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SUB ROSA : lévolution permanente
Fondé
à la fin des années 80 par Frédéric Walheer
et Guy Marc Hinant, Sub Rosa est un label culte doté de 160 références.
Le catalogue peut sembler hétéroclite mais il obéit à
une logique encyclopèdique. Depuis sa création, Sub Rosa na
eu de cesse darchiver et de défricher toutes les formes dexpressions
sonores. Cest une fabrique dartefacts audio-visuels et littéraires.
Un "ouvroir de sonorités potentielles"
Un condensateur
dobjets-plus, pour reprendre le mot composé de Restany. Guy Marc
Hinant le confirme, "nous avons voulu constituer un espace de production
destiné à éditer des objets. Principalement des CDs. Mais
aussi quelques vidéos, de lhypertexte et, plus rarement, des concerts.
Chaque disque est une aventure en soi. Nous explorons principalement deux axes :
la musique électronique et samplée et, dautre part, les
archives et documents davant-garde. Entre les deux : un certain nombre
de projets différents qui sont comme des films sans images".
En constante ébulition, cet espace se réparti sur plusieurs sections
dont les contours sont affinés au gré des apports successifs.
Inventaire.
MYTHS
FOUNDATION. La chrysalide sort des limbes, "Grey aera : pre-sub
rosa life form". La série de compilations "Myths" pose
les bases de ce label protéiforme. Les vétérans se souviennent
encore des "Instructions For Survival" délivrées
par Mark Stewart & The Mafia et William S. Burroughs. A cette première
salve post-indus et spoken-words succède un "System Of Flux And
Energies" qui complète cette approche pluridisciplinaire. Au
programme, un aperçu des Tibetan Evening Rituals qui contraste singulièrement
avec la rigueur métallique de S.P.K. Myths 3 ou "La Nouvelle
Sérénité" affirme le caractère éclectique
de ce panorama sonore grâce à la présence délicate
de Jon Hassel, Harod Budd et Gavin Bryards. Sous des dehors ésotériques,
Myths 4 : "Sinople Twilight In Catal Huyuk" ancre
définitivement Sub Rosa dans le domaine des musiques en devenir avec
les errances enigmatiques de Coil, le raï de Cheb Mami (alors illustre
inconnu !) et les étourdissantes cérémonies des Dervishes
tourneurs. Ces prototypes ont bien sûr fait "lobjet" dune
réédition CD.
AURAL
DOCUMENTS. Lintitulé de cette division est explicite. Par le
biais darchives inédites et denregistrements rarissismes,
Sub Rosa nous offre un témoignage vivant sur les différents courants
artistiques qui ont agité le XXème siècle. Cest un
plaidoyer à lusage des jeunes générations
Une
invitation à prendre le relais : "A Breath From Yesterday To
Be Stronger Today". Une sorte de manifeste "Futurism &
Dada" réunissant notamment des interventions de Marcel Duchamp
sur "lart" et la manière dêtre créatif
("The Creative Act") ainsi que ses expériences de dé/construction
musicale. De vrai-fausses improvisations en forme de "Musical erratum"
qui préfigurent non seulement les compositions aléatoires de John
Cage mais aussi les jeux sur les "data errors" dOval et Microstoria !
Un génie nétant somme toute quun fou en "cré-activité",
on ne sera pas surpris de retrouver Antonin Artaud qui disserte sur lutilité
de la liqueur séminale des petits garçons ou comment les Zaméricains
ont ré-in-ven-té les MICROOOOBES !!!! Profitant de la frilosité
de lINA, Sub Rosa a déterré "Pour En Finir Avec Le
Jugement De Dieu", la fameuse émission de radio censurée
où lauteur du "Théâtre et son double" hurlait
dune voix sur-aigüe : "Je ne suis pas fou, je ne délire
pas !"... Après tout, peut-être était-ce vrai.
Peut-être était-il seulement "marabouté". Peut-être
faut-il croire une autre de ses tirades, "Aliènation et magie noire",
disponible sur "Lunapark 0,10". Supervisée par lécrivain
et critique dart Marc Dachy, cette espèce dédition
sonore du Lagarde et Michard réunie aussi des lectures originales de
Guillaume Apolinaire, Vladimir Maïakovski, Tristan Tzara, James Joyce,
etc. Cette partie du catalogue Sub Rosa a été inaugurée
naguère par "Break Though In Grey Room" de William S. Burroughs :
à partir de permutations de mots et autres exercices de sampling littéraires
(cf. "(Re)Calling all active agents"), il démontre le pouvoir
de détournement du cut-up. Ses compagnons de route, ou plutôt de
galères à Tanger, tel Paul Bowles ("Black Star At
The Point Of Darkness") viennent complèter ce tableau.
LE COEUR
DU MONDE. Ceux ci ne pouvaient pas être insensible à la musique
soufi des "Master Musicians Of Joujouka". Tel un ethno-musicologue,
Brion Gysin a collecté livresse sonore de ses nuit extatiques
("One Night @ 1002, Vol. I"). Un retour aux sources, à une
époque où le mot trance sappliquait encore aux rituels ancestraux
qui font tant "rêver" les occidentaux
Autre dépaysement
fumeux : "Hashisheen, The End Of Law" où les frasques
de Hassan-I Sabbah dit "Le Vieux De La Montagne" et accessoirement
fondateur de la secte des Assassins sont vantées par Hakim
Bey (lauteur de TAZ), Jah Wobble, Genesis P. Oriddge (ex Psychic TV),
Anne Clark, etc. Le tout sur des illustrations sonores de Paul Schütze,
Anton Fier, Techno Animal, Bill Laswell ! Passons rapidement sur VISTA 1,
division qui oscille entre célébrations tribal-indus tel que le
pratiquait naguère Test Dept ("Terra Firma") et "post-pop"
format musique chambre selon Martyn Bates.
Nous jeterons également
un voile pudique sur UNCLASSICAL qui, comme son nom lindique soppose
à la musique "savante"; que celle-ci soit classique ou contemporaine.
Un espace de liberté où des compositeurs hérétiques
comme Morton Feldman peuvent se dresser contre lacadémisme
mortifère qui règne dans le milieu electro-acoustique. LINNOMÉ
propose en revanche des oeuvres qui opèrent la synthèse entre
consonances acoustiques et résonnances électroniques (The Hafler
Trio). La direction est plus bruitiste (Lilith, "Stone").
Limite indus, tout en restant soft. Une variante "concrète"
du dark ambient. Soit, au delà de ces étiquettes incertaines,
ce que Jardin dUsure nomme "Musique du garrot et de la ferraille".
SUBSONIC marque lapogée de ces variations autour de la musique
acoustique. Ou du moins de ce quil en reste ! Sous-titré "Guitar
soundscapes and other form of string instruments", les complaintes analogiques
qui séchappent de ce district nont rien à voir avec
le manièrisme sophistiqué de Tortoise et autres partisans du "post-rock".
Ici on fait dans le gros. Éventuellement le demi-gros. Pas dans le détail !
Cette série accueille les monstruosités sonores de la mouvance
scornienne. Bill Laswell & Nicolas James Bullen (lancien
collègue de Mick Harris) se la jouent train fantôme sur des rythmiques
down-tempo : "Bass Terror". Par delà le dub-indus ?
Au delà du dark-ambient ? En deçà de lillbient ?
Justin Broadrick & Andy Hawkins poursuivent ces étranges
et oppressantes expériences soniques issus des "Skinners Black
Laboratories".
SOUNDSCAPES.
Contraction des termes Soundworks / Mindscapes, ce compartiment tente de sublimer
tous ces différents tropismes en une "architecture sonore pour imaginaire
monochrome". Dixit le libellé. La jonction sopère en
un point, ou plus exactement, une "image aveugle". Si ce nest
aveuglante : "City Of Light" de Bill Laswell avec Hakim
Bey, Coil, Testue Inoue. Ces mésaventures phoniques et sub-urbaines sont
une photo-synthèse harmonique et bruitiste, vocale et rythmique. Ainsi,
sur lanthologie "10% Under Burroughs", Divination, Bomb
The Bass et les Islamic Diggers rendent un hommage groovy au grand prêtre
de la poetry-reading. Beat vs byte. Cette conjonction générationnelle
trouve son aboutissement sur un autre segment du catalogue Sub Rosa : UTOPIAN
DIARIES. Cest un peu léquivalent des soirées Thema
sur Arte
Des thématiques développées sur des compilations
éclatées : "Chaos In Expansion" (feat. Coil,
Tobias Hazan). "Ancient Light And Blackcore" sorganise
autour des fumeuses considérations des chamanes Yanomami recueillies
par David Toop et des délires de Thimoty Leary relayer par DJ Cheb I
Sabbah, sous loeil bienveillant de Seefeel et Scorn ! En plus "brouillon",
"LInachevé / The Unfinished" est une collection
dunreleased-tracks signés notamment par Mick Harris et Locust.
Dans cette lignée de sonorités tortueuses et engourdissantes,
"War Smash Hits" fait appel à lincontournable
Bill Laswell doublé de DJ Spooky ainsi quà Silk Saw et Kong.
A linverse, "Water & Architecture" propose des textures
plus abstraites, genre Ash Int. / Touch Rec. Soit, des repérages
numériques effectués par Atom Heart, Directions, Bisk, AER.
Mais,
la pièce maîtresse de ce département ce sont les "Folds
And Rhizomes, for Gilles Deleuze". Les concepts du co-auteur de "Mille
Plateaux" sont autant dindices pour "comprendre" Sub Rosa.
"Nous avons voulu être autre chose quun label. Une machine
faites de rhizomes peut-être. De piques et de creux. De repos
et dexcitation. Dillumination pourquoi pas. Dexaspération
et de doute les choses vont ainsi". En écho à
Guy Marc Hinant, Mouse On Mars, Scanner, Oval et David Shea adressent à
laide de leurs "machines désirantes" un "salut fraternel"
à Gilles Deleuze. Peut-être ont-ils aussi essayé de traduire
musicalement les ramifications, plis et jeux de re/constructions chers au philosophe
disparu. Cest ce que suggère "Double Articulation :
Another Plateau" de re/mixes. Au final : une orgie de signaux
électriques, de chuintements synthétiques, de crissements électroniques.
Cette tonalité est portée à son paroxysme sur VISTA 2.
Cest un endroit où tous les pans novateurs de lelectronica
sont exposés. Robin Rimbaud alias Scanner a réalisé
de nombreux albums sur Sub Rosa. Dont "Sound For Spaces" qui rassemble
des "mises en ondes" destinées à illustrer des expositions /
interventions dans des galleries. De son fidèle complice David Shea,
on retiendra "The Tower Of Mirrors". Une mosaïque chatoyante,
mélodique et cinématographique.
Parenthèse.
La sous-section
QUANTUM met en perspective, dans leur singuralité respective,
les performances quils ont donné à Londres, Paris, New York
et Bari en compagnie de Main. Fin de la parenthèse. A contrario, labstract-groove
est lourdement mis en valeur par Bump & Grind et Bisk.
Formation que lon retrouve sur le "clash" qui confronte Sub
Rosa aux artistes du label Japonais Shi-Ra-Nui. Autre passerelle en direction
du Soleil Levant : Rom=Pari. Ce combo défend farouchement
un avant-gardisme high-tech et hyper-speedé dont Montage propose
une autre définition via un petit traité de "Mixology"
Formation maison, Tone Rec. nous entraîne dans les affres de expérimental
dissonnant tandis que Stars Of The Lids verse dans lambient sophrologique
Ce tour dhorizon ne serait pas complet sans une virulente contribution
à lillbient avec les sulfureuses concrétions sonores de
Silk Saw ("Come Freely, Go Safely", "Dystopia") ou version
"End Of Utopia" avec DJ Wally, DJ Spooky & Co. Sans oublier
les dérives mid-tempo / weird-breakbeat, voire post drum-n-bass
de Harris / Bernocchi ("Overload Lady", "Total Station").
Un avant-gardisme cahotique qui se prolongent sur les florilèges estampillés
"Underwood".
Conclusion
provisoire : "On a toujours une tonne de projets en cours, à
différents niveaux dachèvement ou dinachèvement.
En particulier une confrontation avec le label Kompakt qui réunira
To Rococo Rot, Scanner, Autechre, Bump & Grind, Neil Harvey, Freeform,
etc. Un deuxième volume de musique traditionnelle Ashkénaze, Zahava
Seewald. Un nouvel album de Calla. Un disque consacré à
G. Malanga avec des lectures de Burroughs, Allen Ginsberg, Kerouac, Warhol.
Un autre autour de James Joyce avec un livret de 100 pages".
Lieu de contacts et déchanges en temps réel, espace de création
et de réflexion en différé, véritable laboratoire
en perpétuelle mutation, le site internet de Sub Rosa est lextension
interactive de ce memorandum insolite : "On y trouve deux ou trois
choses inédites; notamment de Scanner. Une interview rare de Marcel Duchamp,
ainsi quune fiction de Thomas Pynchon. Nous travaillons actuellement sur
une version plus ergonomique de notre site".
Merci à
Guy-Marc Hinant pour toutes ces précisions.
Laurent Diouf
article
publié dans Coda magazine en ????
Site:
www.subrosa.net