WRECK THIS MESS > ARTICLES + INTERVIEWS > STAALPLAAT SOUND SYSTEM
STAALPLAAT SOUND SYSTEM
l'art du recyclage
L'énumération des objets mis en oeuvre (au sens propre et figuré)
par les installations du Staalplaat Sound System ressemble à un inventaire
à la Prévert
Un requiem pour 104 machines-à-laver,
des aspirateurs surmontés de trompettes hurlantes, des ventilateurs qui
entament une valse en vrombissant, un ballet aquatique de balises flottantes,
une symphonie mécanique de transistors, une fugue dark-ambient pour huit
réfrigérateurs
Sound Truck. Le Sound System de Staalplaat détourne et recycle nos appareils "domestiques" pour concevoir des installations sonores ludiques et interactives. Une des dernières en date, Yokomono Staalplaat Mono Erosive Surround Sound Installation fait intervenir des jouets, ou plutôt des vinyl killers. C'est-à-dire de petites voitures rouges munies, en dessous, d'un saphir (on ne peut décemment pas appeler ça une tête de lecture, d'où leur surnom ). Celles-ci sont posées sur une dizaine de disques, ou plus, selon le protocole d'expo. Le disque en question est identique mais il comporte des centaines de boucles, ce qui multiplie les combinaisons et offre une possibilité presque infinie quant à la lecture des sources par les jouets en question. Ce LP rouge translucide, contenant 110 Lock Grooves, a été spécialement pressé pour la présentation de Yokomono lors du festival Earational, en Hollande, mais il est disponible chez les disquaires vraiment spécialisés Un disque en forme de "DJ Tool", comme ont pu en faire aussi LOSD ou Stock, Hausen & Walkman par exemple Sur une face, des bruits (sirènes, bleeps, clicks, etc.) montés en boucles, donc, et déclinés par petit groupe de 5, selon la tonalité. Sur l'autre face, des loops spécialement signés par Freiband, Jim O'Rourke, Kozo Inada, Massimo, Pimmon, Rechenzentrum, etc. Mais ce n'est tout ! Ce dispositif interagit avec 200 récepteurs FM qui pendouillent accrochés au plafond. Le tout étant relié à une table de mixage qui permet de faire un set à partir de cette matière brute ou d'insérer d'autres sources, des bruits ou des loops complémentaires. Le résultat, musicalement, étant proche du turntabilism de Philip Jeck ou Saule comme en témoigne une vidéo consultable sur leur site-internet.
Sound Shift.
Ainsi que nous le confie Geert-Jans Hobijn,
initiateur de ce Sound System à la fin des années 90, avec des
personnes comme Carsten Stabenow et
Carlo Crovato, cela fait longtemps déjà que Staalplaat
a mis sur pied des "orchestres mécaniques" conçus
à partir de différents appareils électroménagers
que nous avons progressivement appris à contrôler pour en jouer.
Une des performances les plus bizarre que nous avons fait, lors du Garage
Festival, s'intitulait "Composition pour Huit Réfrigérateurs"
Nous avons aussi utilisé, par la suite, 12 cireuses qui produisaient
un bruit très caractéristique et tournaient, ou plutôt
dansaient, comme des ravers ! En plus, nous avions placé dans
cet espace plein de robot-ménagers, comme des cafetières et
des mixers, que nous pilotions et qui émettaient des sons en fonction
de ce qui se passait sur le dancefloor. Parmi les autres installations que
nous avons mises en place, il y a eu notamment celle avec 60 aspirateurs et
2 bétonneuses que nous avons conçu pour la cimenterie ENCI à
Maastricht et, plus récemment, Floating Islands. Un son et lumière
dans une piscine que nous avons réalisé pour la première
fois lors de l'inauguration de la nouvelle ambassade de Hollande à
Berlin. Pour tout dire, notre atelier est plein d'objets et de machines qui
n'attendent qu'une seconde vie. Et le Staalplaat Sound System crée
ce que nous appelons de la "musique korrekt", en utilisant principalement
des objets de la vie quotidienne que nous customisons et replaçons
dans un contexte différent. Et que nous contrôlons via des sources
sonores ou lumineuses et des systèmes de relais électriques. Ou bien encore grâce aux ondes des portables, comme
c'est le cas pour le dispositif Saleaway
vis-à-vis duquel le public est invité à réagir.
Cette démarche s'inscrit à la suite de mouvements artistiques reposant sur des postulats similaires, tout en en renouvelant le protocole. Le Sound System se situe dans la lignée du mouvement Fluxus, par exemple, mais en utilisant des éléments mécaniques et acoustiques combinés à la dynamique de la culture DJ : cela nous permet de créer des environnements sonores en jouant sur le fond, la forme et l'espace en combinant musique expérimentale et performance artistique; des vecteurs que Staalplaat a toujours défendus. En effet, faut-il le rappeler, Staalplaat, en tant que disquaire / mail-order et label, officie dans le domaine des musiques industrielles, électroniques et expérimentales depuis plus de vingt ans ! Geert-Jans Hobijn et son équipe veulent conserver, transposer, la philosophie qui anime cette plateforme au travers du Sound System. Les installations n'étant, finalement, qu'une "extension de domaine de la lutte" discographique : pour moi, c'est la même chose que de faire des pochettes pour des Cds. C'est une expérience sur la matière, la forme et la fonction qui doit avoir une portée évidente, probante. Et je cherche à ce que l'aboutissement de ce travail soit transparent. Non pas hightech mais lowtech : que l'on puisse voir avec quoi et comment c'est fait. Et, last but not least, le résultat sonore doit, bien sûr, être bon. C'est le cas quelques fois, et parfois non Pour autant, je ne définirai pas ces installations par rapport à un style musical particulier. Il s'agit plutôt de combiner différentes sources et styles pour créer une sorte de langage, voire d'histoire, sonore Et cela suppose autant l'utilisation de classique et de noise, de pop datée ou d'extrême avant-garde que des extraits de films et des ambiances naturelles. En fait, tout ce qui peut me tomber sous la main
Sound Wave.
Au regard de la longue histoire de Staalplaat, on ne peut s'empêcher
de poser la question fatidique : comment, quand cette idée de
Sound System et d'installation a-t-elle fait son chemin ? Il n'y a
pas vraiment de "début" à cette aventure. J'ai commencé
par faire quelques installations sans vraiment prendre cela au sérieux.
Tout comme mes travaux de design pour les productions de Staalplaat; jusqu'au
jour où cela a été exposé à Londres puis
au Japon et en Allemagne :-). Et puis, lorsque j'ai déménagé
d'Amsterdam à Berlin [en tant
que label et magasin de disque, Staalplaat est toujours basé à
Amsterdam. NDLD], je me suis rendu compte que je ne pourrais pas poursuivre
l'émission de radio que je faisais depuis plusieurs années.
Il se trouve que j'ai assisté à une performance du Sound System
du magazine The Wire et cela m'a décidé de m'engager dans cette
voie. Berlin sera justement le thème d'un futur projet aménagement,
dans des conditions et un cadre qui restent à ce jour à définir
Depuis six ans que j'y vis, je suis poursuivi par les bruits des constructions
et j'ai parfois du mal à reconnaître les rues où je suis
passé peu de temps avant
Berlin est vraiment une jungle urbaine
("concrete jungle") très particulière
Et je
voudrais faire une "Composition for Berlin" qui retranscrive la
rumeur de la ville, à la fois pour célébrer et contrôler
cet environnement
En un sens, ce sera une revanche sur les engins de
terrassement
Cette nouvelle "machinerie" du Staalplaat Sound
System pourrait prendre place dans un lieu public comme un square : ce
serait une sorte de "machine-orchestre" intégrant des marteaux-piqueurs,
des compresseurs, des bétonnières
Ce dispositif pourrait
être complété, sur le plan sonore, par des aspirateurs
relié à des flûtes et suspendus dans les arbres; avec
aussi des d'ustensiles de cuisine qui cliquètent, ainsi que des sirènes
de pompier pour souligner ce côté urbain
Et les gens qui
vivent en bordure de ce square pourraient participer à l'éclairage
de ce dispositif avec la lumière de leur appartement
Bon, rassurez-vous, pour le moment, les riverains ont du
sursis
En attendant, il y a un autre projet, tout aussi fou, du Staalplaat
Sound System qui verra le jour cet automne, à Ljubljana. Il s'agit
d'un environnement sonore multiple inspiré des thérapies individuelles
basées sur les ultra-sons
Dans le cas présent, chaque
"patient" se verra attribué une fréquence, différente
de celles des autres visiteurs de l'expo, et verra son "diagnostic"
traduit musicalement
Laurent Diouf
Article publié
dans MCD #19-20, juillet-août 2004
site: www.staalplaat.org