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SERVOVALVE
Poésie sono-graphique

Mû par on ne sait quel réflexe pavlovien, on insère "N Gone", le disque de Gregory P. aka Servovalve, dans une platine-Cd. Geste en apparence adéquat, puisque les membranes de nos enceintes sont bientôt parcourues de spasmes sous les assauts conjugués de rythmiques assez ardues.
Ces rythmes abrasifs agrègent de petites bulles mélodiques irisées ("Electric chairman") et des samples "ad hoc". C'est-à-dire complètement décalés par rapport à la virulence de ces Bpms ("Professor"). Par moments, ce vacarme s'atténue – ce qui renforce la vacuité des propos dispatchés ("Sans le savoir") – pour céder la place à une ballade mid-tempo ("Macroserv kolkoid") ou à de l'electronica mutante.
Tournant et retournant le boîtier du Cd en écoutant la chose, on finit par apercevoir le mot "Rom". Bon Dieu, mais c'est bien sûr ! On se précipite alors sur notre bonne veille bécane qui ingurgite ce "N Gone" avec un plaisir évident. D'autant que cette entité "sono-graphique" est bi (PC / Mac)…


Et là, c'est Noël ! Même s'il pleut… La musique est identique mais il arrive que des séquences se superposent, un peu comme un mix. Le son dialogue avec l'image. Et réciproquement. De manière fugitive, un visage puis une silhouette apparaissent en négatif. Ensuite, on croit apercevoir les rayonnages d'un supermarché complètement explosés de multiples couleurs. Merde, un Cd hallucinogène !
Mais l'essentiel de ces visions est provoqué par des constructions minimalistes. Lignes brisées. Lignes de fuites. Et autres idéogrammes géométriques. Des bleeps marquent parfois un point d'intersection, comme dans la "Matrix" de Rioji Ikeda… Un martèlement signale une évolution des datas.
Énumération / répétition / allitération : "N Gone" fonctionne, en un sens, sur un modèle poétique (cf. Prévert & Co). Tâches colorées et/ou structures mathématiques en noir et blanc : les éléments de ce kaléidoscope numérique sont en constant devenir, obéissants à une logique floue. Aléatoire.
Le hasard fait bien les choses… Mais on peut aussi agir radicalement sur la trame de ces évènements optiques. Philip K. Dick, disait : "si ce monde ne vous convient pas, changez en". Servovalve rétorque : appuyez sur la touche "K" !

Quels sont les mouvements et/ou techniques qui, selon toi, jalonnent la "préhistoire" du multimédia ?
Difficile de résumer cela en quelques lignes. En vrac, je dirais : l'Oulipo, Dada, Fluxus, Apple (Palo-Alto Research Center), Stellarc, William Burroughs (cut-up), les installations, le cinétisme, Brian Eno, Jodi.org, etc.

Comment as-tu été amené à t'orienter dans ce secteur ?
Tout simplement parce qu'il se trouve que les moyens actuels permettent de concevoir une expression artistique de ce type, tant dans sa composante visuelle que musicale. En l'occurrence, il ne s'agit pas de faire l'un ou l'autre, mais de trouver le meilleur moyen d'explorer ces champs esthétiques en manipulant ce nouveau magma. En 1995, j'ai fait une première tentative audio relayée par une distribution "intimiste" (K7)… J'ai également composé un morceau "dark-electronica" pour une compilation sortie sur Minus Habens. Et en 1998, j'ai réalisé ma première plage rom qui accompagnait le double album de Laurent Hô, "Syntetic". Enthousiasmés par ce "produit", les LTNO m'ont demandé de renouveler l'expérience sur leur opus "Global Cut". Ensuite, j'ai conçu la partie rom de "Wechma", un album signé The Atlas Project, et des compilations "Elements 1" (Uncivilized Music Compilation avec Laurent Ho, Somatic Response, Elektroplasma, Torgull, etc) et "Music For Dream Machine" (Optical Sound). Enfin, c'est Laurent Hô qui rendu possible ce projet "N Gone".

De quoi se compose "N Gone" ?
Concrètement, "N Gone" est un CD-Rom qui inclut une application sono-graphique visualisable sur Mac et PC. La plage audio du CD comprend 15 morceaux divisés en 8 plages reprenant, dans une version figée, gravée, inaltérable, les éléments audio de la plage rom. Question packaging, le boîtier évoque celui d'un DVD plutôt qu'un simple digipack audio. Sur plan du design, face à la standardisation de la quadrichromie, la pochette est dérivée d'un concept d'impression bichromique noir avec 3 couleurs RVB qui sont déclinées afin d'obtenir plus d'un millier de pochettes de couleurs différentes.

Sur quoi repose cette "interface" images / sons ?
Sur l'exploration chaotique d'un langage de programmation, dans mon cas le Lingo. Plus basiquement, il s'agit d'exploiter l'utilisation de tout outil informatique qui offre ses entrailles. "Nous ne percevons qu'une faible portion du monde qui nous entoure, le rôle du créateur est d'ouvrir de nouvelles fenêtres sur celui-ci, afin de nous permettre une accumulation / assimilation qui augmente le champ de nos perceptions"…

Dans ce processus, la notion d'aléas est bien sûr centrale. Au niveau des combinaisons images / sons, ce programme impulse une espèce de mouvement perpétuel, d'interactivité recyclable et/ou de création permanente qui te place finalement au même plan que le "spectacteur"…
Parfois, dans le déroulement de ce flux musical et visuel, il se produit effectivement des collisions "impré-visibles", des coïncidences inattendues, des instants de grâce. Ces cristallisations ne durent que quelques instants. Ce sont des moments excitants mais souvent très fragiles. Tout cela tient à des croisements ténus, si ce n'est maladroits, où les éléments sonores et visuels sont comme suspendus un bref laps de temps avant de replonger dans un maelstrom de données plus ou moins formelles. En mettant en place des mouvements désynchronisés, cela prend parfois vie et l'on observe alors des phénomènes harmonieux ou disgracieux. De fait, je suis, le premier spectateur de ces phénomènes mais, au final, je suis le fournisseur (pour ne pas dire mieux) d'un "univers" dans lequel l'utilisateur dispose d'un certain nombre d'axes de liberté plus ou moins importants selon les situations.

Cela dit, ta musique est très connotée "dark-ambient / tek-indus". Outre ton attirance pour ce style, est-ce que c'est aussi ce qui s'indexe le mieux avec ce générateur d'images ?
"N Gone" n'est pas vraiment un générateur d'image… Certains principes sont génératifs mais c'est davantage pour accompagner la fluidité du parcours. Et puis inutile d'annexer la musique aux visuels ou inversement, ils représentent simplement différentes facettes d'un même process. Initialement, c'est vrai, j'ai éprouvé un engouement pour les musiques sombres, froides... Mais progressivement, j'ai ressenti une attirance envers des environnements rythmiques denses, épileptiques… En résumé, "N Gone" fonctionne autour d'une musique binaire pour esprit monolithique en secteur tertiaire...

Comment gères-tu les paramètres de ces constructions visuelles et sonores lorsque tu fais des lives ?
Certains paramètres sont totalement aléatoires. D'autres, automatisés. D'autres encore, interactifs. Parfois, c'est un peu tout en même temps... Bref, pas vraiment de règles. Je laisse encore des automatismes m'échapper pour être moi-même surpris de certaines situations.

Jusqu'ici, certains ne concevaient la musique que pour danser. D'autres préféraient l'écouter. Plus rares sont ceux qui la conçoivent comme un moyen de penser. Est-ce que multimédia nous offre enfin une "vraie" musique "à voir" et non une simple B.O. illustrée comme les clips ?
Danser, écouter, penser sont différentes façons de ressentir la musique. Le "multimédia" n'est pas un Graal qui résumerait à lui seul toutes les autres sensations. C'est simplement une nouvelle couleur sur la palette. Non pas supérieure, mais différente.

Dans l'absolu, on peut laisser tourner ton disque-programme à la manière d'un économiseur d'écran; cette "zone" bizarre où l'image se met en "sourdine", en mode "passif"…
"N Gone" peut effectivement "tourner" comme cela. Il est totalement automatisé. Mais la touche "K" est là pour accélérer le processus... Pour redynamiser cette mise en scène aléatoire. L'action reste sous-jacente même si elle n'est pas toujours "apparente". La différence se situe plus entre la performance (live), où je conserve un contrôle même si il y a un "laissé aller", et la situation où l'utilisateur se retrouve seul devant son écran mais conserve le moyen d'interagir sur / avec ce qui lui est proposé par le biais de ce sésame.

Qu'est ce que tu proposes de plus, de différent, sur ton site ?
Le mouvement constant de ma recherche. C'est-à-dire l'accumulation "chrono-illogique" d'expériences sono-graphiques dont le CD-rom ne représente finalement qu'un intervalle.

Laurent Diouf
Propos recueillis en Octobre 2001, article paru dans FearDrop n°9, été 2002

Servovalve "N Gone" (Uw)
S www.servovalve.org
E
servo@club-internet.fr





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