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MONOLAKE
La mécanique des fluides.

Sympa et drôle sous des dehors austères, Robert Henke (crâne rasé, tout de noir vêtu) nous confiait que son prochain disque serait un peu le carnet de route qui témoignerait de son incessant travail sur les rythmes et les textures électroniques.

C'était il y a quelques mois, en prélude à la session qu'il donna dans le cadre des "Séances d'Écoute" au MétaFort, à Bagnolet. Depuis, son nouvel album est arrivé. Co-produit par Gerhard Behles, il s'intitule Gravity. Et dès les premières mesure, il s'opère un flashback sur cette soirée. Réminiscence sonore et persistance rétinienne… Ces combinaisons rythmiques aux sonorités liquides nous remémorent en effet les projections d'Alexj Paryla qui signe également le design de ce digipack orné de stries bleutées. Fondu / enchaîné sur une araignée qui tisse sa toile dans la rosée du matin. Prise de vue ralentie et séquence répétée de concassage de carcasses métalliques. Tels étaient les images qui "égayaient" le set de Robert Henke.

Des visuels en parfaite harmonie avec la musique à la fois fluide et mécanique de Monolake (cf. "Mobile", "Zero gravity" et "Fragile"). Ni dancefloor. Ni avant-gardisme obtus. Robert Henke se considère comme un "designer sonore". Et non pas comme un DJ, alors qu'il génère une sorte de techno-ambient tirée au cordeau. Ni comme un musicien avant-gardiste, bien que son intérêt pour la musique concrète – et singulièrement les recherches menées par le G.R.M. qu'il a célébré à sa manière dans une installation multiphonique baptisée Mille Tableaux – en font un expérimentateur pointilleux.

Ses compositions rectilignes mais organiques et pleines de variations fonctionnent par superpositions d'éléments lumineux et caverneux sans que ces rapprochements hasardeux créent des contrastes trop saillants. En fait, son nouvel opus referme la parenthèse translucide marquée par le très ambient Gobi, The Desert EP bien qu'un épilogue stratosphérique nous laisse pantois après tant de "remue-méninges" ("Nucleus"). Dans l'ensemble, on retrouve, quasi à l'identique, les clapotis métronomiques du précédent CD, Interstate. Mais Gravity offre également quelques subtiles variances permettant d'entrevoir d'autres directions que Robert Henke ne fait qu'effleurer.

Des dissidences qui reposent sur trois fois rien. Une frappe plus sèche. Une architecture bousculée ou une texture plus ronde ("Static") qui ne remettent pas fondamentalement en cause l'effet de pesanteur que dégage le track-listing. Un titre laisse toutefois deviner le faisceau de connivences qui le relie encore à Maurizio : "Frost". Sur ce morceau à la cadence plus espacée, il subsiste en arrière-plan une fine pellicule d'effets tamisés. Souvenir lointain du brouillard filtrant qui nimbait le 1er album de Monolake, Hong Kong. Un lapsus en quelque sorte…

Robert Henke affiche sa volonté de s'affranchir de sa famille d'origine mais n'a manifestement pas totalement coupé le cordon ombilical avec Moritz von Oswald. Comme Porter Ricks et Pole, Monolake s'est en effet constitué sous l'égide de Chain Reaction. Un projet parallèle, Helian Scan, et une poignée de maxis (Cyan, Magenta, Lantau / Macao) précèdent ce mythe fondateur. Sorti en 1997, Hong Kong fait partie des meilleurs albums de Chain Reaction et diffère des autres réalisations de Monolake par son habillage urbain : des enregistrements d'ambiances de la mégapole chinoise (hall de gare, émissions radio) venant renforcer l'impact de cette techno sournoise. Par la suite, seul "Terminal", un morceau où l'on devine une voix d'aéroport en V.F. à la fin d'Interstate, reprend ce processus de "réaction en chaînes".

Cet album est paru sur Imbalance : une des nombreuses structures mise en place par Maurizio dès 93 dans la nébuleuse Basic Channel / Chain Reaction dont les extensions tardives ont pour nom Burial Mix, Rhythm & Sound. Cette sous-division comptait quelques productions curieuseument toutes publiées sous le nom propre des artistes et non pas sous des pseudos : Wieland Samolak (Steady State Music) que l'on retrouve à la fin de Hong Kong, Andy Mallwig de Porter Ricks avec Async Sense ainsi que deux réalisations de Robert Henke : Floating Point et Altered States.

La publication d'Interstate entérine la gestion / transformation de ce label satellite par Robert Henke depuis 1996. Une "labellisation" complétée de l'estampille "computer music" (histoire de distinguer les deux périodes) et référencée [ml/i] comme signe distinctif, si ce n'est exclusif, des disques de Monolake. Mais Robert Henke a beau nous dire que tout cela est très simple, il n'est pas certain que les trainspotters, pas plus que les protagonistes eux même, ne s'y retrouvent dans cet embroglio…
Ce qui est sûr en revanche, c'est que le fait de marquer ainsi son territoire, correspond au désir, ou plutôt au besoin, de prendre ses distances avec cette "corporation". De ne plus être sous l'emprise de la scène techno-minimaliste berlinoise; genre que Monolake cherche à dépasser sans forcément y parvenir d'ailleurs, bien que ses compositions soient plus charnues que celles de Thomas Brinkmann "version" Max Ernst par exemple.

Au début de son aventure, nous dit-il, Basic Channel / Chain Reaction était une communauté underground où de tels problèmes identitaires n'avaient lieu d'être bien que, vu de l'extérieur, les artistes étaient (et sont toujours !) tous formatés au même moule. Depuis le public a changé et, de l'aveu même de Robert Henke, cette étiquette est devenu un carcan. D'où le recul qu'il s'accorde avec Imbalance même s'il n'a pas fait complètement table rase du passé comme Stefan Bekte (ex-ingénieur du son de Maurizio) qui a créé Scape hors de toutes attaches antérieures.

Mais on comprend pourquoi, à la question alambiquée : "te sens tu malgré tout des sentiments d'appartenance musicale avec tes anciens compagnons de routes et/ou ceux qui comme Vladislav Delay, par exemple, électrisent la musique électroniques avec des "clicks & cuts" sur Mille Plateaux ?", il nous fait une réponse de Normand : non pour les raisons indiquées auparavant.

Et même temps, oui car on assiste depuis peu – et notamment au travers cette mouvance – à un décloisonnement des styles. Si ce n'est à une confusion des genres  : groovy et expérimental. A savoir que l'on peut faire les deux. Séparément, comme Vladislav Delay, justement, et ses projets annexes (Luomo, Uusitalo). Ou conjointement, ce à quoi aspire vraisemblablement Monolake. Concrètement, Robert Henke cite Kit Clayton avec qui il a joué 2/3 fois et échangé des idées qu'il a peut-être déjà mis en oeuvre dans Gravity si l'on en juge par les cliquetis qui parsèment le morceau "aviation"…

Comme on a pu en juger in situ lors des "Séances d'Écoute" au Métafort à Bagnolet,. alliées aux visuels post-indus (carcasses de voitures, araignée tissant sa toile) d'Alexj Paryla, la fluidité des compositions de Robert Henke prennent un autre relief. Leur densité est soulignée par des variations électroniques, des passages ambient au naturalisme chatoyant ou, au contraire, par des Bpms plus intenses mais austères. A la fois souple et rectiligne, la musique de Monolake nous immerge dans un univers peuplé de machines fantasmagoriques aux reflets gris-bleutés.

Laurent Diouf
article publié dans Coda magazine en 2001

Imbalance / Monolake www.monolake.de
Basic Channel / Chain Reaction www.circonium.de

Discographie :
"Ionized.ping frost" (EP, ml 007) [m/li] 2001
"Gravity" (CD, ml 006) [m/li] 2001
"Stratosphere ice" (EP, ml 005) [m/li] 2000
"Fragile static" (EP, ml 004) [m/li] 2000
"Tangent" (EP, ml 002 ) [m/li] 1999
"Gobi, the desert ep" (CDep, ml 003) [m/li] 1999
"Interstate" (CD, ml 001) [m/li] 1999
"Occam arte" (EP) Din Records / Monolake 1997
"Hongkong" (CD, CRD 04 ) Chain Reaction 1997
"Lantau macao" (EP, CR 15) Chain Reaction 1997
"Magenta" (EP, CR 08) Chain Reaction 1996
"Cyan" (EP, CR 04 ) Chain Reaction 1995





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