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MUSIQUE & INTERNET : stratégies fatales
Le constat est sans appel : tous les observateurs avisés s'accordent à dire que les majors font fausse route en fustigeant Internet. Oui, des problèmes de droits se posent mais pas la solution ne s'impose pas en termes répressifs. Le réseau est devenu le bouc-émissaire d'une situation plus complexe et les problèmes liés au téléchargement masquent les stratégies fatales d'une industrie en crise dont l'avenir s'apparente à une illusion
Major malfunction.
Les professionnels du disque ne sont pas épargnés par les conséquences
de la crise économique mondiale qui affecte le système libéral,
toujours à la poursuite d'une chimère : celle d'une croissance
hyperbolique et éternelle. Mais l'âge d'or est fini. Rien ne
semble enrayer la chute des ventes (- 15% en 2003 pour la France, paraît-il
).
Explication officielle : c'est la faute aux internautes ou plutôt
aux audionautes, pour reprendre le néologisme pertinent de l'équipe
du site www.generationmp3.com coupables d'écouter, de
s'échanger et de pirater de la musique sans passer par la case départ.
Point de vue réducteur, perspective de grenouille aurait dit Nietzsche
Prozac d'une industrie en crise qui investit plus dans la guérilla juridique que
dans l'adaptation urgente à l'univers numérique, affirme pour sa part Christian Paul, député
et auteur de l'ouvrage Vers la cité numérique. Drapé dans la sacro-sainte morale des droits d'auteurs,
l'industrie musicale et la plupart des différents organismes chargé
de réguler ce marché mènent ce qu'il est désormais
convenu d'appeler un combat d'arrière-garde contre le téléchargement.
Erreur d'appréciation qui condamne, à grand renfort de lobbying,
de formules incantatoires et d'hystérie répressive, un phénomène
social irréversible, faute d'avoir pu anticiper, puis accompagner,
le processus de dématérialisation de la musique.
De l'analogique au digital. Car le fond du problème est bien là. La révolution numérique qui touche maintenant toutes les activités humaines et modifie radicalement les rapports de production, de consommation, de création dépossède de fait le business musical de son monopole. Pour la première, l'industrie du disque n'est pas à l'origine d'un support de diffusion. Depuis sa création au tout début du XXe siècle, elle s'est toujours arrangée pour que ses innovations dans l'enregistrement et le stockage reste sa propriété ou celle de ses alliés dans l'électronique grand public (Florent Latrive, Les cinq fléaux qui frappent l'industrie musicale, Libé, le 06/09/03). Ce sont les informaticiens qui ont ouvert la boîte de pandore et le flot des internautes à désormais les cartes en main. The times they are a-changin' mais les majors n'ont pas appris à nager Les millions d'utilisateurs de systèmes P2P peer-to-peer, en français "de-pair-à-pair", puisque cela repose sur une relation d'échanges réciproques qui unit directement deux acteurs de même statut (des pairs); c.a.d. un échange direct de fichier via un logiciel et réseau spécifique du type Kazaa, eDonkey, iMesh, etc. ont définitivement changé la donne; n'en déplaise à Pascal Nègre qui affirmait sans rire en janvier 2003, lors d'un chat organisé par Le Journal Du Net, qu'il ne croyait pas à l'avenir, à moyen terme, du peer-to-peer (www.journaldunet.com/chat/retrans/030117_negre.shtml)
Etre ou ne pas être. Mais surtout, ce qu'induisent ces pratiques, illégales ou non, c'est la remise en question d'un fonctionnement, voire la raison d'être, des maisons de disques. Avec le P2P, le modèle d'une société de consommation de biens culturels glisse vers celui d'une société de communication. Ce modèle n'est pas compatible avec les enjeux financiers importants de la distribution culturelle, qu'il faut séparer de la production musicale dont l'avenir n'est pas forcément aussi mauvais qu'on l'affirme (Tariq Krim, Net: la refondation musicale, Libé, le 15/09/03). Et, pour faire référence à Jacques Perriault, c'est désormais "la logique de l'usage" qui prévaut. Une utilisation transversale, horizontale et non plus verticale qui, certes, est une porte ouverte à des abus en termes de copies mais qui ne doit pas, pour autant, nous faire abdiquer un certain nombre de libertés individuelles au nom de la protection de la propriété intellectuelle, c'est-à-dire d'intérêts privés, dont les bénéficiaires n'ont pas toujours su anticiper la révolution Internet (Philipe Astor / GrandLink Music News cité par Laurent Clause & Dominique Georges Bègue in Pourquoi la musique se fait pirater, SVM Mac, février 2004). Et au travers de la notion de copiage, c'est bien la sphère personnelle qui se trouve remise en cause par un arsenal législatif aveugle et rétrograde (cf. page 10) dont les protagonistes n'ont peut-être pas mesuré l'ampleur. Et dont on n'est pas non plus certain que la société en accepte toutes les mesures de restriction et de contrôle comme le faisait remarquer Jean-Claude Walter, ancien directeur de l'ADAMI.
La loi du talion. Ainsi, il y a quelques mois à peine, au nom de la lutte contre le piratage, une des premières personnes condamnée, aux États-Unis, fut une gamine de 12 ans Bravo, ca donne vraiment envie de soutenir le combat des majors et des "professionnels de la profession" Mais il est vrai que cela vient d'un pays qui condamne à mort des malades mentaux, alors on ne s'étonnera pas non plus de voir la RIIA (Recording Industry Association of America) placarder, par exemple, une liste de pseudos et d'adresse IP d'internautes qui sont dans le collimateur pour avoir (trop) télécharger des fichiers sur des sites au demeurant parfaitement légaux En France, l'Alpa (l'Association de Lutte contre la Piraterie Audiovisuelle) n'est pas en reste : son action a conduit, en février dernier, à l'arrestation du webmaster du site edonkeygoogle.fr.st. Entre flicage généralisé et répression sans discernement, l'internaute lambda est-il condamné à payer pour les excès de quelques-uns. Internet doit-il être dénaturé, pour assurer la survie des dinosaures de l'industrie musicale ? Il n'est pas sûr que les barrières juridiques et techniques soient la solution. Pas de ligne Maginot sur le Net : l'avenir de la culture et la défense des créateurs ne passent pas par la chasse aux pirates (Christian Paul, Libé le 05/02/04).
Pour l'amour de l'art. Et quel est vraiment le manque à gagner pour les majors par rapport aux échanges entre particuliers ? Au risque de choquer, nous affirmerons nous aussi sans rire, que le P2P fait également office de service public, dans la mesure où ce protocole permet aux mélomanes avertis de se procurer des oeuvres oubliées, épuisées ou inédites, que les maisons de disques ne (re)mettent pas (ou plus) sur le marché. De plus, en termes de création et de développement artistique, on reste sceptique devant les arguments employés par les majors Universal + Sony + EMI + Warner + BMG = 80% du marché français dont la politique éditoriale s'articule désormais autour de trois pôles : la variété française et internationale éprouvée (voire éprouvante ), la morgue (compilations-hommages mercantiles à nos chers disparus ) et des produits surgelés (formatés et pré-mâchés par la télé-réalité) Question, a-t-on envie d'hurler avec les loups ou de pleurer avec les petites structures; i.e. les labels indés souvent loin de condamner Internet qui leur offre un surcroît de visibilité, mais également de viabilité, que ce système leur interdit Il faudrait aussi, pour remettre en perspective cette chute des ventes de disques que l'on impute un trop facilement au téléchargement sur Internet, avec les conditions de distribution, tenir compte de l'espace dévolu aux productions indépendantes dans les "virginmégafnac" qui se réduit comme une peau de chagrin. Ces supermarchés de la musique travaillant désormais en flux tendu, comme l'industrie automobile, ce qui ampute considérablement la durée de vie d'un album dans les rayons À cela s'ajoute la disparition des disquaires indépendants et, last but not least, le prix, élevé, du CD en magasin.
Les spectres mécaniques. Contre le "pillage" se dessine donc des cadres juridiques dont on peut penser, à l'image de la problématique de la légalisation des drogues douces, qu'ils seront caducs dans les faits Et surtout impuissants à juguler les nouvelles technologies qui arrivent. À commencer par les connections directes et sans fil du WiFi qui risque de rendre encore plus compliqué toute tentative de restrictions des échanges. Autre riposte, la mise en place d'une offre de musique en ligne payante, selon l'expression consacrée, par les majors elles-mêmes (on a failli attendre ). Mais le succès mitigé que rencontre e-compil.fr, virginmega.fr et od2.com permet de mesurer le retard pris par les maisons disques, toujours arc-boutées sur leurs privilèges. Et surtout une mentalité qui les empêche d'avancer : refusant de partager leur catalogue, restreignant le choix, limitant le nombre de gravures, interdisant la compatibilité avec d'autres systèmes. Avoir mis à mort Napster pour en arriver là Telle une hydre, les sites de téléchargement se sont de toute façon multipliés. Et il apparaît aujourd'hui certain que les constructeurs informatiques (Apple avec iTunes Music Stores et l'iPod) et les fournisseurs d'accès Internet seront les prochains acteurs de l'industrie musicale qui n'a d'autres ressources, pour le moment, que de tenter de verrouiller le réseau et les CDs (au risque de voir la ménagère de moins de 50 ans se révolter contre de tels dispositifs avec le soutien d'associations de consommateurs : EMi fut ainsi condamné par le tribunal de grande instance de Nanterre pour vice caché ), d'implanter des mouchards ou de refuser des solutions médianes comme celle faites, par exemple, par l'ADMI qui propose d'instaurer une sorte de redevance pour le Net; à l'image de ce qu'il existe pour la radio. Finalement, peut-être que cette profession vit encore à l'ère du phonographe
Laurent Diouf
Article publié
dans MCD #15, mars 2004
à lire:
Daniel Ichbiah, La
victoire de la musique: enquête sur la génération mp3
(Mille Et Une Nuits)
Olivier Blondeau, Grande
peur et misère de l'édition musicale à l'ère numérique
(in Libres enfants du savoir numérique,
L'Éclat)
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