label ambient Silent en 1994), le coassement des
grenouilles ou l'étrange appel de l'oiseau
magicien… Dans cet "esprit", lors de ces passages
d'écoute, l'écran devient noir, exempt de tout
parasitage de la vision.
Certes, dirons les durs de la feuille, mais la musique dans tout
ça ? Et bien on y arrive par le biais d'AMM. David Toop
exhume un des tout premiers enregistrements de ce collectif
versé dans l'improvisation. Leur "musique" une
longue plainte électrique ponctuée de
sonorités acoustiques éparses
ressemble à un rituel ensorcelant où les notes
semblent obéir à un mystérieux
processus aléatoire.
De quoi continuer d'alimenter la conversation sur ce qui fait l'essence
musicale, sur la notion d'écoute "active". Une
écenoute où l'auditeur est amené
à reconstruire un univers sonore à partir des
éléments qui lui sont donnés,
suggérés.
Nous en sommes là de nos réflexions avec David Toop, dont le portrait
est ainsi dessiné en creux, lorsqu'un gargouillis électronique
prend "possession" de l'espace avec ses courbes sinusoïdales. Sensation
étrange. Ce n'est toujours pas à proprement parler de la "musique"
et ce en dépit du titre de cette œuvre de Richard Maxfield :
Music
For Our Time : new sounds in electronic music (1960).
Puis c'est un 45t que David Toop extrait d'une petite pile. Il
dépose la précieuse galette sur la platine, dont
il referme consciencieusement le couvercle comme à chaque
fois. Surprise, cette fois c'est un vieux blues qui
s'échappe de l'appareil. Il enchaîne prestement
avec Bo Diddley (cuvée 1959), souvenir de jeunesse, d'un
temps où il s'essayait à la guitare et
découvrait des univers pleins
d'électricité et de
réverbérations. Cut.
L'exploration de sa discothèque reprend "doucement" le lendemain matin,
un peu dans les mêmes tons avec Porter Wagoner (
The Rubber Room,
1972). Il poursuit, l'air de rien, avec une espèce de ballade folk-song,
très ricaine, qui se révèle être une comptine sur…
l'acide :
L.S.D. (made a wreck of me) par Wendell Austin. Dans le genre,
sa sélection suivante n'est pas triste non plus avec ses
woo ee ah
ah woo woo eeeeeeeeh…
Puis David Toop s'accroupit de nouveau devant sa chaîne, semble chercher
quelque chose, tourne un bouton. Un bourdonnement, genre effet de masse amplifié
et déformé, vrille l'atmosphère. On pense à une
fausse manœuvre, à un débranchement intempestif… Que
nenni ! Il s'agit du morceau
Telako de Panasonic qui enfait retenir ses
ondes compressées. Saisissant retour à la "no-music". Ultimes
secousses d'un parcours "épuisant" au sein d'une discothèque inépuisable…
LD