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PHILIP JECK : l'homme qui faisait tourner les tables
Si vous possédez
un exemplaire de Host, vous détenez un collector ! En effet, cet
album mis sur le marché mi-novembre 2003 par Sub Rosa a été
retiré de la vente, faute d'accord préalable. Dommage car ce
disque était un bon exemple du travail de Philip Jeck, grand-maître
du turntablism.
Composé de trois
longues pièces bruitistes, dont une de 24 minutes, ce CD contenait,
de plus, un bonus vidéo d'une durée comparable au format
quicktime / mpeg qui le montrait en train d'opérer dans les
locaux de Radio Campus à Bruxelles, en 2001. Comme à son habitude
lorsqu'il se produit en public, on y voyait ce grand manipulateur assis derrière
une table où régnait un joyeux désordre. De vieux vinyls
sortis de leurs pochettes côtoient d'antiques tourne-disques
Un petit clavier (Casio) et ce qui semble être un rack d'effet ou un
sampler sont reliés à une table de mixage
D'autres objets
(minidisc) et appareils improbables paraissent attendre l'instant fatal où
Philip Jeck jugera bon de les incorporer dans ses sculptures sonores.
Pour une fois, d'ailleurs,
cette expression n'est pas galvaudée. Philip Jeck a derrière
lui une formation initiale en arts plastiques, spécialement en peinture
et sculpture. Et son approche musicale fait irrésistiblement penser
aux oeuvres d'Arman. Comme lui, ses créations sont basées sur
des accumulations et superpositions, ainsi que des découpages, des
séquences récurrentes, qui amènent à reconsidérer
sous un autre angle l'objet original. En l'occurrence, Philip Jeck multiplie
les boucles et détourne des extraits musicaux ou des documents sonores.
On parlera dans ce cas-là, aussi, de plunderphonic;
terme américain qui désigne une pratique militante du sampling
et du plagiat (cf. John Oswald).
Il joue sur la répétition
du même (loops) et les dissonances qu'il module en variant la vitesse des
vinyls qui constituent sa matière première. Mais si Philip Jeck
utilise des disques et des platines, il fonctionne néanmoins à
l'exact opposé des DJs. Si ses manipulations réclament également
une technique et méticulosité sans faille, elles ne débouchent
pas pour autant sur un mix au tempo millimétré, surfant sur
des enchaînements fluides. Au culte de la modernité métronomique,
Philip Jeck répond par une contre-plongée dans des archives
sonores et par l'utilisation iconoclaste de phonographes dont il perturbe
manuellement le bon fonctionnement.
Sur ce plan, le turntabilism
est plus proche de la musique concrète puisque cela intègre
aussi, par exemple, l'idée de rupture. Comme nous le soulignons à
propos de Xavier Garcia Bardon alias
Saule qui marche sur ses traces, le son de ces conglomérats est brut
et les imperfections des tracks, comme des supports, font partie du décor
Tout réside dans les textures et les ambiances, plutôt softs
et hypnotiques malgré les irrégularités qui les composent
(craquements, bruits parasites, effets de masse, sauts, etc.). Et les morceaux
sont souvent joués in extenso
ou, à l'inverse, réduits à une fine parcelle délimitée
par des coupures sur le sillon ou des autocollants qui oblitèrent le
passage du saphir. C'est ce qu'on appelle, à la manière de la
scène électro-acoustique, des "disques préparés".
Tout cela confère
une densité qui, paradoxalement, allège ces dissonances et tempère
cette impression de "disque rayé" ! C'est particulièrement
le cas à l'écoute de 7
son septième album composé de sept pièces
qui vient de paraître sur le label Touch. Les bribes mélodiques
qui surgissent de façon erratique, comme des rayons de soleil qui joueraient
au chat et à la souris avec des cumulo-nimbus, renforcent le caractère
irréel de ces tapisseries musicales pratiquement dénuées
de tout tempo. Seuls un frottement, lent et circulaire, et des cuts esquissent
en arrière-plan un semblant de rythmique que l'on finit par déceler
entre deux borborygmes plus ou moins harmoniques.
Bien entendu, si l'on
ose dire, ce genre d'environnement sonore requiert une capacité d'écoute
particulière. À l'heure des Bpms et des sonorités digitales
à la perfection clinique, ces bidouillages exigent une certaine ouverture
d'esprit
Mais on s'y immerge d'autant plus facilement lorsqu'ils sont
combinés avec l'image, ainsi qu'on a pu le vérifier lors de
son passage à Paris, il y a un an et demi dans le cadre du festival
Portées A L'Écran. Correspondance artistique oblige, il s'agit de visuels aux
couleurs incertaines, de films subjectifs plutôt que narratifs, de chutes
ou plutôt de rushes qui répondent
aux found-soundsqu'il met en oeuvre.
Et si ses premières interventions ont accompagné les corps mis
en mouvement par le chorégraphe Laurie Booth, Philip Jeck multiplie
désormais performances et installations dans le circuit de l'art contemporain
(Goethe Institut, Hayward Gallery
).
Laurent Diouf
Article publié dans MCD en Janvier 2004
Philip Jeck, 7 (Touch)
Philip Jeck, Host (Sub Rosa)
site: www.philipjeck.com
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