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TAYLOR DEUPREE : microscopic music

Taylor Deupree fut le premier à donner une identité nominative à la scène électronique ultra-minimaliste. Un courant qualifié, selon ses propres termes, de "microscopic-music". Une mouvance qu'il accueille sur son fameux label 12k. Une musique qu'il explore au travers de ses nombreuses productions, la dernière en date étant son nouvel album Northen.

Pourtant, au début des années 90s, Taylor Deuprees'est fait connaître par des productions beaucoup plus rythmées et/ou plus "space". Il a acquis une notoriété dans le circuit techno et ambient de l'époque sous les pseudos Arc, Human Mesh Dance, SETI (rien à voir avec le projet d'Andrew Lagowski) et Futique (avec Savvas Ysatis). Mais les raves ne sont pas, pour lui, un lieu d'accomplissement. Taylor Deupree est plus à l'aise dans des endroits plus confidentiels, face à un public plus attentif.

C'est ainsi qu'il se tournera notamment vers les galeries pour proposer une musique très conceptuelle mais qui peut aussi être "pulsionnelle", épris d'une rythmique synthétique, comme c'est le cas par exemple sur Balance. Un album réalisé conjointement avec Frank Bretschneider qui sublime de manière groovy le travail sur les textures, la tonalité et autres ingrédients (loops, bleeps, clicks) habituellement mis en œuvre dans ce type de compositions.

Mais on aurait tort de limiter ce style à des borborygmes émis par un laptop puis savamment agencés… Au fil d'autres collaborations, Taylor Deupree a su également marier ses machines avec les plaintes subtiles d'une guitare (Christopher Willits), d'un piano (Kenneth Kirschner) ou d'une voix (Sawako Kato).

Ce minimalisme introspectif est aussi une réaction aux turbulences sonores qui assourdissent notre vie urbaine. Mais Taylor Deupree ayant récemment quitté la jungle new-yorkaise pour vivre au milieu d'une forêt, on comprend pourquoi son nouvel album Northern est beaucoup plus bucolique que ses productions antérieures. En tout cas, plus mélodique, moins clinique. Avec des sonorités et des notes plus évasives aussi…

Comme pour les autres références de son label 12k, Taylor Deupree a opté pour un graphisme d'une sobriété exemplaire : une photo en noir et blanc, d'où se détache la silhouette frêle d'un bosquet, orne ce digipack extra-plat aux formes épurées. On rappellera au passage que ses activités de designer lui ont valu les faveurs du Cooper Hewitt National Design Museum en 1999.

En parallèle à 12k, Taylor Deupree a monté trois autres structures. Term est ainsi la section mp3 de son site où est proposée, au propre comme au figuré, de la "data-music". Téléchargeable gratuitement, on y trouve des pièces de Stephan Mathieu, Freiband, Si.Cut-db ainsi que le live de Sogar au Batofar et l'open remix project de Post-Piano, élaboré à l'origine avec Kenneth Kirschner.

Inaugurée par (et pour) Richard Chartier, LINE est un label annexe également dédié à des compositions minimales et expérimentales. Parfois proche de la musique concrète, version "digitale". Des productions où le silence occupe une place prépondérante, comme dans les environnements sonores dédiés à des installations.

Enfin, dans un registre complètement différent, ce qui prouve par la même occasion que Taylor Deupree n'est pas sourd à d'autres formes musicales, une troisième structure dénommé Happy est consacrée à de la pop japonaise non-conventionnelle (feat. Morioka et Gutevolk alias Hirono Nishiyama).

Question classique pour commencer : quelles sont tes influences musicales, ton background ?
J'ai commencé à faire de la musique électronique lorsque j'avais quinze ans, en suivant les traces des groupes que j'écoutais à l'époque. En particulier les groupes du label Factory Records, New Order et Section 25. Et la vague de la musique industrielle. Par la suite, je me suis beaucoup intéressé à l'acid house et à la scène club new-yorkaise de la fin des années 80s. Cela m'a emmené vers la techno et l'ambient. Puis à ce que je fais actuellement. Et en ce moment, j'écoute beaucoup de pop japonaise, rock indé et microsound.

Comment décrirais-tu ton orientation musicale, la nature de ton travail ?
Pour résumer, ma démarche musicale se nourrit de deux sources. Une réflexion interne, mémorielle, et la recherche de nouveaux sons, procédés et techniques. C'est donc la combinaison d'une expression personnelle et d'une exploration sonore, technologique.

Comment cela se traduit-il lorsque tu es sur scène ?
En fait, mes lives sont basés sur des collages de sons, extraits de mes albums, que j'utilise en temps réel dans une performance improvisée; tout en structurant et modulant des sons — ce que je fais peu habituellement — pour créer un ensemble de loops et de phrases qui finit par développer son propre mouvement. Je vais aussi tester cela avec des instruments, ou du moins en jouant avec un clavier. Ce que j'essaie de faire, c'est prendre de longues séquences et les raccourcir progressivement jusqu'à ne plus avoir que 10 secondes (ou moins) de sons qui sont ensuite imbriquées avec d'autres signatures pour créer ce que j'appelle "la boucle parfaite" (perfect loop). Je ne suis pas encore complètement satisfait et je cherche toujours à améliorer ce processus lors de chaque performance. Mais j'aime bien quand cela fonctionne car, à ce moment-là, je peux m'éloigner de mon ordinateur et laisser tourner cette mosaïque sonore. Et cela peut être très hypnotique.

L'expression "microscopic-music" revient souvent pour qualifier ce type de musique. Es-tu d'accord avec ce terme ?
Oui, bien sûr. En 1999, lorsque que j'ai élaboré la compilation Microscopic Sound pour Caipirinha Music [avec des titres signés par Ryoji Ikeda, Thomas Brinkmann, Kim Cascone, Goem, Komet, etc. NDLD], j'avais forgé ce terme car je crois qu'il décrit bien le niveau de détail et les petites particules de sons utilisées par ces musiciens.

Quelques mots sur la couleur de ton nouvel album, Northen
Cet album est inspiré par mon déménagement à la campagne, mon installation dans un nouveau studio et une réflexion sur les vingt dernières années que j'ai passées à faire de la musique électronique. Cela reflète aussi une manière toute simple de composer de la musique, naturellement, sans forcer.

Cet album vient d'être publié sur ton label 12k. Est-ce que tu peux nous résumer l'histoire et la ligne éditoriale de cette structure ?
12k a démarré en 1997, alors que j'étais en rupture de contrat avec un label aux États-Unis. J'avais besoin d'un support pour un album qui était prêt. De plus, j'avais auparavant travaillé quelques années au sein d'un label, donc je connaissais les conditions générales de cette industrie. Le label a commencé en reposant sur un concept : rester une petite structure et rassembler des personnes qui font une recherche musicale; par opposition à ceux qui font de la publicité tapageuse et veulent faire des gros coups. J'ai toujours voulu que le label ait un profil assez discret tout en ayant une identité très marquée. Et au fil des années, des concepts et des sonorités se sont affirmés, mais je veille à ce que ce son soit en constante évolution.

Tu as aussi mis en ligne Term, une section mp3…
Term est une plateforme qui m’offre la liberté de réaliser de petits projets et des réalisations à part d’artistes existants sur 12k ou non. Techniquement, cela facilite la visibilité d’une production musicale sans grand risque. Toutefois, j’essaie de faire en sorte que Term ne grossisse pas. Il y a une tendance à éditer tout et n’importe quoi en mp3 parce que c’est facile. Et je tiens à rester loin de cette mentalité. Cela dit, je pense que les productions qui sont réalisées uniquement sur le net souffrent souvent d’un manque de constance et de l’absence de la dimension physique, visuelle, d’un CD ou un vinyl.

Tu es aussi designer et photographe…
J'ai étudié la photographie à l'université et j'ai toujours été intéressé par la notion de composition et les techniques de développement en chambre noire. Je pense que cela se traduit dans le design, le graphisme, et ce principe se retrouve de manière évidente dans ma musique : ma démarche artistique a tendance à devenir plus formaliste.

Est-ce que tu es sensible à la notion de "correspondance" entre le son l'image ?
Pour moi, c'est simplement une question d'inspiration, de créativité et de différentes manière de m'exprimer. Il n'y a pas nécessairement besoin d'avoir une correspondance entre les deux… quelques fois, il peut y avoir cette correspondance; et d'autres, non.

Pour revenir sur 12k et à ses développements annexes : dans quelles circonstances as-tu rencontré Richard Chartier et mis sur pied LiNE ?
Richard m'a contacté en 1999, si mes souvenirs sont bons. Nous sommes devenus amis et nous avons commencé à travailler ensemble. Peu de temps après, le label LINE a été créé comme dérivé, à l'origine, pour sortir le CD de Richard, Series, que je trouvais "trop tranquille" à l'époque pour figurer sur 12k.

Tu as fait plusieurs disques avec d'autres musiciens comme Kenneth Kirschner ou Frank Bretschneider, par exemple. Quelle est, pour toi, la spécificité de ce type de travail en commun ?

Ce genre de collaborations est un excellent moyen d'exercer sa fibre créative de différentes manières. J'essaie toujours d'apprendre des choses au travers de ces collaborations, d'acquérir de nouvelles techniques et un autre regard sur ma musique. Je pense également qu'il est très important que ces collaborations débouchent sur quelque chose d'entièrement nouveau et que ce ne soit pas simplement l'addition de quelques musiciens mais, si la chimie opère, plutôt une véritable convolution artistique. Cela ne fonctionne pas toujours, mais, lorsque c'est le cas, cela peut donner quelque chose de très particulier.

Tu a également élaboré des installations sonores…
Oui, j’en ai fait quelques-unes et j’aime bien ce support, à condition d’avoir suffisamment de temps pour pouvoir tout préparer correctement. La plus réussie, c’est celle que j’ai faite avec Christopher Willits au Yamaguchi Center for Arts and Media, au Japon. Nous avions 2 jardins intérieurs à notre disposition pour créer un environnement sonore. Nous avons installé un système surround dans chaque espace avec 10 haut-parleurs, suspendus en l’air et enterrés dans le sol. C’était un lieu magnifique avec du verre et des arbres que nous avons investi pour créer une extension de l’endroit dévolue à la méditation. Le défi, c’était de créer une ambiance sonore qui soit à la fois perceptible et discrète pour ceux qui utilisent cet espace pour étudier ou méditer, cette installation se déroulant sur plusieurs mois.

Question rituelle pour conclure : quels sont tes projets à venir ?
Je viens actuellement d’amorcer deux nouvelles collaboration. Une avec un collaborateur de longue date, Savvas Ysatis. Nous n’avions pas composé de musique ensemble depuis environ 7 ans. Donc, ça va être assez intéressant. Il est arrivé de Grèce chez moi, dans mon studio, il y a deux jours, et nous avons déjà mis à plat 20 / 30 minutes de musique. Le deuxième projet sur lequel je travaille actuellement, c’est en compagnie de mon ami Tetsuro Yasunaga, qui fait partie du groupe Minamo. Les choses se présentent très bien et l’album pourrait sortir en fin d’année.

Laurent Diouf (article publié dans MCD #36, sept./oct. 2006)

Taylor Deupree, Northern (12k)
Site: www.12k.com

Playlist:
Mojave 3, Puzzles Like You (4AD)
Electric President, s/t (Morr Music)
Sebastien Roux, Songs (12k)
A God To Marc, s/t (cassette inédite)
Jodi Cave, Demos (à paraître sur 12k)
Cinnabom, In The Garden (333 Rec)
Iron & Wine, The Sea & The Rhythm (Sub Pop)
John Yoko, Papa Was A Rodeo (Morr Music)
The Late Cord, Lights From The Wheelhouse (4AD)
Microstoria, Model 3 Step 2 (Thrill Jockey)





Laurent Diouf @ WTM-Paris