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TOUCH 25

25 ans… Un quart de siècle ! Autant dire une éternité à l'échelle des musiques électroniques actuelles, de leur renouvellement constant, de la versatilité de leur public et des structures. C'est pourtant l'âge canonique que vient d'atteindre Touch, un label lancé à Londres par le photographe et graphiste Jon Wozencroft. Épaulée par Mike Harding qui en assure avec lui la gestion et politique éditoriale depuis le début, cette plateforme se veut, à l'instar d'Ant-Zen par exemple, une chambre d'écho pour des créations audio-visuelles, et pas seulement musicales, ainsi qu'une petite maison d'édition. Bilan et perspectives.


En fait si Touch a été créé en 1981, d'où la célébration de cet anniversaire par une série de concerts et des rééditions, c'est seulement l'année suivante que la première production a concrètement vu le jour. Le temps de mettre les choses en place, de prendre contact avec les réseaux de distribution et les médias. Cette première référence est une cassette : Feature Mist. Nous sommes à l'époque des fanzines papier et de ce que l'on a appelé le "tape-art" par référence au mail-art : la cassette étant alors le meilleur support pour des productions indépendantes. Un support permettant de concevoir un packaging singulier, pouvant se fabriquer, se dupliquer et circuler plus facilement que le vinyle. Contenu dans un plastic avec un livret grand format contenant un texte du Temple Of Psychick Youth, cette compilation regroupe des titres de groupes phares des années 80s, elektro-dark et pop synthétique (New Order, Simple Minds, Tuxedomoon), mais aussi des musiques plus classiques ou jazzy (Dmitri Shostakovich), "ethniques" ou traditionnelles (et en l'occurrence égyptienne avec Soliman Gamil) et des figures cultes de la musique (Robert Wyatt, ex-Soft Machine) avec d'incroyables documents (enregistrements du poète Vladimir Maïakovsky).


Il convient, avant d'explorer plus avant le catalogue de Touch, de s'arrêter un peu sur ce type d'archives. La série de sampler T_Zero_00, 1, 2 et 3 — le quatrième et dernier volume à ce jour n'ayant été disponible que comme supplément du magazine polonais Antena Krzyku et berlinois Phosphor — est émaillée de pièces rares, souvent ultra-courtes. Parfois anonymes (unknow artist) et inquiétantes comme Runaway Train qui apparaît sur le 2e volet. Ce sont les enregistrements en temps réel de la conversation radiophonique d'un conducteur d'une locomotive qui s'est "emballée" (le phénomène des trains fous). Le malheureux étant promis à une mort certaine au moment du final cut… Une captation qui date de 1948 et qui a été initialement pressée sur un vinyl à face unique sur le label Ash International. Bien que Jon Wozencroft et Mike Harding souhaitent dissocier complètement Touch de ce label, impossible de ne pas mentionner ce qu'on peut raisonnablement considérer comme une sous-division. La filiation se faisant entendre notamment dans ces documents aux voix nasillardes. Investi dans son lancement, en 1993, Robin Rimbaud aka Scanner y a consigné ces premiers piratages. Il faudrait aussi retracer les liens qui unissent Touch à OR et son éphémère Computer Music Audio Magazine ou, plus récemment, à Absolute, mais c'est effectivement une autre histoire…


Revenons au catalogue de Touch. D'autres cassettes suivront : Meridians 1 et 2 puis Touch Travel et Ritual Magnetic North où figurent, entre musique balinaise (Islands In-Between) et participations inattendues de Tinguely, Gilbert & Georges et Derek Jarman (!), des acteurs majeurs de la scène industrielle comme Current 93, Test Dept., Nocturnal Emissions, Einstürzende Neubauten, Zoviet France… Lorsque cette mouvance se reconvertira dans l'ambient-electronic et la techno groovy à l'orée des 90s, Touch sera parmi les premiers labels avec Warp à relayer la nouvelle orientation musicale prise par Richard H Kirk (Cabaret Voltaire) et ses multiples projets (Sweet Exorciste, Sandoz : Digital Lifeforms, Dark Continent puis In Dub, Chant To Jah redécouvert récemment à la faveur d'une réédition sur Soul Jazz Records). Mais pour l'heure, au milieu des années 80s, Touch accueille des projets plus "arty" comme General Strike (David Toop, Steve Beresford et David Cunningham) et les recherches "psycho-acoustiques" du mythique Hafler Trio emmené par Andrew McKenzie plus un "codex" : Xerox and Infinity (en français Le xerox et l'infini) de Jean Baudrillard. Les frères Hurtado alias Etant Donnés, connus pour leurs happenings très physiques et leur univers musical incantatoire sont également de la partie (Aurore).


La déferlante de la musique électronique va atteindre Touch sans pour autant reléguer les artistes qui ont une approche plus "matérielle", plus brute du son comme John Duncan, révéré pour son extrémisme bruitiste, ou Philippe Jeck grand-maître du turntablism. Ce jeu sur et avec des "disques préparés" qui tournent en boucle à des vitesses variables. Ces approches voisinent donc avec les curieuses guirlandes minimalistes de Mikai Vaino (Pan Sonic, Ø) ou les découpages high-tech et millimétrés de Ryoji Ikeda, échappé du collectif multimédia Dumb Type, qui nous révèle la Matrix de la microscopic-music… Il s'agit là d'une musique abstraite, introspective et expérimentale qui s'accorde avec des installations. D'une nouvelle forme de musique "concrète" réalisée autant à partir de matériaux naturels qu'avec le feedback, au sens strict, de nos technologies de communications. Tel est, en tout cas, le credo de BJNilsen alias Hazard qui use et abuse de basses fréquences et d'ultrasons captés sur des satellites ou au contraire de bruits issus de matériaux nobles (bois, verre, etc.). Sur ce plan, Chris Watson reste un chasseur de sons hors pair. Ses enregistrements de la savane africaine, du souffle de l'automne dans les Highlands et des craquements d'un glacier à l'extrême nord de l'Islande rassemblés sous le titre Weather Report restent un modèle du genre.


Ce naturalisme sonore a été récemment ré-incorporé comme ingrédient dans Number One. La composition commune de KK Null et Z'ev habituellement versés dans une musique électro-acoustique rituelle et improvisée, pleine de sonorités âpres. Et en termes de mélange de couleurs et de tonalités, à mi-chemin entre laptop et post-rock, flirtant avec des mélodies dissonantes et des field recordings, Christian Fennesz a apporté une autre gamme au catalogue de Touch déjà pourtant très étendu. Mais il n'est pas le seul représentant de la scène viennoise et du label Mego, ses compatriotes Rehberg & Bauer émargent également sur cette structure. Ils s'inscrivent à la suite des artistes qui sont arrivés sur Touch déjà auréolés d'une réputation comme ce fut le cas pour Scala & Mark Van Hoen par exemple. Et Geir Jenssen aka Biosphere qui a rallié Jon Wozencroft et Mike Harding en 2000 avec Cirque. Un superbe album aux évocations froides et encore doté d'une pulsation qui sera dissoute au fur et à mesure des disques qui suivirent, jusqu'à ne plus former que des textures arachnéennes (Shenzhou, Autour De La Lune). Avant de réintégrer dans Dropsonde, son nouvel opus qui vient juste de paraître, des boucles harmonieuses et des rythmiques discrètes qui présentent des réminiscences jazzy tout à fait surprenantes


La longévité de Touch tient à la nature de ses productions, à la fois novatrices et intemporelles. Une caractéristique en correspondance avec les photos de Jon Wozencroft qui signe la quasi-totalité des pochettes trouvant là un support supplémentaire pour exposer ses prises de vue. Souvent un focus (macro d'une fleur, détail d'une matière) ou des paysages enneigés, nimbés d'une lumière bleue, dont il se dégage un fort sentiment d'irréalité. Mais cela ne signifie pas que Touch soit hors du monde : cette plateforme est tournée vers l'avenir et multiplie les initiatives sur Internet. Jon Wozencroft y propose une partie de sa photothèque comme fonds d'écran et scrennsavers, calibrés pour Mac. Et des sonneries pour téléphones. Une première fournée avait fait l'objet d'une édition CD, Ringtones. Avis à ceux qui souhaitent avoir SND, S.E.T.I., Main, Kaffe Matthews, Carsten Nicolai ou Disinformation comme virgules sonores sur leur portable… Mais le projet web le plus passionnant est celui de la TouchRadio que l'on peut capter en streaming, averti via des podcasts, ou télécharger en mp3. Une opportunité nouvelle pour les artistes, nous dit Mike Harding, d'archiver et de présenter différents travaux. Sont ainsi disponibles des pièces de Jacob Kirkegaard (micro + accéléromètre), People Like Us, Toshiya Tsunoda (Apperance of physical vibration) et bien sûr C.M. von Hausswolff.

Laurent Diouf
Article publié dans MCD #33, mars-avril 2006

Site: www.touchmusic.org.uk
TouchRadio: www.touchradio.org.uk


Dernière sorties:
Biosphere, Dropsonde
Touch25 (feat. Pan Sonic, Mother Tongue, Bruce Gilbert, Biosphere, Fennesz, Ryoji Ikeda, etc.)

Repèrages:
Andrew McKenzie & John Duncan, Contact
Biosphere, Cirque
Biosphere, Substrata 2
Chris Watson, Weather Report
Fennesz, Plus forty seven degrees 56' 37" _ Minus sixteen degrees 51' 08"
John Duncan, Send
K.Null _ Chris Watson _ Z'ev, Number One
Mark Van Hoen, Last Flowers From the Darkness
Philip Jeck, 7
Rehberg & Bauer, Faßt
Richard H. Kirk, Darkness at Noon
Ryoji Ikeda, +/-
Ryoji Ikeda, Matrix
Sandoz, Chant to Jah
Sandoz, Digital Lifeforms
T_ZERO_0, Touch Sampler 00
The Hafler Trio, How to Reform Mankind

OR:www.itsaor.net
Ash Int.: www.ashinternational.com






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