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MARK STEWART : rise again

Mark Stewart est un enragé. C'est le terme qu'il emploie lorsqu'on lui demande de résumer son parcours. Une aventure qui a commencé sur les brisures du mouvement punk, s'est poursuivie à l'ombre du dub avant d'accompagner l'émergence du trip hop, et continue encore sur des fulgurances electro-funk-rock comme on peut le constater à l'écoute de son nouvel album, Edit… Cette sortie s'accompagnant d'une tournée, en juin, qui passe notamment par Moscou, La Haye, Berlin, Londres et le Japon pour le Fuji Rock Festival…


Control Data
Edit était attendu depuis longtemps. Mark Stewart n'avait pas enregistré de disque depuis plus de dix ans ! Son précédent album, Control Data, était paru en 1996. Depuis, seul le maxi Consumed, contenant des remixes détonants signés Alec Empire, et Kiss The Future, une compilation publiée par Soul Jazz Records synthétisant trente ans d'activisme, étaient venus combler cette attente. Mais il n'avait pas pour autant disparu. Pour preuve, le cyberpunk Adam Sky, vétéran de la scène house, a réalisé un EP en sa compagnie à l'automne dernier. Un vinyl de couleur bleue, pressé par Exploited qui offre des remixes electro de We Are All Prostitutes. Un titre emblématique du Pop Group, la formation post-punk dans laquelle Mark Stewart s'est illustré de 1978 à 80 aux côtés de Bruce Smith (P.I.L., The Slits !), John Waddington, Gareth Sager et Simon Underwood puis Dan Catsis.


We Are Time
Ah, le Pop Group… que bien peu de personnes ont écouté à l'époque ! Reste que ce nom fait désormais partie de la légende pour avoir croisé le punk-rock avec d'autres courants (funk, dub, indus, jazz). Sans parler de la virulence des propos tenus par Mark Stewart et ses acolytes. Les titres de leurs productions claquent comme des slogans : For How Much Longer Do We Tolerate Mass Murder ? Ils menaient un vrai combat politique. Brutal et sans concession, comme leur musique. Les paroles de We Are All Prostitutes sont explicites : Capitalism is the most barbaric of all religions / Department stores are our new cathedrals / Our cars are martyrs to the cause… Celles d'Amnesty Report sont tristement d'actualité au regard de ce que se permet d'infliger l'armée américaine à certains prisonniers "non conventionnels": Cold water poured in the ears / Plastic bag held over head… Le reste est à l'avenant, les images chocs et les collages des pochettes de disques soulignant ces tonitruantes dénonciations.


High Ideals And Crazy Dreams
La rage dont parlait Mark Stewart provient de cette époque fondatrice. Et il a ensuite toujours gardé ce ton, ce regard socio-politique. Lorsque le Pop Group cessera ses activités après seulement deux ans d'existence, il donnera naissance à trois projets distincts : Rip Rig & Panic (qui compte alors une très jeune inconnue : Neneh Cherry), Pig Bag (qui rencontra un succès d'estime avec Papa's Got A Brand New Pig Bag) et Maximum Joy; dont l'unique album est co-produit par un certain Adrian Sherwood. C'est justement dans l'antre de ce dub-master que Mark Stewart va s'affirmer en solo après un court passage au sein du combo New Age Steppers, premier LP du label-studio On-U Sound. Mais sa voix d'écorché vif trouvera un écrin avec les compositions abrasives de Maffia. Nom de code pour désigner Doug Wimbish, Keith LeBlanc et Skip McDonald qui assurent le backline de ses deux albums-phares : Learning To Cope With Cowardice et As The Veneer Of Democracy Starts To Fade.


Metatron
Ces disques sont un condensé de dub-industriel — les morceaux "Jerusalem" et "Liberty city" restant aujourd'hui encore des sommets de dub apocalyptique — et d'electro-funk plutôt "trash"… Très vite, Mark Stewart a présenté un dénommé Gary Clail à Adrian Sherwood qui l'a mobilisé sur la version sound-system d'un "produit dérivé" de la Maffia : TackHead (la période sans Bernard Fowler). L'âge d'or, serait-on tenté de dire… Mais Mark Stewart balaye cette remarque d'une réplique sans appel : embrasse le futur (kiss the future, oui, la compil de Soul Jazz porte bien son nom pour une fause rétrospective !). Trois autres disques suivront, entre la fin des années 80s et le milieu des années 90s, marqués par des sonorités plus ouvertes. Plus mélodiques aussi comme cette reprise d'un thème des Gymnopédies d'Erik Satie intitulée "Stranger than love". On raconte que l'idée de ce morceau, mélangeant à la fois un piano aérien et des breakbeats saturés, est à mettre au compte de Smith & Mighty. Mais rien d'étonnant d'en retrouver une "version" explosée sur un album de Mark Stewart : originaire de Bristol, il est vraiment le "parrain" de toute la scène trip hop qui balbutie alors au sein de la Wild Bunch


Hysteria
Aujourd'hui encore, tous les acteurs de cette scène majeure des années 90s lui sont redevables. Et ce n'est pas un hasard si Mark Stewart est un des premiers artistes à être annoncé pour le festival Meltdown, dont Massive Attack est cette année responsable de la programmation (à Londres, du 14 au 22 juin 2008). Ses retrouvailles, sur scène, avec Adrian Sherwood sont prometteuses. On entend encore son influence sur Edit, bien que ce nouvel album soit malgré tout plus "tempéré" que ces prédécesseurs. Mais des morceaux comme "Rise Again", "Strange cargo" et "Secret suburbia" sont fortement imprégnés du style On-U Sound… D'autres évoluent plus librement dans des ambiances mid-tempo ou plus vocales comme sur cette reprise des Yardbirds avec Ari Up ! Signe des temps, c'est l'édition vinyl qui contient un bonus-track… En l'occurrence, un morceau à la tonalité plutôt elektro "old school".


Possession Dub
Très construit, ce tracklisting s'ouvre et se referme sur des collages où l'on perçoit, entre autres, le fameux jingle de Radio Freedom, la voix de l'ANC qui émettait depuis l'Angola aux heures sombres de l'apartheid… Un interlude à prendre comme une "virgule" dubstep / grime puisqu'il a été co-écrit avec The Bug, nous apprend Mark Stewart qui a toujours considéré le dub comme étant une "attitude". Qui plus est, une attitude politique… Un point de vue qu'il nous confirme, en rappelant un principe : puisque l'on doit tout remettre en question, nous devons aussi remettre en question l'orthodoxie musicale. Je vois donc le dub comme un principe de déconstruction, au sens où l'entendent les post-structuralistes Français dirais-je [i.e. Barthes, Derrida, NDLR].


On/Off
Et lorsqu'on lui demande une "playlist", il cite pêle-mêle Maya Deren, Kenneth Anger, Chris Marker, Aux88, Mary J Bliges, Raymond Radiguet et Gérard de Nerval…! Mais, nous dit-il aussi, son influence actuelle la plus forte provient du fruit du mixage entre les raga de la musique indienne et les rythmiques hip hop. Un métissage qui voit le jour dans les rues anglaises et qu'il perçoit comme étant un mouvement underground aussi important que le punk en son temps. À suivre, mais cette influence n'est pas évidente à saisir au travers de son disque enregistré autour du monde, entre l'Amérique du Nord, la Jamaïque et Berlin. On devrait en savoir plus à l'automne prochain, avec la parution d'On/Off. Sous-titré Mark Stewart from the Pop Group to the Maffia, ce DVD estampillé MonitorPop — "fililale vidéo" du label Crippled Dick Hot Wax sur lequel est publié Edit — est un document regroupant des archives, des clips, des extraits de lives, des interviews (feat. Adrian Sherwood, Daniel Miller, Nick Cave, Mick Harvey, Fristz Catlin de 23 Skidoo, Jon Spencer, etc.) et autres raretés !

Laurent Diouf (article publié dans MCD #46, mai-juin 2008)

Mark Stewart, Edit (Crippled Dick Hot Wax)

Label: www.crippled.de
Profil: www.myspace.com/markstewartmaffia
Infos: www.uncarved.org/music/maffia




Laurent Diouf @ WTM-Paris