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S.E.T.I. ou la théorie du Grand Complot selon ANDREW LAGOWSKI.

La sortie d’un album d’Andrew Lagowski est toujours un évènement. Surtout lorsqu’il s’agit de S.E.T.I., son projet le plus ambient-electronic. Le dernier opus en date, intitulé "Above Black", est disponible depuis peu sur Ash Int. C’est en quelque sorte un disque fantôme puisque Mike harding a sabordé cette sous-division expérimentale de son label Touch Rec. Ce n’est là qu’un des nombreux mystères qui entoure cette réalisation extra-ordinaire…

La photo qui sert d’illustration à ce CD symbolise cette impression mystérieuse. En optant pour une photo en noir et blanc plutôt que pour un visuel high-tech en 3D, Lagowski nous fait passer un premier message. Un code pour décrypter sa musique. Ces deux personnes âgées assises sur un banc sont environnées de ténèbres impénétrables et pourtant elles baignent dans une lumière crépusculaire… Cette aura lumineuse est étouffante, comme quoi les photons peuvent aussi nous rendre claustrophobes… Deuxième remarque, un des personnages regarde en arrière et semble guetter un danger que l’on pressent imminent alors que l’on ne décèle absolument rien. Mais c’est peut-être une question d’imagination…

L’ambient-electronic d’Andrew Lagowski répond à tous ces critères. Avec S.E.T.I. pas de nappes synthétiques chatoyantes ni de petits oiseaux qui gazouillent dans la campagne. Pas de bruits urbains non plus. L’anti-thèse de K.L.F. et The Orb… C’est de l’ambient irréel, à la fois opaque et ténu, prenant et inquiètant. Comme sur la photo, cette opacité est irradiée par des arborescences digitales. Lagowski constelle ses trames synthétiques de signaux électriques et radiophoniques pour former un brouillage sonore assez flou; un peu comme les points lumineux d’un monitor que l’on aurait oublié de désactiver… C’est de l’ambient "space" plutôt que spatial car la fascination pour les bruits naturels, même cosmiques (pulsar, quasar, etc.), n’est plus de mise depuis les années 70s. L’an 2000 se rapprochant à la vitesse de la lumière, S.E.T.I. met en avant les gémissements de l’informatique (avec ou sans bugs) et se délecte des complaintes numériques qui s’échappent de nos modems et autres machines à communiquer. Tous ces graffitis électroniques sont destinés à faire travailler notre imaginaire.

Mais en cette fin de siècle où la communication est devenue une valeur marchande, l’imagination n’a plus de pouvoir sur Terre ! La part de rêve se reporte sur les étoiles. Plus que jamais, l’espace est la "nouvelle frontière". L’ultime sujet de nos espérances. C’est pourquoi, Lagowski s’est emparé du projet S.E.T.I. Cette abréviation désigne ce qui est certainement la plus grande quête entreprise par l’humanité : la recherche d’une intelligence extra-terrestre (Search for Extra Terrestrial Intelligence). On comprend pourquoi un tel programme soit une source inépuisable d’inspiration pour un ténor de l’electronic-music. L’electronica version rencontre du troisième type…

Ou presque car le projet S.E.T.I est des plus rationnel. Rebaptisé depuis peu H.R.M.S. (High Resolution Microwave Survey) pour éviter tant bien que mal toutes spéculations hâtives, ce plan existe concrètement depuis presque trois décennies. Ces recherches ont été lancées sur décision du Congrès Américain qui a débloqué les fonds nécessaires pour contruire, sous l’égide des universités, un gigantesque système d’écoute ultra-perfectionné avec l’appui de la N.A.S.A. Le radio-télescope d’Aricebo étant le principal pivot de ces écoutes. L’objectif étant de passer au crible toutes les fréquences susceptiblent de recèler des traces de l’activité d’une civilisation inter-galactique. C’est-à-dire, surveiller toutes les ondes qui n’émanent pas du bruit de fond de l’univers. Trouver parmi toutes ces interférences, un signal artificiel qui prouverait que "nous" ne sommes pas seul. Cette traque s’effectue en temps réel. Un travail de Titan auquel tout le monde va pouvoir participer grâce à Internet. Cette année, cette surveillance sera en effet renforcée par tous les possesseurs d’un micro pour peu qu’il se connectent sur le réseau Seti@home. Reliée aux logiciels des scientifiques, votre misérable bécane contribuera à ces recherches pendant ses temps de veille; lorsque vous ne l’utiliserez pas.

A l’origine, la coordination et la mise en route de S.E.T.I. furent confiées à l’éminent professeur Frank Drake ainsi qu’à Carl Sagan. "Contact", son fameux roman transposé au cinéma, décrit dans sa première partie tout le protocole qui doit se mettre en place le jour où les habitants de la planète Terre détecteront une quelconque missive venue d’outre espace. Mais pour l’instant, il ne s’agit pas d’entamer une conversation. Les ondes se jouent de l’espace mais pas du temps. Et nous n’en sommes pas encore à maîtriser les tachyons… Pour l’instant, notre correspondant ne répond pas et pas question de lui laisser un message sur sa boîte vocale !

Mais Lagowski mélange tous ces paramètres. Pour évoquer le projet S.E.T.I., il emploie indifférement des extraits de discours scientifiques, de rapports de commission ministérielles et de documents interdits issus des archives des UFOlogues. Voix nazillardes et parasites : c’est presque du Scanner version science-fiction. Mais à la différence de Robin Rimbaud, Andrew Lagowski ne traque pas le hasard et la banalité du quotidien mais les failles du complexe militaro-industriel et la conspiration silencieuse de la sphère politico-scientifique… Son album ne constitue pas à proprement parler un paysage musical. C’est seulement une mise en scène d’élèments acoustiques empruntés à une réalité qui nous échappe. Un univers kafkaïen qu’il nous amène ainsi à reconstruire mentalement.

Du prêt-à-rêver ou à cauchemarder… Car dans l’absolu, le jour où les scientifiques auront capter "quelque chose", tous les gouvernements et l’O.N.U. doivent être immédiatement prévenus et l’ensemble des organismes scientifiques être mobilisés sur la question. Mais dans les faits, cette nouvelle pourrait bien ne pas dépasser un cercle restreint d’initiés. Car, bien évidemment, cette histoire intéresse au plus haut point le Pentagone, le Département d’État et la N.S.A. (National Security Agency). D’ailleurs, certains disent que ces représentants de Big Brother sont déjà en relation avec ces extraterrestres et maniganceraient on ne sait quels sombres desseins…

S.E.T.I. ne serait qu’un leurre, un trompe-l’oeil, une mascarade. La théorie du Grand Complot : "nous" n’avons pas reçu de message mais "ils" nous donnent des ordres ! Porte-parole musical des adeptes de X-Files, Andrew Lagowski s’est mis en tête de dénoncer cette conspiration. Comme d’autres, il en perçoit les signes au travers des phénomènes étranges qui se sont passés dans le désert du Nevada, au lieu dit "Area 51"… Et encore, si il n’y avait que l’affaire Roswell… C’est certain, de singulières manipulations sont menées sur des cobayes. Des termes et des sigles mystérieux désignent ces expériences : ESP, Intuitive Communicators… C’est l’entente cordiale entre nos dirigeants aveugles et des créatures dotées de facultés sensorielles inimaginables et d’une technologie futuriste.

Mais pas moyen d’avoir des preuves : tout ceci est classé confidentiel. Très confidentiel. C’est ce que l’on appelle des projets "gris", hors de tout contrôle public et cachés sous le sceau des dossiers "noirs"… D’où le titre du nouvel album de S.E.T.I. : "Above Black". Le précédent s’appellait "Knowledge". Et on apprend seulement maintenant qu’un troisième volet est prévu d’içi un an. L’ensemble formera un tryptique. La menace se précise, le danger se rapproche. La première partie était référencée "We know you’re out here" (nous savons que vous êtes là bas). Qui ? Moi ! Paranoïaque… La seconde, "We know you’re here" (nous savons que vous êtes içi). Salut à toi, ô David Vincent ! On frémit à l’idée de la phrase qui sera accollée sur le prochain opus… Où seront "ils" ?

Andrew Lagowski s’est toujours amusé à nous faire peur. Que ce soit en tant qu’ingénieur du son aux côtés de Lustmord – le maître du dark-ambient – ou sous couvert de ses nombreux pseudos : de Nagamatzu à Scaremonger. Les plus connus étant Terror Against Terror ("Psychological Warfare Technology Systems" : sa version intransigeante de l’electronic-body-music), Isolrubin BK ("Crash Injury Trauma" : de l’indus saignant en hommage à J.G. Ballard) et Legion ("Die Datenschleuder" : de l’ambient clinique pour androïdes déphasés). S.E.T.I., aka Lagowski, se produira live dans le cadre des Obliques Winter Nights à Nevers le 30 Janvier sans ses amis d’Alpha du Centaure…

Laurent Diouf aka WTM
article publié dans Coda magazine en Janvier 1999

file under:
www.touch.demon.co.uk
www.neurowaver.com/lagodisc.htm
www.aboveblack.com
setiathome.ssl.berkeley.edu





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