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THOMAS FEHLMANN
de l'influence de Josef Beuys sur l'ambient mielleux…

Par "ambient mielleux", comprenez onctueux, fluide, chaud, doré…Autant de qualificatifs qui s'accordent bien avec la tonalité, minimale et dubby, déployée par Thomas Fehlmann sur son dernier album paru sur Kompakt il y a quelques mois. Un opus intitulé Honigpumpe, [Honig = miel en allemand] en référence au "sculpteur social" Josef Beuys. Voilà pour l'explication de texte de ce sous-titre quelque peu alambiqué.

Histoire de coller à son sujet, si l'on ose dire, Thomas Fehlmann a réalisé une série de photos de presse — dont on a ici un aperçu — où on le voit, inspiré et goguenard, en train de vider consciencieusement un pot de miel et de s'amuser avec les traces liquides qui s'en échappent. Le lettrage utilisé sur la pochette du disque étant raccord avec cette mise en scène où il est, pour l'occasion revêtu, d'un costume rayé de couleur automnale, avec casquette assortie, qui le fait ressembler à Dieter Meier de Yello…

Ressemblance d'autant plus frappante que Thomas Fehlmann est d'origine suisse. Il est né à Zürich, il y a 50 ans. En 1976, il part pour Hambourg, en Allemagne, désormais son pays d'adoption. Il y étudie les beaux-arts jusqu'au tout début des années 80s. C'est durant cette période qu'il rencontre Robert Fripp puis fonde Palais Schaumburg avec Holger Hiller notamment. Un groupe parfaitement raccord avec la tendance elektro-synthétique de ces années-là. Ensuite, Thomas Fehlmann opère un tournant plus électronique, plus mécanique aussi, en s'investissant en solo dans un projet qu'il nomme Readymade. Il signera ses premières productions sur le label Rhythm King (feat. The Beatmaster, Bomb The Bass, Baby Ford, etc.), creuset de la house européenne alors naissante…

En 1988, nouvelle étape : Thomas Fehlmann monte une structure répondant au doux nom de Teutonic Beats pour promouvoir la nouvelle scène électronique allemande  au travers de maxis et compilations éponymes contenant les premiers projets de Westbam, Jörg Burger, Wolfgang Voigt…! Quelques années plus tard, il construit un pont entre Détroit et Berlin avec l'aide d'un certain Moritz von Oswald sous le nom de code 3MB. Pour ce faire, ils sortent des maxis en forme de clash avec Eddie "Flashin" Fowkles, Juan Atkins et autres légendes américaines…Ces galettes sortent sur le label du fameux et regretté club Tresor.  

Mais entre temps, sa route a croisé celle d'un autre personnage : Alex Paterson. Dès 1990, il participe aux aventures beyond the ultraworld de la bande à Alex (feat. Andy Hughes, Steve Hillage, Youth, Jimmy Cauty, Kris Weston, etc.). Il prend aussi sous son aile d'autres pionniers de l'ambient : Sun Electric, jouant le rôle de producteur et les guidant dans les arcanes du réseau de la mouvance techno. Au fil des années, il devient l'alter ego du "docteur" Paterson pour The Orb même si son nom ne figure pas au générique de The Dream; le nouvel opus de ce groupe mythique dont la sortie se fait attendre en Europe… Reste qu'aujourd'hui encore, Thomas Fehlmann tourne toujours sous la bannière The Orb ainsi que Le Petit Orb; entité parallèle qui leur permet de faire des live-sets moins démonstratifs, dans une veine plus expérimentale.

Il rejoint aussi Ocean Club, le collectif de DJs arty, dès sa création en 1995 par Gudrun Gut. Il finit également par émarger en 1999 sur Kompakt, le label-phare de la scène minimale allemande que The Orb finira aussi par rejoindre en 2005 (cf. Okie Dokie, It's The Orb On Kompakt). Les compositions gagnant, au passage, en sobriété : les ambiances sont dorénavant plus crépusculaires, le dub est chargé de scories post-atomiques et les rythmiques palpitent sur un tempo mesuré. Une signature sonore déjà fortement présente sur les précédents albums de Thomas Fehlmann, Visions Of Blah et Lowflow (sur Plug Research en 2004) et qui est encore plus prégnante sur Honigpumpe. Voilà, vous savez tout ! Et surtout pourquoi nous avions envie de lui poser quelques questions en complément de ce portrait.


Est-ce que tu peux nous expliquer le sens de ton dernier album, Honigpumpe, et la signification des titres ?
Je voulais produire une musique ayant toutes les caractéristiques du miel qui est un produit naturel et énergétique, sans aucun artifice ni additif. Bien sûr, c'est aussi une référence au travail de Josef Beuys (1). En particulier son installation Honigpumpe am Arbeitsplatz (2), où il utilisait du miel pour symboliser l'énergie universelle qui devrait être injectée dans les rouages de la société pour améliorer les rapports humains. J'ai repris ce concept, en le transposant au long de mes voyages dans les clubs autour du monde : j'essaie d'apporter à mon public une substance, un fluide  essentiel afin de favoriser la communication et de se concentrer sur des choses primordiales, des besoins vitaux. Tous les titres se réfèrent, d'une manière ou d'une autre, à mon intérêt envers l'idée d'unir la musique à la nature, et soulignent mon souhait, au-delà de la sphère des clubs, pour tout ce qui peut contribuer à améliorer la qualité de la vie.

Et cette démarche se retrouve autant dans ton travail en solo que dans les projets dans lesquels tu es impliqué…?
J'ai toujours ce désir, cette volonté d'amener les gens à prendre leurs affaires en main, et de le faire avec le sourire et considération. Donc, j'aime bien choisir des projets au travers desquels je peux potentiellement poursuivre cet objectif. De ce point de vue, le facteur musical est presque secondaire…

Est-ce que le dub s'accorde aussi avec cette philosophie ? Quelle définition en donnerais-tu ?
Pour moi, le dub fonctionne comme une clef qui permet de s'amuser à déconstruire les idées existantes, de les disséminer puis de les réunir de nouveau dans une nouvelle configuration. Et j'aime bien le fait que ce ne soit jamais pareil.

Justement, le nouvel album de The Orb, The Dream, me semble beaucoup plus dub, moins ambient et minimal que le précédent sur Kompakt…

Je n'ai pas pris part à la production de ce nouvel album de The Orb, et c'est une première. Mais Alex et moi avons beaucoup de projets communs à venir durant cette année; notamment la bande son d'un film et celle d'un jeu vidéo sur console.

Qu'en est-il de tes autres projets ?

Je ne veux pas vraiment rentrer dans les détails, d'autant qu'il y aurait beaucoup trop de choses à dire. Et l'on n'a jamais assez de temps pour tout dire…Mais disons que je recherche toujours de nouvelles collaborations, et cela devrait se faire notamment avec un de mes premiers partenaires : Moritz von Oswald(3)

Quelques mots sur tes live-sets, comparés à ton travail en studio…
Cela a tendance à être plus dynamique et chargé émotionnellement jusqu'au dernier moment de la confrontation avec le public. Mais le fait de jouer live et le travail en studio sont deux choses de plus en plus proches, de plus en plus connectées. L'un influence l'autre…Et je ne sais pas comment je ferais si je ne faisais plus de live pendant des années.

Est-ce que tu peux nous parler aussi un peu d'Ocean Club…?
Ocean Club a été fondé par Gudrun Gutet rassemble un groupe, informel, de personnes (4) autour de plusieurs projets artistiques et musicaux. À l'heure actuelle, cela s'organise essentiellement autour de la production d'une émission hebdomadaire sur la principale radio de Berlin (5). C'est aussi relayé dans le monde entier via Internet et à l'ancienne, sur le réseau hertzien, par quelques autres stations (6).

(1) Pilote de chasse dans la Luftwaffe durant la seconde guerre, son avion est abattu en Crimée. Josef Beuys est alors sauvé par des nomades qui lui donnent du miel, l'enduisent de graisse et l'enroulent dans des couvertures de feutre pour guérir ses blessures et le protéger du froid. Par la suite, ces trois "matériaux" seront constamment au coeur de l'œuvre de cet artiste également considéré comme le pendant Allemand du mouvement Fluxus.
(2) "Pompe à miel sur le lieu de travail" présentée à la Documenta VI de Cassel, en 1977.
(3) aka Maurizio, Rhythm & Sound, Basic Channel / Chain Reaction, etc.
(4) feat. Daniel Meteo, Tom Thiel, Wolfgang Betke, Mermaid Jaculine, Chica Paula
(5) sur Radio Eins 95.8, tous les vendredis de 23h00 à 01h00. Rediffusion le dimanche à 01h00.
(6) Radio X à Francfort, Radio Z à Nürnberg, Red Army FM en Sibérie…

Laurent Diouf (article-interview publié dans MCD #44, janvier / février 2008)

Thomas Fehlmann, Honigpumpe (Kompakt)
Photos: © Constantin Falk
Site: www.flowing.de
Infos: www.myspace.com/thomasfehlmann
Ocean Club: www.oceanclub.de
The Orb: www.theorb.com / www.backsideoftheorb.com

Playlist:
Miles Davis, The Complete On The Corner Sessions (Sony)
Theo Parrish, Sound Sculptures (Sound Signature)
Jay Dilla, Donuts (Stonesthrow)
Michaela Melian, Los Angeles (Monika Enterprise)
James Holden, The Idiots Are Winning (Border Community)
NSI, 23 Piano Pieces (Säkhö)
The Field, From Here We Go Sublime (Kompakt)
Madlib, Yesterdays Universe (Stonesthrow)
Gudrun Gut, I Put A Record On (Monika Enterptrise)
Battles, Mirrored (Warp)





Laurent Diouf @ WTM-Paris