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Bastien Gallet

bgalletPRÉCIS DE DÉCOMPOSITION ÉLECTRONIQUE

Peut-on tenir un discours philosophique sur l’art du Djing, élaborer une esthétique du sampling, faire une méta-physique du dub, proposer une sémiotique de la jungle, tenter une phénoménologie de la techno ?

La réponse est oui, comme le démontrent les « enquêtes » menées par Bastien Gallet, producteur de l’émission Elektrophonie sur France Culture et rédacteur en chef de Musica Falsa dont il recycle quelques articles dans son livre Le boucher du prince Wen-houei.

Au travers de ces textes, ainsi que d’autres précédemment publiés dans Figures de l’Art (« La musique est pleine de trous : histoires de vides, de Varèse à King Tubby »), La Voix du Regard (« Un art sans oeuvres : sampling, fétiches et marijuana ») et Critique (« Us et coutumes de l’échantillonnage : mémoire, exotisme et chirurgie plastique »), il s’interroge sur « la geste » — étymologiquement la manu-facture — des musiques digitales.

Bastien Gallet effectue, par exemple, une mise en abyme entre la dissolution progressive de la masse des breakbeats qui structure la drum-n-bass et les trilles (tremblements prolongés de deux notes conjointes) de certaines sonates tardives pour piano de Beethoven ! Ou bien encore, en entomologiste accompli (et ce n’est pas une figure de style…), il se livre une « analyse contextuelle et paramusicale » de l’album click-n-dub de Lena, Lane paru sur Quatermass. Ce qui nous renvoie vers Faulkner, la science-fiction, Greig Marcus…

Ce jeu de miroir sémantique est à l’origine de « rencontres fortuites » qui relient entre autres Richie Hawtin et John Locke, Steve Reich et Plutarque, le label Sub Rosa et Gilles Deleuze, Béla Bartók et Walter Benjamin, Empédocle et King Tubby, John Oswald et Théodore Adorno… On y entrevoit également la mythologie, les fictions que les musiques électroniques drainent au travers de ses héros plus ou moins « fortunés »… Et la part du destin, du hasard qui intervient dans l’élaboration de nouvelles sonorités, harmonies ou rythmiques, comme l’illustre par exemple la genèse du dub.

In fine, Bastien Gallet se demande ce que la musique donne à entendre au-delà des éléments qui la composent. En « nihiliste » accompli, il conclut par ces mots : derrière, bien entendu, il n’y a rien. La musique n’a pas d’extérieur, mais elle est poreuse, creusée, on peut s’y glisser si l’on ne craint pas d’y disparaître. Écouter peut être un jeu dangereux.

Bastien Gallet, Le boucher du prince Wen-houei : enquêtes sur les musiques électroniques (Musica Falsa)

 

Laurent Diouf
publié dans CODA, février 2003