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SWAYZAK : play it again…
Le duo Swayzak fait désormais partie des acteurs historiques
de la scène électronique ayant l'insigne
privilège de voir leurs premiers faits d'armes
réédités. Une tendance encore
très rare dans le milieu. Seules quelques figures
tutélaires comme Wolfgang Voigt, via son projet Gas,
bénéficient d'une telle consécration.
Dix ans après sa parution, leur album Snowboarding In
Argentina, valeur cardinale de la minimal-techno, résonne
donc de nouveau depuis quelques mois, conservant intact son pouvoir
hypnotique.
En fait, pour David Brown et James Taylor, les choses remontent
à plus d'une quinzaine d'années maintenant. C'est
en 1993, qu'ils commencent à faire de la musique sous le nom
de Swayzak. Pseudo énigmatique, fruit de leur imagination,
qui renvoie autant à l'acteur Patrick Swayzee (Dirty
Dancing, Ghost) qu'à de vieilles séries
télé type Kojak…
Évidemment, à l'époque la technologie
est encore assez rudimentaire. Qu'importe, un sampler Akaï, un
Atari en guide d'ordi et deux/trois synthés analogiques
suffisent. Il leur faudra néanmoins patienter jusqu'en 97
avant de presser leur premier maxi Bueno / Fukumachi à
compte d'auteur (i.e. Swayzak Recordings). Une deuxième
galette suivra dans la foulée, Speedboat / Low-Res Skyline.
Catalyseurs en Angleterre du courant deep-house / techno minimale, aux
sonorités mates, mélodieuses et dubby, ces titres
rencontrent un bon écho dans le microcosme des DJs. Ce sont
des pionniers du genre.
Le message d'un certain Laurent Garnier sur leur répondeur
les incite à passer le cap supérieur, en sortant
un album qui regroupe, entre autres, ces premières
compositions. Il en résulte donc Snowboarding In Argentina qui paraît sur Pagan au Royaume-Uni et Medicine aux
États-Unis en 1998. Le tracklisting variant selon ces
éditions, mais l'essentiel de leurs compositions
magnétiques étant là (cf. "Evil dub").
Conçu au fil de quelques week-ends, entre une tasse de
thé, un spliff et une virée dans les
sound-systems londoniens, c'est ce disque-phare que tout un public
(re)découvre à la faveur d'une
réédition initiée il y a quelques
mois. Pour l'occasion, les tracks ont fait l'objet d'une
re-masterisation et l'ensemble est présenté en
version extended (i.e. augmentée…). Et la magie
est toujours au rendez-vous !
Une décennie plus tard, cet album supporte donc
aisément la comparaison avec les meilleures productions
actuelles dans le domaine. Le contraste est d'autant plus saisissant
avec leurs opus suivants. Si Himawari paru en 2000 témoigne
encore d'un attachement pour "la mère de toute les
batailles", à savoir le reggae-dub via la
présence de Benjamin Zephaniah sur le morceau d'ouverture et
un sample de U-Roy sur la plage suivante, en revanche le bien
nommé Dirty Dancing qui est mis sur le marché par
Studio !K7 en 2002 s'englue dans la house, voire la synth-pop, avec
force vocalises…
Un album acclamé par la critique,
particulièrement en France (mais, bon, dans un pays qui a vu
naître Daft Punk…). Suivra, dans cette
lignée, Loops From The Bergerie (du nom du studio,
à la lisière des Cévennes,
où a eu lieu l'enregistrement). Vous l'avez compris, on
préfère Swayzak sur une tonalité plus
originelle ou aux manettes d'une sélection plus originale,
si ce n'est plus stricte au niveau rythmes et harmonies, comme le
DJ-mix qu'ils avaient conçu en 2002, toujours pour Studio
!K7. Intitulé Groovetechnology v1.3, ce florilège
regroupait ainsi des "morceaux choisis" parmi les œuvres de
Philippe Cam, Akufen, Basic Channel, Ricardo Villalobos,
Monolake…
David Brown & James Taylor récidivent ensuite dans
la collection du club-label Fabric, avec un set qui témoigne
de leurs influences croisées puisqu'aux
côtés de Mathew Johnson et Luomo, ils incorporent
des titres signés Negativland, Rockers HiFi ou Metro Area (remixé par DAF), par exemple… Autre
témoignage de cette amplitude musicale, Route De la Slack (Studio !K7, 2006). Soit, comme l'indique explicitement le sous-titre,
une collection de Remixes & Rarities; dont une relecture
inattendue du thème de Fantomas de Michel Magne…!
Paru en 2007, Some Other Country leur dernier album en date
jusqu'à cette réédition
marque un retour à un certain minimalisme ("Distress And
Calling", "By The Rub Of Love", "They Return"), à des
compositions un peu moins plombées par des vocaux (un peu
seulement…).
Quelle sera la suite ? Mystère… D'autant que nos
duettistes sont viscéralement attachés au vinyl.
Un fétichisme qui garantit, certes, une présence
sur le front des dancefloors via des maxis destinés aux DJs
"old school", et dans le cœur des amoureux du bon vieux son
"granulaire"… Gageons qu'ils continueront de presser
régulièrement de nouveaux tracks sur des 12". Et
qu'ils ne manqueront pas de les jouer dans Serieculture, leur nouvelle
soirée crossover (house, dubstep, noisecore, electronica,
etc.) en résidence au T/Bar à Londres depuis juin
2009… Mais par les temps qui courent, le reste semble plus
aléatoire… De fait, à ce jour, pas de
nouvel album, ni même de CD-mix, à
l'horizon… Et ne leur parlez pas de mp3.
On mesure aussi leur attachement aux EPs et LPs au
désappointement qu'ils ont éprouvé en
constatant que leur version de Shine, de Louderbach, n'était
proposée que sur l'édition CD de cette collection
de remixes connexes à l'album Autumn qui vient de sortir. Mentionnons au passage, que leur collaboration avec
M_nus remonte à 1999, au travers d'un clash avec Theorem,
Break In At Appartment 205. Une des toutes premières
références du label de Richie Hawtin…
Reste que Swayzak, et David Brown en particulier, font preuve d'un
farouche ressentiment à l'égard de la tournure
que prend la scène musicale, tant sur le plan
créatif que social, comme on peut le constater à
la lecture de leur blog. Derrière les
récriminations légitimes d'une
génération qui voit, selon un schéma
séculaire, le monde commencer à lui devenir
étranger, c'est toute la problématique du digital
appliqué à l'univers musical qu'ils ont dans leur
ligne de mire : I fucking hate digital promos, i hate digital DJs, i
dislike intensely the system that has been created, however you gotta
go with it somewhat :(
Ce courroux s'appliquant autant au support de production qu'au support
de communication. Ils ont aussi la dent dure envers le pseudo
réseau social du Web 2.0 : Myspace (a place for
fucktards…) et Facebook (narcissim…). Des outils
qu'ils sont néanmoins également contraints
d'utiliser : paradoxe d'une vision
générationnelle donc, presque de classe parfois.
Mais avant tout Swayzak se bat pour préserver une certaine
mémoire sociale et technique, un feeling aussi, qui
s'exprime sans doute mieux en live que dans les méandres
froids du numérique.
Voilà, vous savez tout. Ou presque… Ne reste plus
à David qu'à prendre la parole pour quelques
précisions complémentaires.
Parmi les références que vous mentionnez au
niveau de vos influences, il y a aussi bien On-U Sound et Jah Shaka que
Negativland, Joy Division et DAF, par exemple…
Oui, j'ai été très inspiré
par le punk, le début de la new wave et des disques
décalés des années 80s, comme ceux de
DAF… Je n'ai jamais su pourquoi et comment, mais ma
sœur, qui a 5 ans de plus que moi, avait des potes DJs. Donc,
j'ai eu des cassettes avec de la bonne musique. J'ai
écouté Kraftwerk et Depeche Mode. Et puis, il y
avait aussi une grosse scène rock à
Glasgow… Plus tard, lorsque je suis parti à
Londres et que j'ai rencontré James, j'ai
découvert les sound-systems de Jah Shaka, Manasseh, Jah
Observer et Serious Heavy Dub… Ça a
été une expérience magnifique. Et
ça l'est encore ! Je ne suis jamais allé dans une
rave, et je n'aimais pas la techno jusqu'à ce que je
découvre Basic Channel, Kenny Larkin, Juan Atkins, Move D.
Ils matérialisaient le lien avec le dub, et là
tout a pris un sens. Lorsque la profondeur de la musique, ses racines,
la BASSE, les rythmiques et l'esprit se combinent avec un beat 4x4 :
là, ça fonctionne vraiment parfaitement.
Dans quelles circonstances avez-vous été
amené à rééditer
Snowboarding In Argentina ? Et quels feedbacks avez-vous par rapport
à cette réédition ?
C'est un bon disque, mais nous savions qu'il n'avait pas
bénéficié d'une sortie correcte, et il
n'était plus disponible… Désormais, il
l'est de nouveau en version remasterisée avec de nouveaux
tracks, ainsi qu'en vinyl de couleur… Nous avons eu beaucoup
de feedbacks de notre public et, fort heureusement, aussi de jeunes qui
l'ont découvert, l'ont acheté et
apprécié. Du coup, notre nom a circulé
du Chili au Japon, et j'en suis fier :-) Nous n'avions pas
réalisé que cela aurait un tel impact. Nous
n'avions pas d'ambition particulière, juste le plaisir de
faire de la musique et c'est toujours le cas !
Comment décrivez-vous votre musique, aujourd'hui, en termes
de style et par rapport à l'évolution
technique…?
En fait, notre style est toujours le même, mais nous pouvons
être un peu plus technique justement grâce aux
logiciels. Cela signifie un peu moins de travail, mais toujours autant
d'expérimentations et d'influences combinées.
Actuellement, nous sommes portés vers des
atmosphères plus ambient / noise et du
spoken-word… Et je suis vraiment capté par des
choses comme Machinefabriek…
Est-ce que vous avez prévu de réaliser un nouvel
album et/ou un CD-mix comme Groovetechnology, en particulier ?
Ca serait bien, mais désormais personne ne semble vouloir ce
genre de chose, d'autant qu'il y a tellement de DJs qui jouent ce genre
de style (dix ans après…) et plus personne
n'achète des DJ-mixes, dès lors qu'on peut les
avoir gratuitement…
Sur ce plan, comment considérez vous Internet ? Je veux
dire, pas uniquement par rapport au problème du
peer-to-peer, mais aussi par rapport aux possibilités
et futures possibilités que cela
offre en termes de distribution, promotion, diffusion…?
Sur pleins d'aspects, c'est bon en termes de communication avec les
autres, d'ouverture au monde, mais le revers c'est que la musique a
perdu son charme originel, son pouvoir d'attraction qui se
matérialisait aussi au travers des EPs, des faces B, des
éditions limitées, des pressages japonais, des
versions allemandes ou des mixes français…
Désormais, c'en est fini de cette quête, il suffit
de se tourner vers Google ou de Fileshare… De
même, je pense que Myspace, Ebay et Facebook sont de
piètres substituts aux clubs, magasins de disques et
bars… La vie sociale ne peut pas seulement s'exprimer en
ligne. L'avenir est bien triste pour les personnes qui ne peuvent
communiquer que par ordinateur. Lorsqu'ils se rencontrent, ils ne
parviennent pas à discuter.
Globalement, comment jugez vous l'évolution de la musique
électronique depuis les années 90s ?
Il y a eu un pic, mais maintenant tout le monde fait la même
chose, tout le monde veut faire carrière en tant que DJ ou
producteur. Pour nous, à l'époque, ce
n'était pas un choix, mais simplement tout ce que nous
pouvions faire… Et puis, d'un coup, tous les producteurs
trance se sont mis à la minimal techno… Le
digital a tué cette scène, Myspace a
tué cette scène… Et si les gens ne
cessent pas de voler la musique, la qualité de l'offre
musicale sera de pire en pire. Il y aura moins de sorties, d'autant que
les labels ne peuvent investir s'ils n'ont pas un retour sur cet
investissement. Alors nous serons condamnés à
écouter Phil Collins en boucle pour
l'éternité… et ce n'est pas ce que
nous voulons, n'est-ce pas ? Cela dit, tant qu'il y aura quelques
amoureux du vinyl, tout ne disparaîtra pas !!! Et puis, il y
a toujours les clubs et des soirées où les gens
aiment aller…
Á ce propos, comment planifiez-vous vos live-sets ?
Nous ne faisons pas de plans. Nous n'avons jamais planifié
nos live-sets et nous ne le ferons jamais ! En dix ans, nous avons
dû répéter une seule fois. Nous
préférons les hasards de la scène, les
accidents qui peuvent survenir, mais surtout nous jouons LIVE;
à l'inverse de beaucoup d'imposteurs en quête de
célébrité et d'argent qui caviardent
leurs shows. Un LIVE doit vraiment être live, tout comme un
DJ doit mixer avec des vinyls… Il y a trop de
prétentieux qui se prennent pour des DJs… Des
gosses de riches imbus d'eux-mêmes…
En dehors de la scène, des lives, est-ce que vous
êtes aussi attirés par la radio ou
web-radio qui est encore un autre univers
sonore…?
Nous aimons les émissions de radio, autant que le travail en
studio. On peut faire beaucoup de choses en radio. Nous avions la
chance d'avoir Radio 1 et John Peel… Je viens juste de
réaliser un podcast dans un style, une approche
radiophonique : ce n'est pas un DJ-mix, c'est plus une
expérience d'écoute, réellement comme
une émission. C'est disponible sur notre site… et
c'est le premier d'une longue série !
Laurent Diouf
(article publié dans MCD #53, juillet-août 2009)
Swayzak, Snowboarding In Argentina (Swayzak Recordings)
Blog: http://swayzakindustries.blogspot.com
Site: www.swayzak.com
Playlist / David Brown:
Stereociti, Untitled (Mojuba 011)
Offkey (Offkey Ltd003)
Co -Lab, Zanzibar (Saved)
Levon Vincent, Early Reflection (Novel Sound)
Kerri Chandler, Pong (Ben Glock Mix) (Deeply Rooted)
Pendle Coven, Exigen (Modern Love)
Gowentgone, Point Blank (Svens Blank Cut) (Vidlab)
Marco Bernardi, Mystery Of Nazerus (Clone)
The Egyptian Lover, Keep It Hot (25th Anniversary Release)
Equalized (Equalized 002)
Playlist / James Taylor:
NHK, NHK EP (Unununium 12")
Strotter Inst, Anna Anna (Implied sound 7")
Stephan Mathieu, The Key To The Kingdom (Dekorder 10")
Strategy, Noise Tape Reggae (Entr'acte 7")
Philip Jeck, Suite (Touch LP)
Chloe, The Waiting Room (Kill the DJ CD)
Various, Sprigs Of Time (Honest Jon's LP)
Lugano Fell, Slice Repair (Baskaru CD)
Omar S, Blown Valvetrain (Sound Signature 12")
Various, Hosomaki Mix 2 (Mental Groove CD)
Laurent Diouf @ WTM-Paris