WRECK THIS MESS > ARTICLES > WORDSOUND

WORDSOUND

WordSound Recording n'est pas un label, c'est avant tout un état d'esprit. Un communiqué, contenu dans le livret-catalogue des premiers Cds, en indique la teneur. Extrait. "Nous ne sommes pas là pour entrer dans les charts et faire de l'argent. Tout ce qu'on a fait jusqu'ici a été auto-financé par les artistes qui ont tous un travail en dehors pour vivre. WordSound c'est la réunion d'une guérilla conceptuelle, en perpétuelle créativité "

Une démarche alternative teintée "spiritisme". "L'urgence absolue, pour moi et les autres personnes impliquées dans WordSound, c'est de faire bouger les choses. Pas seulement dans le domaine de la musique mais aussi dans la façon dont les gens pensent. Nous sommes là pour foutre en l'air ce système. Et le son a toujours été une force mobilisatrice efficace, un moyen subliminal pour toucher les gens. Donc nous l'utilisons pour transmettre de l'énergie, des vibrations et une conscience. WordSound est une force, comme la toute puissante force invisible qui a créé l'univers". Dixit Skiz Fernando, l'homme clé de cette conspiration sonore.

The Roots Controller aka Skiz Fernando Jr. est le fondateur et le grand ordonnateur de ce collectif. Le bass-master. On le retrouve d'un bout à l'autre de la mise en oeuvre des projets : de la conception musicale à leur mise sur le marché. Ce personnage est aussi journaliste. Des fanzines à Rolling Stone, il est partout. Au delà des chroniques et des interviews, il s'est livré à une étude appronfondie des mouvements musicaux qu'il affectionne. Il en résulte un ouvrage de référence qui mériterait d'être traduit : "The New Beats : exploring the music, culture and attitudes of hip-hop" (Anchor Books, 1994). Skiz prépare actuellement un autre livre...

De ce fait, ses contacts lui offrent l'opportunité de multiplier ses activités en parrallèle à WordSound. Expérience, indépendance, intégrité et éclectisme musical. Aux États Unis, le symbole de cette ligne directrice c'est R.O.I.R. "Neil Cooper de R.O.I.R. est quelqu'un que j'admire pour son engagement dans la musique underground. J'ai grandi avec les cassettes ROIR, celles de Bad Brains et tous les dubs mortels qu'il a sorti depuis 1980. En tant que journaliste, j'ai eu la chance de l'interviewer. Deux ans plus tard, je suis allé le revoir alors que j'éditais un magazine qui s'appellait Dub Catcher. Je lui ai dit que j'aimerais faire une compil de dub anglais, vu que les américains connaisse peu. L'idée lui a plu et il m'a encouragé. Il en résulte "Dub Revolution" qui est sortie en 1994. Depuis j'ai réalisé d'autres compilations pour R.O.I.R. : Bush Chemist, Alpha & Omega, WordSound et Jah Works. Neil Cooper est un des rares à connaître vraiment tout sur le dub, nous l'appellons l'Érudit (The Dub Scholar)". Y compris pour WordSound, Skiz préfère se tourner vers des vétérans plutôt que vers la nouvelle scène new-yorkaise. Toujours pour les mêmes raisons : "Personnellement je n'ai que du mépris pour cette scène de merde. J'ai eu beaucoup d'attention et d'amour pour ces gens à leurs débuts. Mais maintenant, de là où ils sont, qu'ont ils fait pour la cause ? Rien. On a pas de temps à perdre avec eux". Pourtant, musicalement, DJ Spooky est très proche des réalisations de WordSound qu'il utilise dans certains de ses mixes.

Mais le dub et ses dérives industrielles et/ou ethniques ont un parrain : Bill Laswell. "Bill, c'est mon frère ! On a flashé ensemble lorsque je faisais sa biographie pour le magazine KGB. Et depuis, j'ai passé beaucoup de temps avec lui dans ses studios pour voir comment il travaille et la manière dont il se comporte avec les gens. C'est une expérience enrichissante. Il est remarquable, pas seulement à cause de ce qu'il a réalisé mais, globalement, de par son son attitude et sa démarche musicale. Il est là depuis longtemps, innovant constamment. Il soutient beaucoup de monde. Et si l'on était dans les derniers jours annonçant la révolution dub, je suivrais Bill dans la battaille, une basse dans les mains". On imagine la scène, d'autant que "le colonel" Bill Laswell offre un soutien logistique à WordSound via ses studios de Greenpoint situés dans le même quartier à Brooklyn. En toute logique, Automaton apparaît sur "Crooklyn Dub Consortium". LA compil phare de WordSound où l'on retrouve également Sub Dub. Un summum dans le genre dub sombre, profond et urbain. A ce tableau, il ne manque que l'ombre de Scorn.

Cette noirceur est l'empreinte que WordSound imprime au dub. Tous les ingrédients de cette saveur d'outre-tombe sont réunit dès la première production, "The Red Shift" parue en 94. On retrouve tout au long des réalisations ces digressions dubisantes où des breakbeats chaotiques sont couplés à une basse féroce. Des rythmiques martelées, des basses assourdissantes et des paroles scandées avec vivacité : une constante manifeste avec Dubadelic et Roots Control. Une déviation accentuée avec Spectre : dub-hop ou la fusion d'élèments empruntés au dub et au hip-hop qui génèrent un son sale et opaque. Eros et Thanatos, "The Illness" signé par Spectre pousse cette déviance à son extrême limite en jouant sur une ambiguïté malsaine. Le disque est excellent mais la pochette est litigieuse. Recto : tête de mort en surimpression et lettrage gothique. Verso : macro-photo du virus du Sida. A l'intérieur : la peste noire, c'est-à-dire une citation d'Aleister Crowley. Justification : "Il n'y a que dans les ténèbres où l'on puisse voir la lumière". Certes mais, comme disait Nietzsche, ce miroir nous renvoit l'image de la bête qui est en nous.

Ceci dit, comme le fait remarquer Skiz, tout ce qui naît de la conjonction bass & drum, version WordSound, n'est pas aussi sinistre. Et si le son est noir, c'est d'abord parce qu'il capte toutes les musiques blacks : reggae, ragga, jazz, funk. Les opus de Prince Paul et de K. Bennu, alias O.H.M., en témoignent. Ces apports colorent également la division jungle de WordSound, incarnée par Megabyte, Corporal Blossom, DXT, Loop. "Dans la mesure où l'on est à New York, on est fortement influencé par le hip hop. Mais nous sommes aussi intéressé par toute les gammes de sonorité. On peut s'éclater avec n'importe quel style de musique. Et à WordSound, c'est le but du jeu : détruires les barrières et les classifications, montrer aux gens ce que ces genres ont en commun". C'est ainsi que des stridences de guitares rock parsèment les compositions de We et HIM. Une émulation créatrice renforcée par sonorités moyen-orientales avec Prof. Shehab, Dr. Israël, Scarab et Quaballah. Dans cette voie, The Seshambeh Project est peut-être la formation la plus tribale. Leur album est présenté comme étant en quelque sorte la rencontre imaginaire entre les Masters Musicians of Jajouka et African Head Charge !

En fait WordSound est bien un label au sens générique du terme, un certificat de garantie question métissage musical. Au travers de la diversité de ces réalisations un son s'impose. Et puisque l'on parlait d'A.H.C., on pense sur ce point à On-U Sound. "J'ai acheté Pay It All Back vol. I, mon premier album d'On-U Sound, au début des années 80 et depuis je suis accro. Creation Rebel, A.H.C. et Singers & Players m'ont contaminé. Je ne suis pas sûr que je ferais ce que je fait actuellement si il n'y avait pas eu tout ça. Respect maximum à Adrian Sherwood et à l'ensemble de son équipe pour nous avoir montré ce qu'il est possible de faire. Au fil des années, j'ai fait la connaissance d'Adrian Sherwood et récemment j'ai eu le plaisir d'enregistrer avec Style Scott lorsque Dub Syndicate était à New York. J'espère que la connection On-U Sound/WordSound va se développer". Une partie du posse de Skiz à fait la première partie de la tournée US de Dub Syndicate l'année dernière. Des collaborations, ponctuelles, s'organisent avec d'autres équipages européens : des sessions lives avec Conscious Sounds (i.e. Bush Chemist); Scarab et Spectre apparaissent sur Incoming!

Pour finir, rappellons qu'au commencement était le Verbe ! "Notre nom vient d'une expression Rasta, "wordsound have power", qui traduit l'énergie spirituelle émanant de la combinaison des mots et des sons, du langage et du rythme, d'un texte et d'une ambience. WordSound c'est une prose du son". Le support musical décuple l'impact de la Parole. Réalisme sociologique et politique : les dub-poets sont en première ligne. De Lillian Allen à Umar Bin Hassan, WordSound est l'agora de la grosse pomme. Mais le vers est dans le fruit. Car si les mots ont un pouvoir, le pouvoir est aussi au bout du fusil comme le proclamaient les anciens... Et Oku Onuora, également de la partie, a par le passé braqué un bureau de poste pour financé une école d'un ghetto en Jamaïque. Blessures par balles et tôle en guise d'épilogue. "Feu et Voix des Masses" poursuit son combat aux côtés de Skiz. "Nous approchons d'une nouvelle ère et il est de la responsabilité consciente de chacun de s'assurer que les cartes changent de mains. Comme le disaient les Last Poets : aujourd'hui, l'art c'est la lutte finale. WordSound is Power ! Et ce ne sont pas juste des mots...".

WordSound est un sanctuaire, le dernier terrain vague où s'élabore le dub de l'an 2000 : sauvage, dur et sans concessions. La terre promise du dub-hop à des allures de no man's land. No fun, le printemps sera noir !

Merci à Skiz Fernando.
Laurent Diouf
article publié dans Octopus n° ? en 199?

Discographie :
01 WordSound : The Red Shift
02 Scarab : Scarab
03 Crooklyn Dub Consortium : Certified Dope Vol. 1
04 Qaballah : Dub In Fusion
05 The Seshambeh Project
06 Spectre : The Illness
07 Dubadelic : 2000, A Bass Odyssey
08 Roots Control : Dread Western
09 Dr. Israël : Seven Tales Of Israël
10 Prince Paul : Psychoanalysis
11 O.H.M. : Grounded To The Inner Current
+
WordSound I Powa : Live from the planet Crooklyn (R.O.I.R.)
HIM : Egg (Southern Rec.)
Altered Beats : Assassin knowledges of the remanipulated (Axiom)
Valis I : Destruction of syntax (SubHarmonic)
Axiom Dub (Axiom)






contact: Wreck This Mess