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THINNER
écoutez, c'est gratuit !

Thinner préfigure sans doute l'avenir des labels indépendants. Certes, ce n'est pas le premier net-label mais c'est sans aucun doute le seul à avoir une telle envergure : une soixantaine de références qui dénotent une politique éditoriale d'une qualité rare. Disponible gratuitement en MP3, le catalogue de Thinner représente un volume de plus de 3 Go pour des dizaines d'heures d'écoute. Au programme de la minimal-techno, de la deep house et des digressions click-n-dub à faire pâlir Mille-Plateaux, Kompakt et consorts…

TUNE-IN. Avec Thinner, nous sommes en effet loin, très loin, des plateformes de téléchargement que les fabricants informatiques (Apple, Sony) et les majors (Virgin, Universal) mettent en place. Sans même parler de la guerre économique qui sous-tend cette stratégie de conquête du réseau, leur bric-à-brac musical (aussi séduisant pour un mélomane averti que les rayons d'un supermarché) ressemble encore trop au fourre-tout stylistique des pionniers (MP3.com, Vitaminic…). A l'autre bout de ce spectre virtuel, on trouve de petites structures, véritables auberges espagnoles, où des musiciens amateurs espèrent que leurs compositions trouveront grâce auprès d'un hypothétique public. Là aussi, le plus souvent, l'ensemble des titres proposés est d'une incohérence pitoyable… Quant aux petits labels, qu'ils n'aient d'existence que sur le net ou au travers d'une distribution parallèle, ils n'offrent généralement et malheureusement que quelques morceaux, des bonus, remixes et autres one-shoot nécessaires mais pas suffisants pour en faire des net-labels à part entière. Rares sont les structures ayant une politique de développement exclusivement axée sur le web (à titre indicatif, on citera Textone.org, Epsilonlab.com et 2063music.de). Ce contexte trahit finalement un sous-développement de la "web-music", malgré les espoirs de diffusion suscités lors de l'arrivée du format MPEG-1 audio layer III (MP 3 pour les intimes — plus récent, le MP 4 ou AAC fait appel à l'Advanced Audio Coding) et de l'explosion des systèmes d'échanges (1). Par contraste avec cette situation, la détermination et le rythme de production conséquent de Thinner lui assure une pôle position en tant que véritable net-label.

TURN-ON. Et pourtant, au départ, rien ne prédisposait Thinner à acquérir un tel statut. Tout à commencé classiquement, avec l'histoire somme toute banale d'un musicien suédois, en l'occurrence Thomas Jaldemark, qui souhaite créer une plate-forme sur Internet pour pouvoir y réaliser ses morceaux et promouvoir ceux de ses amis. A l'époque, en 1998, il est encore proche d'une conception expérimentale de la "computer-music" qui hésite entre bidouillage et démos, un peu à la manière de ce que l'on a connu dans les années 80 avec la "tape-music… Dans ce cercle, il se monte aussi une structure baptisée Abnormal Music qui annonce la forme que prendra plus tard Thinner; ne serait-ce que par le nombre de productions (70). Ensuite, tout ce beau monde se disperse dans ses propres activités et ce n'est finalement qu'en 2001 que le label sera relancé grâce au concours de Sebastian Redenz qui initie Thomas Jaldemark aux joies musicales de la scène allemande. Ensemble, ils décident de donner une tournure plus professionnelle au label tout en optant pour un but non-lucratif — difficile, de toute façon, de concevoir un modèle économique viable lorsque l'on a une approche critique, exigeante, de la musique — et une approche pédagogique (c'est-à-dire défricher des styles et faire connaître des musiciens). Sophistication et qualité seront donc les maîtres mots de cette résurrection qui orientera Thinner vers de l'electronica urbaine, de la techno spartiate et du dub "électro-statique"…

DROP-OUT. Une qualité de son, tout d'abord, puisque les fichiers sont encodés en 192 kbps, les connaisseurs apprécieront… Une qualité musicale, ensuite, puisque l'amateurisme des débuts cède le pas à des compositions plus abouties reflétant les choix d'une véritable direction artistique (désormais, une équipe de 7 personnes préside aux destinées de Thinner). Une sophistication, enfin, dans la présentation des différentes références : celles-ci sont dotées d'une pochette, comme tout disque qui se respecte, mais web oblige, ces couvertures sont pour la plupart des animations flash (en général des figures géométriques évolutives avec des jeux d'ombres et des déclinaisons de couleurs). Des infos sur l'artiste doublées de chroniques et du tracklisting détaillé (nom, durée, volume des titres, etc.) venant compléter ce dispositif. Pouvant être téléchargés à l'unité ou en bloc avec les visuels et notes correspondantes, tous les morceaux sont donc proposés gratuitement et librement utilisables en radio ou pour des mixes dans une optique non-commerciale, cela va sans dire. Ce qui n'empêche pas que les personnes réfractaires aux MP3 peuvent acheter des CD-R de chaque production. La partie "shop" du site, qui propose pour l'instant des tee-shirts à l'effigie du label, devant d'ailleurs s'étoffer prochainement. En outre, des lives et des soirées axées autour des artistes émargeant chez Thinner se développent de plus en plus.

JERK-OFF. Les artistes en question se positionnent donc par rapport à la scène allemande, toujours écartelée entre techno roborative, deep-house et dub "maléfique" — un ton que l'on retrouve dès la première l'anthologie, Thinnerism 01, avec "l'interlude" de Pheek — et les nombreuses variantes que l'on sait : microhouse (Jason Corder), minimal cuts, dubtechno (et non pas techno-dub…), porn groove, ambient dub & click house (Sectorchestra)… Indicateur de cette tendance, Pete Larsen résume bien la situation avec "City Highway", un morceau qui oscille entre minimalisme dubbisant et groove clubby, extrait de son EP au titre emblématique, Berlin Calling… Beaucoup parmi eux ont été (et sont encore) sous la dépendance de Basic Channel / Chain Reaction, comme l'avoue clairement, par exemple Marko Fürstenberg (cf. "I 209", "Option 21"); une influence à laquelle ont succombé aussi Christian Bloch ("Pontiac arrest", "Old soul") et Digitalverein ("Die Heimat tiefe", "Dub sex", "Face the horizon", "Tieffer ins system", etc.). Ainsi que les héritiers de Maurizio comme Monolake, auquel est comparé Rktic qui tisse de longues plages groovy avec des bruissements en arrière-plan… Une curiosité dans le catalogue de Thinner puisque son album, Northern Lights, a bénéficié d'une opération de remixage — notamment par Curse, Digitalverein, Andrey K., Neurologic, Thomas Jaldemark — qui ne fait pas l'objet d'un téléchargement ! Seul 150 heureux élus ont pu bénéficier de ces relectures gravées sur un CD-R… Falter, Dolby et Nulleins, oeuvrent pour leur part dans un registre deep-dub. Krill Minima est plus ambient et alambiqué ("Die Blumen in der Vase auf dem Tisch in deinem Zimmer", "Das Licht durch dein Fenster Schatten wirft an die Wand") : ce projet étant celui de Martin Juhls, cheville ouvrière de Thinner (promo, booking) qui enregistre aussi des choses plus apaisées, harmoniques sous le nom de Marsen Jules sur Autoplate (la filiale ambient-electronic de Thinner).

GET-DOWN. Doté d'une antenne au Canada en la personne de Jean-Patrice Remillard aka Pheek, dont la route a croisé Mitchell Akiyama du label Intr_Version (cf. MCD #11), Thinner a également recruté Mateo Murphy, Dick Richard à qui l'on doit un opus, Amanecer, sur Raum… Musik et Eloi Brunnelle vieux routier du circuit des net-labels que l'on avait découvert sur la compil Montréal Smoked Meat publiée par Force Inc. Mais Thinner compte aussi des adeptes en provenance de Grèce (Andreas Dimitradis, alias And.Id), du Danemark (Mikkel Metal qui a signé chez Kompakt et Karsten Hammer Hansen avec sa tech-house très connotée dub…), de Suisse (Benfay qui excelle dans le minimalisme vibrionnant ainsi que le prouve des morceaux comme "One in a million", "Rheas blues" ou "Kingfish") et des Etats-Unis (plus exactement de Detroit en ce qui concerne Brian Kage, ce qui ne l'empêche pas de faire de la minimal-techno teutonique à souhait; i.e. mid-tempo, bardée de bruits parasites et soulignée par une mélodie assez mélanco…). Parmi les têtes d'affiche, on mentionnera Holger Flinsch qui, ici (The Watcher And The Tower) comme ailleurs (Collapsing New People sur Punkt Music), baptise ses compositions et/ou ses albums en faisant référence à la mémoire musicale collective des années 70 et 80… Des quatre morceaux qu'il a distillé sur Thinner, on conseillera vivement "Information" :de la techno robuste et festive, à la fois clubby et dubby comme il a coutume d'en produire (cf. Regayov sur Mikrolux).

DUB-UP ! Il y a aussi Chronolux, plus connu pour avoir réalisé en son nom propre, Dave Ellesmere, un album techno de bon aloi — Rites Of Spring sur Kanzleramt (cf. MCD #17) — mais qui se laisse aller pour Thinner à ses penchants minimalistes et dubbisants ("Refraction", "Returning", "Sun Spots"). D'autres compositions sont déjà annoncées pour l'année prochaine ainsi qu'une mini-tournée en Allemagne pour fêter l'anniversaire de son camp de base, Kanzleramt. Et Jean-Sébastien Roux qui a choisi Deluge comme pseudo pour réaliser un album dans une veine ambient-electronica mélodique et, bien sûr, poétique; comme son titre l'indique : Jean Arthur Rimbaud In Music. Il est à noter que ce musicien hors norme, qui travaille régulièrement avec le milieu la danse contemporaine, multiplie les noms d'emprunts. Il avait ainsi choisi Tlon pour son projet plus conceptuel, mêlant harmonies acoustiques et expérimentions électroniques (Acoustic Lazy Dolls). Un opus qui a bénéficié, à l'origine, d'un tirage plus que confidentiel (100 exemplaires en CD-R) sur le label Oral, avant de trouver sa place sur Autoplate… Remarqué par Frans de Waard (Staalplaat), dont on peut lire la chronique sur le site, cet album fut classé "netaudio" du mois par le fameux magazine De:Bug en décembre 2003. D'autres artistes de renom apparaissent au détour d'un remix — tel C-Rock qui customise Baier/Box, de même que Taho (Lumina) qui est aussi présent sur le Eight Ways EP de Brian Kage et les Wet Springtime Sessions de Curse, ainsi que Jeff Bennett, DJ dub-house et auteur d'un nombre incalculable de maxis sur Poker Flat, Workship Rec., Treibstoff, Episode, Raum… Musik — ou d'une anthologie, comme Ghislain Poirier (12k, Intr_version) que l'on retrouve sur Montrealers, ou bien encore Dialogue (Highgrade Rec., Trapez) et Johan Skugge (Source, Mitek, Onitor) qui, dans la foulée de sa contribution à I Like To Listen!, le florilège qui marquait la 50e production de Thinner, sort juste au moment où vous lirez ces lignes, un EP click-n-dub intitulé Skyddsnisch. Vous pouvez donc refermer MCD pour aller le télécharger !

(1) cf. Daniel Ichbiah, génération MP3 : la victoire de la musique (Mille Et Une Nuit)

Laurent Diouf
Article publié dans MCD #21, septembre 2004

site: www.thinnerism.com

repérages:
Baier/Box, Boxing/Unboxing [thn049]
Benfay, Nitron [thn012]
Benfay, One Touch Button Music [thn054]
Breitbannt, Back From Exile [thn035]
Christian Bloch - Young American [thn027]
Chronolux, The Manila Context [thn041]
Curse,Wet Springtime Sessions [thn034]
Digitalverein, Internal Course [thn033]
Digitalverein, Zu Hause [thn014]
K.Hammer.Hansen, Elektric.1 [thn003]
Marko Fürstenberg, Option [thn031]
Nulleins, Cyclism [thn006]
Pheek, Tabisuru Kokoro [thn043]
Rktic, Northern Lights [thn005]
VA - Montrealers (feat. Johan Skugge, Ghislain Poirier, Falter, Mateo Murphy, etc.) [thn030]
VA - Thinnerism 02 (feat. Sebastian Redenz, Selfish, Chimera, etc.) [thn010]





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