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LENA : le dub dans la brousse des fantômes…
Avec Lane, MATHIAS DELPLANQUE alias LENA nous entraîne vers les territoires du dub crépusculaire… En guise de guide, une ligne de basse profonde et hypnotique, soulignée par une trame mélodique et quelques "clicks", embarque l'auditeur dans un labyrinthe rythmique. Ce minimalisme vibratile d'une lenteur et pesanteur calculée est actuellement à l'honneur outre-Rhin (Scape, Chain Reaction, etc) et Mathias a succombé aux charmes de ces compositions "fantomatiques" qu'il inscrit sur un arrière-plan très personnel et littéraire. Décryptage d'un univers musical particulier.

"Lena" est effectivement le nom d'un des personnages du roman de William Faulkner, Lumière d'Août. C'est une femme enceinte complètement paumée qui marche pendant tout ce roman sur les chemins poussiéreux du Mississipi, au milieu des insectes. Je tenais à ce que ce soit un prénom féminin qui soit associé à mon projet DUB. Cela dit, bien que Bastien Gallet [1] considère comme logique le fait que je sois signé sur Quatermass compte tenu de certains indices — "Quatermass and the Pit", les insectes, la musique, Deleuze, le Dub… —, ce n'est au départ qu'une rencontre fortuite et cette signature s'est faite dans les règles de l'art (envoi d'une démo, etc…).

En ce qui concerne l'intitulé des morceaux, "Zahir" provient du titre d'une nouvelle de Borges. Le Zahir serait une entité qui existe depuis le début des temps, sous des formes diverses: une pièce de monnaie, une phrase dans un livre, un animal… Alors, pourquoi pas aussi un morceau de musique de Lena… Les "Entomodubs" portent ce nom car ce sont des dubs qui comportent des bruits d'insectes extraits d'enregistrements édités par l'INRA. Il y a une analogie entre les insectes et les machines. Les insectes produisent des sons mécaniques et répétitifs, des rythmes, des fréquences. Ce sont des sons très riches qui se modulent facilement. Quant au titre "Dying Bug Dub", cela se passe de commentaire…

D'autre part, le titre "Paspanga" provient du quartier où je vivais à Ouagadougou : je suis né au Burkina. "Zone du Bois" étant le nom d'un autre endroit de cette ville. Dans mon enfance, j'ai donc baigné dans le highlife, la salsa zaïroise et plein d'autres musiques du même genre. À mon retour en France, dans les années 80, j'étais désarçonné par la musique qui était diffusée par les radios. L'horreur ! Mais je me souviens de quelques éclairs : Art Of Noise, Spike Jones et Pierre Henry par exemple… Plus tard, me sont parvenues des bribes de musique industrielle avec Einstuerzende Neubauten : les musiques composées avec des bruits m'ont toujours fasciné. Je suis passé par les Beaux-Arts où j'ai fait de la sculpture et, même si j'ai suivi des cours de musique pendant mon enfance et mon adolescence, je ne me suis mis à la musique qu'assez tard. En 1998. J'ai commencé par réaliser des choses sous le nom de Bidlo, dont le premier disque est sorti sur un label anglais nommé Harmsonic. Le second album est actuellement en préparation. Lena est mon deuxième gros projet.

Le dub, c'est un double. Un doppleganger… C'est un fantôme qui passe à travers les murs, et dont les échos et les basses résonnent de la cave au plafond. J'aime les structures ouvertes, et le dub est une forme musicale fondamentalement aérée. C'est une musique souple et solide. J'ai découvert la scène dub allemande en 1998 avec le morceau "Tanzen" de Pole, puis avec Rhythm & Sound. Une révélation ! Un son chaleureux, profond, réconciliant. Du dub en 3D, alors que le dub digital anglais (que j'aime aussi beaucoup) est plus linéaire, horizontal. Je me sens très proche de la mouvance allemande — j'ai un projet de recueil de remixes où se retrouveront certains noms de cette scène — même si je mets plus l'accent sur les rythmiques. J'y tiens énormément. Un bon morceau est souvent, pour moi, un morceau rythmiquement intéressant; même si on n'y entend aucun son de percussion… Live, je joue d'ailleurs généralement plus vite, avec plus de pied. Et je me produis avec un batteur, Félix Amoussa. Ainsi qu'un MC, Lucky Buzz, et quelques autres musiciens que j'invite régulièrement : Unkl'Benz, Charlie O, Robin et Andrew Blick du groupe Blowpipe.

Ce premier album de Lena est très (trop ?) écrit. Les morceaux sont constitués de nombreuses couches superposées. Je voulais faire un disque riche, avec beaucoup de sonorités différentes, imbriquées les unes dans les autres. C'est une espèce de jungle sonore inextricable. Dans le prochain, je tenterai de donner une place plus importante à l'improvisation et au hasard. Notamment grâce à des collaborations avec les chanteurs. Cela dit, faire du dub signifie toujours travailler sous l'influence d'une forte tradition et accepter certaines contraintes (qui font que ce que tu fais EST du dub et non un autre style). Bien sûr, j'essaye de transformer ces contraintes et cet héritage, d'en faire quelque chose de neuf, quelque chose qui m'appartient en propre. Et quand un morceau sort trop de cette sphère dub, je le "transfère" vers mon projet Bidlo — le 2e album est pratiquement fini — et je le transforme, je le développe cette fois sans aucune contrainte stylistique. Dans les prochains albums de Bidlo et Lena, on retrouvera donc des éléments de base identiques mais développés de deux manières différentes sans qu'il s'agisse pour autant de remixes: les morceaux de Bidlo sont en quelque sorte des dubs "dédubisés"…

Aujourd'hui, les musiques électroniques n'en finissent plus de se disloquer et je trouve ça très bien — signe que des choses nouvelles vont surgir… Je suis un fervent adepte de recyclage. C'est ma passion. Je tiens à aller le plus loin possible dans la production de mes morceaux. Je n'ai aucune envie que mes albums soient mixés par quelqu'un d'autre. Je ne lâche l'affaire qu'au moment du mastering, parce que là c'est important que ça soit quelqu'un d'autre qui le fasse à ma place (même si je reste dans la pièce !!!). Je tiens à préciser que gagne ma vie en testant des instruments de musique électronique et que je fais également un peu de mastering pour d'autres musiciens électroniques, histoire de signifier que je ne suis pas complètement autiste… Mais il faut que je sois seul pour travailler dans mon studio. Composer un morceau est un processus long et solitaire, c'est comme écrire un roman.

[1 Bastien Gallet, Le boucher du prince Wen-houei : enquêtes sur les musiques électroniques, p. 39/40, Musica Falsa]

propos recueillis par Laurent Diouf
article publié dans Musiques et Cultures Digitales en Février 2003

LENA, Lane (Quatermass)
contact: lena@aavvrriill.com
site: www.aavvrriill.com





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