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OPÉRATION PHOENIX :

RE-LOAD AMBIENT est mort ! Après avoir longtemps hésité sur la conduite à tenir, Big Time Int. vient d’y mettre un terme sans avoir jamais saisi l’importance de cette structure. Mais peu importe car ce label va renaître de ses cendres via Sub Rosa sous le nom d’AMBIVALENCE

"Le philosophe et les sortilèges"
Rendre l’ambient plus flamboyant en y ajoutant des aspérités, en gommant les couleurs pastels au profit du noir et blanc, en jouant sur les contrastes et le clair-obscur; prendre à contre-pied les règles établies et faire de l’anti chill-out : tel a été le letmotiv de Re-Load Ambient. Ce remaniement passe essentiellement par la techno et l’indus. Sous ces impulsions, l’ambient devient à la fois sombre et étincellant. Un univers sonore très particulier qui repose sur des textures rugueuses d’où s’échappent des plaintes, des mélopées synthétiques qui se cabrent sous l’assaut de rythmes frénétiques, des climats tempérés ou, au contraire, des tempêtes bruitistes. Tous les aspects de la musique électronique ont été revus et corrigés à l’aune de cette mixture. Il est rare que des labels deviennent synonymes d’un style avec si peu de production à leur actif. Six albums ont suffit pour transfigurer définivement la galaxie "ambient". Re-Load Ambient est entré dans légende par l’intermédiaire d’Olivier Moreau (Delta Files) & John N. Sellekaers (Torsion), Acid Kirk (Psychonauts) & Laurent Jadot (Phlegm) et Seal Phüric (Seekness); le metteur en scène de ces ambiances cinématographiques. Un personnage discret : "Je travaille à effacer ma propre histoire". Un des rares musiciens à mener une réflexion sur la musique, à en proposer une "philosophie". A la lumière des étranges mais prenantes productions de son label, on se doute quels sont les auteurs qui exercent une influence bénéfique sur son travail. Cioran, par exemple mais pas par hasard, dont Seal Phüric soupçonne "que la lecture de ses écrits calme l’optimisme"… Dans le genre, Clément Rosset n’est pas mal non plus et ce sont quelques intitulés de ses ouvrages que l’on a "samplé" en guise de sous-titres à cet article. Juste pour le (no) fun, à l’image des atmosphères décalées qui ont fait le renom de Re-Load Ambient. En fait, c’est Carlos Castaneda (R.I.P. depuis peu !) qui fait chanceller les certitudes musicales de Seal Phüric : "Ces lectures ont tendances à me souffler que le reste n’est que perte de temps et d’énergie. A tel point que j’ai parfois le sentiment que le travail véritable se trouve en la confrontation de mes convictions vacillantes face à la puissance de cette oeuvre plutôt qu’en l’élaboration de musique électronique qui ne fait qu’effleurer cette vérité créatrice. Le résultat sonore étant en effet bien souvent en deçà de mes désirs, probablement par manque cruel de ce "pouvoir" dont parle le sorcier de Castaneda". Si l’on a souvent catalogué les albums de Seekness comme étant ceux d’un torturé, on comprend mieux pourquoi… D’ailleurs le prolongement de ce projet sera peut-être plus scriptural que musical. "Je suis en train de terminer un recueil de réflexions diverses basé sur un concept d’écriture expérimentale. Une sorte de carnet de pensées, diverses et mélangées, qui fera peut-être l’objet d’un travail visuel et sonore pour Seekness".

"Le réel et son double"
L’oeil & l’esprit version musique électronique et expérimentale… Pour le mémoire d’un étudiant, Seal Phüric a écrit un texte qui permet de mieux "cadrer" le rapport image / son. Extrait. "Qui ne s’est point surpris, en fermant les yeux, à revoir la scène d’un film dont il réécoute la B.O. Oublions le film et soumettons la même personne à une entité sonore quelconque, c’est-à-dire non-liée à un récit cinématographique… La qualité et l’intérêt de l’image mentale obtenue (ou son abscence) dépendra alors de deux choses : des capacité imaginatives de l’auditeur et du potentiel illustratif de l’entité sonore proposée. Je parle d’entité sonore car la musique "traditionnelle", faite de notes et d’accords rendus par des instruments acoustiques, a le plus souvent un rôle émotionnel et complémentaire à l’image, de l’ordre du sentiment, plutôt qu’un rôle structurel destiné à complexifier ou à relativiser le sens de l’image. A l’ère électronique, l’ambient semble vouloir naturellement revendiquer cette démarche. Ce qui donne lieu, pour le pire, à de vagues ambiances naturalistes lorgnant vers le New Age; et pour le meilleur, à de sompteuses bandes originales de films fictifs dont la multiplicité scénaristique dépendra du niveau d’écoute de l’auditeur et de la précision des "balises sonores" placées par les compositeurs. L’exemple type provient du groupe Anglais surdoué Reload [formation homonyme qui s’est distingué sur le label Infonet]. Leur album "A Collection Of Short Stories" est une sucession de treize chapitres formant une histoire. Chaque "dialogue" figure sous forme de texte dans le livret et le bruitage y est aussi décrit comme dans un synopsis. Le deuxième album, "Global Communication : 76 14" exclut, par contre, tout commentaire à l’exception du timing des morceaux; seul référence donnée comme titre. Mais les auditeurs sont invités à leur envoyer les textes des histoires que cet album leur suggère. La boucle serait-elle bouclée ? Peut-être pas… En cinéma, tout le monde cerne à présent la différence évidente qu’il existe entre un fondu-enchaîné et le morphing. Mais, à cent lieues du mixage classique, qu’en est-il du morphing sonore ? L’opération est à présent techniquement possible bien qu’inaccessible financièrement pour le commun des mortels. La bande son du film "Farinelli", qui a nécessité un intense bidouillage sonore, en fait l’expérience et a convaincu les plus sceptiques. Maintenant, tachez d’imaginer le morphing entre une voix humaine et une flûte traversière (chose faite) ou celui des bruits d’un marteau piqueur et des gouttes de pluies tombant sur du carrelage (chose à faire). Fermez les yeux et imaginez le point de jonction : on touche à l’indicible, à l’inconnu. Mais c’est la spatialisation, avec les techniques de multiphonie tel quelles sont expérimentées dans certains concerts de musique acousmatique par exemple, qui permet la visualisation du son. C’est en couplant ces diverses technologies que l’on est amené à pouvoir parler réellement d’architecture sonore".

"La force majeure"
De la théorie à la pratique. Outre les références ciné dont les albums de Seekness sont truffés comme autant de séquelles d’une formation antérieure, Seal Phüric envisage-t-il de faire une "vraie" B.O. ? "C’est un de mes buts ultimes… Mon premier contact concret avec le cinéma a été une participation à la bande son d’un court métrage de Stéphane Vuillet, "Le sourire des femmes". Ce film a été diffusé par Canal + et il passera prochaînement sur Arte. Il s’agit d’un court extrait (20") de ma première collaboration musicale avec Olivier Moreau". En attendant de retrouver ses élucubrations pour écran panoramique et son THX, il sera peut-être possible d’avoir un avant-goût de cette interaction entre l’image et la musique lors d’un mix "en temps réel" durant une projection vidéo… "Le Cyber Théâtre à Bruxelles propose de temps en temps ce type de démarche à laquelle je compte me frotter bientôt. D’autre part, mes lives sont emprunts d’images cinématographiques, compilées selon mes goûts et en fonction de la thématique sonore. D’une manière générale, je considère qu’un bon live doit créer une surprise. Je pense notamment à l’étonnante performance de Contrastate lors du Festival des Musiques Ultimes, à Nevers l’année dernière. Le visuel relevait carrément l’impact sonore de deux ou trois crans". Profitons en pour rappeler qu’Olivier Moreau / Delta Files a assuré un set très techno-tronique durant ce festival. Virtus, i.e. Seekness version "technoïde", sonne également différemment : "En tant que DJ, je joue exclusivement ce qui me plaît et ce que j’estime digne d’être proposé à un dancefloor réceptif. En live, je suis limité par mes propres capacités créatrices. Si le résultat semble différent, tu me rassures en suggérant que je ne cherche pas à reproduire trait pour trait ce que j’écoute mais tu me livres aussi tout cru à l’angoisse de ne pas être à la hauteur de ce que je mixe". Pour autant, dans une configuration plus "soft" est-il permis de se transformer en conteur ? "Dans le sens où un DJ ambient est censé raconter une histoire : oui, je l’espère…" Auquel cas, une émission de radio ne serait-elle pas l’idéal pour un tel scénario ? "S’il s’agit d’un mix — qu’il soit techno, ambient ou bal musette peu importe — il convient de ne pas ouvrir le micro durant le set sinon, qui plus est, les auditeurs friands de cassettes en seraient dépités ! Le tout est de prévenir… Mais à mon avis, la radio est plus propice à une sélection entrecoupée d’infos susceptibles de renseigner l’auditeur sur ce qu’il écoute. Deux intervenants minimum, un DJ et un journaliste, étant à mon sens le cocktail idéal pour rompre la monotonie d’une émission et/ou des réflexions solitaires et souvent rébarbatives de certains animateurs… Je dis cela car je me suis souvent fait chier tout seul derrière un micro : c’est pénible, alors que l’ambiance festive d’un groupe se communique inévitablement à l’antenne. Ceci dit, les émissions que l’on écoute vraiment sont souvent des programmes pensés et structurés mais cela exige du temps, y compris pour fidèliser un public. C’est pourquoi j’ai cessé de faire de la radio, faute de temps, de structures et d’intervenants convenables".

"Le principe de cruauté"
Résumons : "Toute musique est par nature perceptivement "ambiante" ", dixit Seal Phüric. Cela suppose une vision globale de la musique — "A mon avis, cette notion de globalité est primordiale. La notion d’éclectisme est à la mode mais notre désir de globalité est sincére" — et surtout, une remise en cause des préjugés concernant l’ambient, ce que semblait indiquer le nom du label. "En fait, ce terme m’a été imposé pour des raisons commerciales… Je m’y suis fait dans la mesure où le fait de "re-loader" le sens du mot "ambient" semblait pouvoir correspondre à une démarche artistique défendable". Une démarche cohérente qui vise à décloisonner les genres, à s’emparer de différents styles, à utiliser les matériaux les plus divers, à créer une émulsion; y compris entre les différentes formations. "L’évolution de chacun, au sein du label, tend à s’éclater en une myriades d’influences nouvelles que nous n’aurions nous-même jamais imaginé. Les styles les plus inattendus ont tendance à influer sur nos travaux les plus récents bien que ces choses soient souvent détournées par manque de maîtrise ou par jeu. Avoir un profond respect pour ces styles et ces influences n’est pas incompatible avec un détournement affecteux". Qui aime bien, châtie bien… Et c’est aussi sur cette modalité que l’indus et la techno s’interpénètrent de manière "de plus en plus évidente et donnent naissance à un relatif renouveau des deux scènes. On se dirige vers une certaine fusion. Ceci se fait au prix de quelques désastres pour certains artistes issus du milieu indus qui s’essayent à une techno naïve; mais je ne peux pas trop juger, étant pour ma part originaire de la scène dite techno". Certes mais quoi qu’il en soit et en dépit des étiquettes, les compositions de Phlegm, Seekness & Co. sont fortement sous l’emprise de l’indus. D’ailleurs, comme beaucoup d’autres, Seal Phüric emploi le mot rituel pour désigner cette procédure d’approche. "Empreint de mysticisme, un rituel n’est qu’une tentative pour se rapprocher de la question divine. L’aspect sombre de la musique rituelle est lié à la tourmente de cette quête d’une entité plus spirituelle que religieuse, globale mais fuyante; dont on ne peut se porter garant de l’existence tangible. La frustration humaine naît de cet impalpable. Musicalement, cela donne lieu à ce côté implorant, souvent tamisé, mais qui peut se révéler tout simplement beau et envoûtant lorsque l’auditeur réceptif y perçoit la sensibilité inexplicable dont pourrait se farder l’Insondable. Pour l’Occident matérialiste, l’exotisme des cultures "primitives" africaines est bien sûr l’archétype et le cliché d’un peuple qui a su garder un contact essentiel avec l’inexplicable. Cet "africain qui sommeille en chacun de nous", comme tu dis, menace de s’échapper mais se préserve par la ritualisation de ces ambiances sonores. Il est évident que cette musique du questionnement, qualifiée de "dark" par certains, est angoissante pour beaucoup de personnes car elle ne leur apporte pas de réponses…".

"Logique du pire"
Ces interrogations sont éternelles et c’est pour cela que l’on va retrouver le même "esprit" derrière les futures productions d’Ambivalence. Avant cela, un double maxi de Virtus fera office d’épitaphe… Distribution défaillante et promotion inexistante : la logique du pire a eu raison d’un excellent label. Et ce au moment même où d’autres territoires étaient conquis; Torsion s’autorisant quelques dérives "drum & bass", voir dubbisantes. N’en déplaise à Seal Phüric qui se méfie comme de la peste de tous ces termes par essence trop réducteurs comparé à une telle démarche : "il vaut mieux rester évasif, parler des causes et des effets plutôt que du tiroir bancal dans lesquel on les range". Et c’est sans doute ce "flou" artistique qui a effrayé Big Time Int, la maison mère. Pour une fois, la peur a changé de camp ! "From our fears to yours", telle était la devise du premier communiqué de Re-Load Ambient paru lors de son lancement en 95. Un manifeste où il était déjà écrit que "l’ambient devrait être rebaptisé "ambivalent" pour être plus crédible". C’est désormais chose faites… "Subdivision ponctuelle de Sub Rosa, Ambivalence est la suite logique de Re-Load Ambient. Sub Rosa étant un label atypique, motivé et expérimenté, je me suis proposé de leur apporter un style qu’ils n’explorent que ponctuellement. Notre collaboration repose sur un intérêt artistique réciproque qui, je l’espère, aboutira enfin à un résultat probant. Tout dépendra de l’exigence de mes choix et de leur propension à cerner la démarche adéquat. Si tout fonctionne comme prévu, la première sortie sera un album de Marco Passarani [Nature Rec.] disponible en vinyl et Cd avec un artwork signé par mon vieux comparse Sandro Paoli; "metteur en boost" de talent qui planchera sur l’ensemble du graphisme d’Ambivalence. Dans un deuxième temps, afin de clarifier la connexion entre Re-Load Ambient et Ambivalence, il y aura une compilation réunissant les artistes qui sont restés en stand-by et quelques compagnons de galère que les errements du destin ont grâcieusement mis sur ma route parsemées d’embûches : Léo Anibaldi, Hybryds, Somatic Response et, bien sûr, Marco Passarani ainsi que les formations qui sévissaient sur Re-Load Ambient [Delta Files, Phlegm, Psychonauts, Seekness, Torsion]. Sous réserve, j’envigage d’y adjoindre un titre inédit de Locust (Mark Van Hoen, première période) ainsi que Gescom (Autechre & Co.) et une production de la scène acousmatique qui recèle de trésors. Tout ceci donnera lieu à une compilation dont la force dépendra de la motivation de chacun à sacrifier un morceau qu’il considérait jusque là comme le moteur éventuel d’un projet plus personnel. Je sussure cela en regard des compils fonds de tiroirs et/ou bardés de morceaux non-exclusifs… La suite dépendra de la confiance que m’accordera Sub Rosa et de l’intrangiseance dont je dois faire preuve, pour ma part, quant à la sélection préliminaire. Dans la mesure où certains de mes projets sont en attente depuis des lustres, j’aimerais bien me réserver une certaine priorité sur la troisième production. Il s’agira probablement d’Antidote : là aussi, en plus "acoustique" et moins "négatif", c’est la suite logique de Seekness; dont le prochain album se fera volontairement attendre. Mais il sera encore plus aboutit, c’est-à-dire plus unitaire et moins épars que les précédents".

Laurent Diouf
article publié dans Octopus n° 8, Automne 1998

Merci à Seal Phüric et bonne chance pour Ambivalence.
Pour en savoir plus, reportez vous au dossier et à l’interview fleuve parue dans L’Ultime Atome (n° 5 et 6).
L’intégralité du texte du mémoire est disponible sur internet : http://archi.org/virtualcommunities/cyberka/intro.html

Discographie
Re-Load Ambient :
Delta Files - "Body Bags"
Phlegm - "Ashes"
Seekness - "Devious Destiny"
Seekness - "The Crack Between The Nothing"
Psychonauts - "Alchemy"
Torsion "Dark Tatoo Satellite"

Reload Ltd :
Acid Kirk "Psychonautic Experiment 3"
Delta Files "Acpklenc"
Subexplored "The Puzzled Truth" [Acid Kirk & Seal Phüric]
Virtus Vol. 1 "E.P. Lepsy"
Virtus Vol. 2 "E.P. Delic"
Virtus Vol. 4 "E.P. Cure"
Virtus Vol. 4 "E.P. Taph" [double maxi]

Ambivalence :
Marco Passarani - "Unspeakable Future Outbreaks"

Annexes :
Seekness - "Cracked brain", un titre inédit pour la compilation "Technoir" sur Ant-Zen.
Seekness - deux remixes exclusifs composés pour "In-Qui-É-Tude", une chrorégraphie de Claudio Bernado pour la compagnie Nomades, disponible sur le label Italien Eclectic.
Subexplored - "Cyberjail" et Seekness - "Suspicious", titres inédits pour la compilation "WTM Rémission 1" sur Noise Museum Rec.

 





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