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MUSIQUE ELECTRONIQUE & ENGAGEMENT POLITIQUE
La génération techno a-t-elle une âme, ou plutôt, une conscience politique ? Editée récemment par Onitor, la compilation, "Politronics" contraction de politics et electronics tente de faire le point sur cette thématique dans des articles proposés en complément de titres signés Schneider TM, AGF, Radio Boy, Mouse On Mars et V/VM. Question centrale: une musique instrumentale peut-elle véhiculer un message politique ? La réponse est oui : la techno est peut-être aphone mais pas atone politiquement. Les icônes pop-rock et/ou les bads boys des cités n'ont, heureusement, pas le monopole du discours social. Les technoïdes leurs abandonnent bien volontiers les bons sentiments et les mauvais délires. C'est à dire le texte, mais pas le contexte
En préambule, on rappellera une fois de plus la profession de foi de David Thrussel aka Black Lung: une musique instrumentale est, et se doit d'être, engagée. Et elle peut l'être par l'ambiance qu'elle dégage (sombre, pesante ) mais aussi par l'emploi de samples, inserts et autres documents sonores qui viennent pallier les "non-dits" De même que le design des pochettes, le détournement des code-barres et de la signalétique imposée par la législation. Ainsi que les écrits annexes et/ou les vidéos pouvant accompagner un album ou un set. L'attitude scénique et le mode vie des musiciens, comme des DJs, étant bien évidemment aussi porteur de sens politique. Deux exemples: Alec Empire (Atari Teenage Riot / Digital Hardcore Rec.), qui revendique violemment l'héritage des années de plomb en prônant une "action directe" contre les néo-fascites, et le collectif Underground Resistance piloté par l'intransigeant Mad Mike, sorte de "Blacks Panthers" de la techno
Sur le terrain, certains sound-systems se sont transformés en tribunes politiques. Jusqu'au début des années 90s, Gary Clail, qui officiait alors au sein du On-U Sound System, haranguait le public avec un mégaphone, juché sur une estrade entre deux murs d'enceintes et un mix funky-dubby industriel D'autres, propagent des "rythmes répétitifs" avec une ardeur sans égale et une philosophie de vie libertaire. Mais sous les coups de matraque des policiers mettant en oeuvre la politique répressive des conservateurs Anglais (la fameuse Criminal Justice Bill qui mobilisera tant d'énergies et de projets discographiques contre elle), les Travellers sont contraints de traverser la Manche pour venir se réfugier en France; avant dessaimer leurs sound-systems sur tout le continent. Depuis cet exode, lHexagone a découvert livresse des free-parties, le néo-tribalisme des teknivals. Ensuite, la tolérance à l'égard des ravers s'est émoussée. La loi Mariani est passée par là mais la riposte s'organise. La scène free se fédère tant bien que mal afin de lutter pour sa survie (collectifs des sons: http://coll-soundz.fr.st) et surtout relie son combat à celui, plus général, des lois sécuritaires initiées par le petit Nicolas. Et à la situation internationale, comme on a pu le constater lors de l'appel à manifester lancé l'année dernière à Marseille pour le Karnaval des Sons.
Une forme d'action qui devrait se renouveler, d'autant qu'elle n'est pas soumise aux mêmes impératifs que l'organisation d'une rave Au passage, on réaffirmera notre effarement devant une société à ce point crispée et violente envers sa jeunesse coupable seulement de se livrer à quelques excès de décibels et de substances illicites On ricanera également, devant l'attitude des pouvoirs publics pris au piège du carcan répressif qu'ils ont mis en place (demande d'autorisation préalable, etc.) et désormais contraints de co-organiser des tekos (celui du 1er Mai, notamment) où affluent les "touristes" Enfin, pour clore ce chapitre, rappelons qu'il existe aussi des points de frictions autours des évènements corporatistes et/ou commerciaux. Ainsi, en marge de la Love Parade colorée de Berlin, s'est montée une contre-offensive dark et hardcore, la Hate Parade. De même que la mercantile et très vulgaire Miami Conference a fait l'objet d'une Anti-Conferential Manoeuvers de la part de la galaxie electronica.

Parmi les polémiques qui ont surgi avec l'arrivée des musiques électroniques (de la techno à l'ambient), on se souvient de celle sur le sampling. Débat aujourd'hui quelque peu mis en sommeil depuis que l'industrie "phonographique" aux abois tire à boulet rouge sur Internet et les nouveaux supports numériques (cdr, mp3). Cette controverse avait donné lieu à des initiatives comme celle du mouvement M.A.C.O.S. (Musicians Against Copyrighting Of Samples) dans lequel Black Lung, encore lui, voyait un mouvement d'auto-défense contre lemprise de corporatismes qui trustent les moyens de diffusion et revendiquant le droit au sens strict et en opposition à cette législation inique de recycler, de ré-utiliser des élèments sonores dans un but artistique. Scanner, spécialement à l'époque où Robin Rimbaud travaillait encore avec Steve Williams, s'inscrit dans cette pratique de recyclage; à la suite également des collages et détournements opérés par la mouvance plunderphonic (Negativland, Producers For Bob, The Tape-beatles).
En piratant des conversations téléphoniques, ils soulignaient l'omniprésence des systèmes de radio (et télé) surveillance dans notre société. Dans la même veine, on mentionnera Signal Territory (= Projekt Atol-Pact Systems + Random Logic) qui dénonce le réseau Echelon en (dé)modulant des fréquences émises par des satellites Dans un autre style, Terre Thaemlitz utilise des archives sonores (radio de l'ANC, etc.) pour faire passer un message de paix. Et le collectif Ultra-Red enregistre des ambiances de manifs qu'il mixe sur des "clicks & cuts" et autres abstract-grooves. A la frontière du reportage audio, leurs albums prolongent leurs actes militants : prise de position en faveur des sans-papiers new-yorkais (avec ce que cela suppose comme pression dans l'Amérique de Bush junior ), défense de lieux de rencontres homosexuelles ou combat pour l'attribution de logements sociaux aux minorités.
A propos d'actes politiques véritables, d'engagement sans retour, le must reste, à ce jour, les interventions pratiquées par K.L.F. qui culminèrent avec un formidable autodafé: suite aux tubesques "What time is love", "3 A.M. eternal" et autres "Last train to trancentral", James Cauty et Bill Drummond demandèrent à toucher leurs droits d'auteurs en liquide et y mirent le feu lors d'un happening filmé. Montant évaporé: 1 million de £ ! Respect. Pied-de-nez jubilatoire vis-à-vis du business musical qui s'inspire directement de certaines actions que menèrent les provos. Puisque l'on parle de cette "tornade blanche", mentionnons aussi les situs qui influencent toujours certains activistes de la scène électronique. En premier lieu Richard H. Kirk, rescapé de l'aventure industrielle (Cabaret Voltaire), à qui on doit, notamment, la bande-son hypnotique d'un film situationniste, Agents With False Memories. Connu pour ses "dérives" minimal-techno, Johan Fotmeijer aka Claudia Bonarelli a pour sa part carrément titré un de ses morceaux "Vaneigem"; et d'autres "Commune", "Feminist" Scotché sur le printemps qui refleurira peut-être un jour, son dernier disque, un 10" paru il y a quelques semaines s'intitule May '68 et un des précédents album reprenait comme titre le fameux slogan, Boredom is Counterrevolutionary. Déjà, Mark Stewart pour qui le dub est, avant tout, une attitude politique, avait utilisé la célèbre photo d'un "Katangais" (en langage moderne, "Black Block" ) pour illustrer son manifeste dub-indus avant l'heure, As The Veener Of Democracy Starts To Fade.
Mais revenons à Richard H. Kirk qui vient de publier, pratiquement coup sur coup, deux opus bardés de samples et de rythmes circulaires Bush Doctrine (sous le pseudo BioChemical Dread) et The War Against Terror en prise sur le 11 Septembre et l'invasion de l'Irak. En 1991, déjà, la Guerre du Golfe avait suscité de nombreuses initiatives de la part de la mouvance electronique. Pour mémoire, on se bornera a rapeller la série de compilation Give Peace A Dance ! éditée au profit du mouvement pacifiste anglais CND et qui rassemblait alors la crème l'ambient-techno-dub (The Orb, The Irresistible Force, LFO, Coldcut, etc.). Les mensonges et les conséquences de l'embargo furent ensuite dénoncés dans The Fire This Time. Sans concession à l'égard de l'administration américaine, cette anthologie regroupe les fleurons de electronica décalée et high-tech (H.I.A., Orbital, Speedy J, Aphex Twin, Bola, Bass Communion, etc.).
Le conflit israëlo-palestinien transpire également dans les musiques électroniques. Symbole d'une prise position sur ce sujet épineux, Bryn Jones, alias Muslimgauze, concevait ses albums à la manière du photo-journalisme (les visuels, parfois très durs, de ses pochettes sont indissociables de son oeuvre). Mêlant ambiances moyen-orientales (percus, musique traditionnelle, extraits d'émission radio, bruits urbains, etc) à des textures synthétiques doublées de lignes de basses et rythmiques incisives, ses compositions ont fini par être happées par cette spirale conflictuelle et devenir, elles aussi, de plus en plus violentes, déstructurées Malgré un hommage appuyé de la galaxie techno-dub-electronic sur le double-cd Occupied Territories (qui renferme des remixes signés notamment par Starfish Pool, Panasonic et Brend Friedman), peu ont osé suivre sa voie, s'engager de manière aussi radicale. On note cependant deux exceptions. Raz Mesiani un Israelien né en Palestine, plus connu sous le nom de Badawi et auteur d'un album dub tourmenté, Jerusalem On Fire, qui nous rappelle qu'il fut le percussionniste attitré du groupe d'obédience illbient, Sub Dub et Sebastian Meissner, autre colombe dans un monde en proie aux faucons qui, sous couvert de son projet Random Inc, a réalisé Walking In Jerusalem Un album où il recycle, sur fond de "click-n-groove", des sonorités prises sur le vif, au hasard de ses déambulations, d'Est en Ouest, dans cette ville millénaire, en compagnie de Dub Taylor, Electric Birds, Tim Hecker, Katamon et Ultra Red (tiens !). Un an et demi après sa parution, ce cheminement n'est déjà plus possible: le mur a progressé.
L'autre pôle de crispation politique, actuellement, c'est bien sûr le phénomène de mondialisation auquel répond, cette fois-ci, une véritable internationale des luttes A titre indicatif, nous mentionnerons le combat oublié des habitants d'Ilisu une vallée du Tigre où doit prochainement être implanté un gigantesque barrage hydro-électrique à qui Elliot Perkins, i.e. Phonem, a consacré plusieurs opus assez abstraits. Ou, plus récemment, la double offensive techno-indus de Telepherique et Roger Rotor contre l'asservissement de l'homme à la machine alors que la technologie devrait le libérer. On citera aussi le label de Sutekh, Context, dont le site (www.context.fm) parle d'abord d'informations et de politique internationale avant de parler musique. Logiquement, les lignes de fractures qui partagent le mouvement altermondialiste et qui sont les mêmes que celles qui divisaient nos aînés avant qu'ils ne rentrent dans la carrière se retrouvent aussi musicalement. Pour schématiser, d'un côté une mouvance responsable qui croit qu'Un Autre Monde Est Possible. Attac est la tête pensante et le label UWe se fendra d'une compil de soutien inter-continentale et bigarrée (feat. Asian Dub Foundation, Moby, Underground Resistance et d'autres artistes venus d'Afrique, du Maghreb et d'Asie) à l'occasion de ses 5 ans. De l'autre côté, on trouve une frange militante plus radicale, plus sceptique aussi, qui n'hésite pas à affronter "la police de l'Empire" Les émeutes tragiques de Gênes ont ainsi fait réagir Cartsen Jost, figure montante de la sphère minimal-techno, au travers d'un album et surtout d'un maxi au titre ravageur: Make Pigs Pay, rappelant les riches heures où Jerry Rubin était dans la ligne de mire Une vidéo, faisant apparaître des images, grises et tremblotantes, des affrontements et l'évacuation musclée du centre social, accompagne ce manifeste à l'usage des jeunes générations
Laurent Diouf
Article publié
dans MCD #14, février 2004
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