WRECK THIS MESS > ARTICLES > ROOM40
ROOM40 : une nouvelle géographie sonore
Initié par Lawrence English, Room40 entreprend depuis l'an
2000 une cartographie de l'avant-garde musicale. Basée
à Brisbane, en Australie, cette structure accueille des
artistes originaires de cette "île-continent" tels Oren
Ambarchi, Philip Samartzis ou Robin Fox. Mais aussi des musiciens
internationaux. Et non des moindres puisque l'on remarque, sur le
catalogue bien fourni de ce label, des noms comme Taylor Deupree,
Richard Chartier, Tim Hecker, DJ Olive, eRikm, Janek Schaeffer,
Sébastien Roux, Luc Ferrari, Scanner et David Toop par
exemple !
Fields recordings, improvisations, pop expérimentale,
dérives électroniques, exercices
électro-acoustiques, musique concrète et
"sound-art", ambient environnemental, microscopic-music…
Lawrence English est un "traqueur de sons". En tant que label-manager,
mais aussi à la manière de Chris Watson pour ses
captations en milieu naturel, de Hazard (BJ Nilsen) lorsqu'il "jongle"
avec d'étranges fréquences ou de Douglas Benford
(The Sprawl) quand il organise une soirée où
intervient Deadbeat !
Tout comme les productions siglées Room40, sa
démarche est singulière. Une
singularité peut-être renforcée par ce
fameux sentiment d'insularité, où du moins de
celui d'être à l'écart des mouvements
et des modes qui traversent les États-Unis et l'Europe. Ce
"détachement" permettant ainsi de s'affirmer plus librement,
à la fois dans la création et l'exploration
d'environnements sonores dont on perçoit aussi
l'écho tridimensionnel au travers d'installations ou
d'expositions.
Pour commencer, quelques mots sur ton travail…
J'ai toujours été passionné par le
son, mais je n'ai jamais été enclin à
établir une différence entre le fait
d'apprécier un paysage, par exemple, et une chanson. Les
deux présentent des qualités et sont riches
d'expérience. Je pense que cette tendance trouve son moyen
d'expression au travers de mon travail…
Je viens juste de finir un nouvel album solo pour 12K qui s'intitule A
Colour For Autumn. C'est le second d'une série de disques
"saisonniers" qui fait suite à For A Varying Degrees Of
Winter publié chez Baskaru. Cet album est basé
sur une grande variété de field recordings,
d'indices sonores et autres éléments qui agissent
comme des guides et permettent de suggérer l'idée
d'une saison au travers du son et de la musique. C'est une
idée simple, mais j'y trouve une source continuelle de
variations possibles.
J'ai aussi terminé un autre disque avec mon vieil ami
Tenniscoats. Nous explorons également le
procédé du field recordings. Nous avons
utilisé toutes sortes d'ambiances sonores, d'espaces et de
lieux (souterrains, rivières, etc.) qui interagissent, qui
interfèrent avec nos compositions… Cet album
s'appelle Temporacha et il va sortir prochainement sur
Room40…
Comment envisages-tu cette "correspondance" entre espace et son dans le
cadre des field recordings et installations ?
Pour moi et je suis sûr que c'est le cas pour
beaucoup d'artistes sonores le rapport entre espace et son
est un des thèmes centraux de mes recherches. Mais ce qui
m'a principalement motivé, au niveau de la plupart de mes
travaux récents avec des field recordings ainsi qu'au
travers des installations, c'est d'accéder à des
sons qui ne font pas partie du spectre de ceux de la vie
quotidienne…
Je viens de finir une pièce intitulée Three Part
Harmony For Architecture pour le Huddersfield Contemporary Music
Festival. C'est une exploration des résonances sonores,
inaudibles, de l'immeuble où a lieu ce festival : les
signatures électro-magnétiques, les infrasons,
etc. Je suis fasciné par les limites de l'audition humaine.
Durant les 3-4 dernières années, j'ai aussi fait
beaucoup d'enregistrements basés sur des VLF [Very Low
Frequency, ondes à basses fréquences, dites aussi
myriamétriques] captées dans la haute
atmosphère et aussi sur d'autres sources émises
du système solaire la plupart de ces travaux
n'ont pas encore été
édités.
J'ai aussi réalisé des enregistrements
hydrophoniques, des petits mouvements de l'eau dans le sable, pour
explorer cette notion d'espace, de spatialisation. Dans le courant de
cette année, je vais également travailler sur
deux projets "mixed media", à partir de captations, dont une
provient de mon récent séjour en Amazonie, au
Brésil.
Travailler sur des installations et dans d'autres formats est quelque
chose qui m'a toujours amusé. Il y a quelque chose d'assez
particulier dans la création d'un environnement ou d'une
installation sonore au travers desquels les gens peuvent explorer les
relations entre le son, la vision et l'espace dans une autre
configuration…
Dans quelle perspective s'inscrit l'histoire et la philosophie de
Room40 ?
Room40 a démarré en 2000, prenant la suite d'un
autre label que je pilotais et qui était parvenu
à son terme. En fait, je cherchais à
réunir sous une seule enseigne de multiples
activités : production, édition de publications,
gestion d'œuvres commissionnées, concerts et
tournées, commissariat d'expositions… Et je suis
reconnaissant d'avoir l'aide de John Chantler en Angleterre, Dan Lewis,
stagiaire pour Room40, ici, à Brisbane, ainsi que ma femme
Rebecca avec qui je co-gère également le label
Someone Good <www.someonegood.org>.
Room40 a toujours focalisé sur des artistes qui
s'investissent sur une idée ou une proposition bien
particulière. Pratiquement toutes nos
réalisations sont dirigées dans une direction
spécifique, que ce soit esthétique, conceptuelle
ou autre… À mon sens, il doit y avoir un point de
repère, une ligne esthétique qui unit la majeure
partie des productions d'un label. Et c'est un des aspects propre aux
labels que j'apprécie vraiment, comme Touch, Kranky, 12 K,
etc. J'essaye de créer quelque chose de la sorte avec
Room40, en trouvant des artistes et des sons qui portent en eux une
qualité rare, unique, mais qui ne sonnent pas tous pareils
(ce serait ennuyeux); tout en gardant une qualité
d'écoute quelque soit la nature du disque.
L'idée étant aussi que chaque sortie ne soit pas
réductible au fait d'être "le nouveau disque
de…". Si l'on prend par exemple Ku de Greg Davis &
Jeph Jarman, c'est très différent de ce qu'ils
font en solo tout en étant très marqué
par leurs empreintes artistiques respectives. Totemo Aimasho de
Tenniscoats, ou bien U de Tujiko Noriko, sont aussi de bons exemples de
cette caractéristique. Ces albums sont en
corrélation avec les autres productions de ces artistes,
tout en étant uniques par leur direction, les
idées et les nouveaux territoires qu'ils explorent. Je pense
que cette "quête" visant à dégager
quelque chose de différent, de particulier, pour chaque
disque, donne une identité forte au catalogue de Room40.
Quels sont les autres projets liés à Room40 et
les évènements dans lesquels tu es
impliqué ?
En fait, nous sommes investis dans bon nombre de projets. Cette
année, nous célébrons la fin de
Fabrique. Une série de soirées
commencées il y a 8 ans, à Brisbane Powerhouse,
un bel endroit près du fleuve [Brisbane River]. Cet
évènement était axé autour
de toutes les formes d'avant-garde musicale et je suis fier de pouvoir
dire que nous avons été capables de faire venir
des musiciens renommés à Brisbane et en
Australie; certains pour la première fois. La
dernière a eu lieu en février, c'était
la quarantième [avec Tenniscoats, Gudrun Gut et The
Deadnotes]. Dès le départ, nous avions
prévu d'en faire seulement 40. Nous avons atteint ce
chiffre, c'était donc le moment de conclure: même
avec un peu de tristesse…
D'autre part, je suis également en charge de MONO, une
série d'évènements à
l'Institut d'Art Moderne de Brisbane. Ainsi que Syncretism et
NineHoursNorth, deux autres soirées au Judith Wright Centre
où je serai le 21 mars pour présenter
mon album, A Colour For Autumn. Ce sont des
évènements dédiés
à la musique avant-gardiste de l'Asie. Par an, cela
représente entre 20 et 50 concerts !
En 2005, nous avons aussi initié Open Frame. Un festival
annuel qui nous permet de célébrer tout ce que
Room40 met en avant et de réunir de nombreux artistes et
amis. Chaque année, nous explorons une direction
particulière. Pour la première
édition, nous nous sommes focalisés sur la
musique improvisée. L'année suivante, sur la
notion de densité et de dynamique. L'année
dernière, nous avons privilégié la
notion de captation et de performance. Nous avions notamment Lucky
Dragons qui a joué avec Domineco Sciajno et le
résultat était assez
spécial…
Laurent Diouf
(article publié dans MCD #51, mars-avril 2009)
Infos: www.lawrenceenglish.com
Site: www.room40.org
Blog: http://room40.org/blog/
Dernières références:
Asher, Landscape Studies (Room40)
DJ Olive, Triage (Room40)
DNE, 47 Songs Humans Shouldn't Sing (Room40)
Francisco López & Lawrence English, HB (Baskaru)
Hear, 5 Pieces (Room40)
I8u, 10-33cm (Room40)
Lawrence English, A Colour For Autumn (12k)
Thomasz Bednarczyk, Painting Sky Together (Room40)
Laurent Diouf @ WTM-Paris