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Simona Modreanu

smodreanuSIMONA MODREANU
Cioran

Voici une biographie du « dernier des philosophes » à ranger précieusement à côté de celle, toujours indépassable, de Patrice Bollon (Cioran l’hérétique). Cette lecture pointilleuse de la vie et des ouvrages de Cioran est d’autant plus complémentaire que l’auteure, Simona Modreanu, nous apporte un éclairage singulier, sans fards, sur ce qu’il faut bien appeler le background culturel roumain de celui qui « épousera » la langue française pour mieux ciseler ses aphorismes cinglants et désabusés.

Des aphorismes dont la dureté et la pureté dissimulent un mécanisme qui interdit toute exégèse rationnelle. Ses assertions, qui s’échelonnent d’un degré de transparence maximale, sous des airs de sermons, jusqu’à l’appropriation totale du discours, ou la combinaison des deux dans des parodies de syllogismes, ont un impact paralysant; l’argument s’emboîtant si bien dans le contre-argument, qu’ils ne font qu’un rond parfait, impénétrable à toute tentative de violation par la raison critique: « le fait que la vie n’ait aucun sens est une raison de vivre, la seule du reste (p. 99).

Cioran élabore ainsi, par touches successives, à la manière des impressionnistes, une philosophie tragique (au sens grec, justement) que Simona Modreanu qualifie de métaphysique du tiers exclu qui, concrètement, se présente comme une pensée délibérément mouvementée, irréductible à une stabilité doctrinale, infidèle à elle-même, mais vivante, loin de l’académisme universitaire et médiatique.

S’il est des figures de la philosophie à laquelle on peut, éventuellement, s’essayer à comparer Cioran, c’est avec les « météores » antiques. À commencer par Diogène. À l’instar de ses illustres précurseurs, Cioran a appris à détester ses semblables avec élégance et à trouver que le laconisme est le plus haut signe de civilisation; s’appesantir, consentir à des explications participe à une vulgarité qu’il estime avoir laissé derrière lui, quand il s’est départi de la pléthore verbale au profit d’un exercice de pudeur et de mépris (p. 166).

On peut même imaginer, avec Jean Duvignaud, que Cioran accentue son propre nihilisme pour en faire le dard acéré de son style et le tourner souvent contre lui-même. Il construit son masque d’écrivain à partir de ces blindages successifs, qu’on ne peut aborder sans avoir toujours présent à l’idée que l’arrivée est incertaine. Son nihilisme oisif, qui se pare de nonchalance, de renoncement, d’ironie désenchantée, invente un art dionysiaque qui détruit formes et contenus en appelant au chaos, comme pour s’assurer en permanence de sa fécondité originelle, comme pour désigner une modalité instable et polémique d’être au monde (p. 205).

Mais comme pour Nietzsche — dont l’ombre rôde sur l’œuvre de Cioran à l’instar de celles de Tourguéniev, Tchadaev et autres Netchaiev — le terme de « nihilisme » prête à confusion. Indiscutablement, l’étiquette qui lui convient le mieux; pour autant qu’une classification s’avère opérante dans le cas de Cioran, est celle de sceptique. Pris entre l’ivresse de l’abolition de la divinité et le besoin d’abattre les murs du désenchantement moderne, entre sa vision polémique du destin humain et sa « philosophie des moments uniques », le penseur trouve la voie du scepticisme.

Pour conclure, on mentionnera que cette étude s’attarde aussi sans complaisance mais avec justesse sur les « erreurs » de jeunesse de Cioran (Transfiguration de la Roumanie) et qu’elle contient de solides repères bibliographiques qui recensent également les articles, interviews et ouvrages qui lui sont consacrés. Une exhaustivité à laquelle manque, toutefois, certaines références comme le recueil de photographies d’Irmeli Jung (Cioran: l’élan vers le pire, Gallimard) et les, trop rares, enregistrements audio comme ceux compilés par le label Supposé: Cioran, Cafard (CD+Livre, 75 min, ref. ISBN 3-932513-00-2).

Simona Modreanu, Cioran (Oxus, coll. Les étrangers de Paris – Les Roumains, 2003)

 

Laurent Diouf
publié sur WTM-paris.com, 2004