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JAY HAZE : clubbing équitable

Jay Haze est assez présent dans l'actualité musicale depuis quelque temps. Tout d'abord, il y a eu son mix pour le club-label londonien, Fabric, paru cet été. Le 47ème de cette fameuse série. Une sélection dans l'ensemble plutôt minimal-dubby, mais avec quelques surprises : aux côtés de Villalobos et de Pheek apparaissent ainsi les Last Poets par exemple…

Ensuite à la rentrée, entre deux DJ-sets, Jay Haze est revenu avec Let The Love Flow. Un nouvel album publié sous le nom de Fuckpony. Un pseudo sous lequel il réalise de la house grand teint, deep, très mélodieuse et parfois vocale, sans toute fois s'interdire quelques dérives plus electronica. Moins cliché… Ajoutez à cela, d'autres projets dub, si ce n'est carrément dubstep, ainsi que des transgressions vers le hip hop, et vous avez une idée du talent de compositeur de cet Américain exilé à Berlin depuis le début du millénaire.
Enfin, histoire d'être presque exhaustif et de souligner encore la carrure du personnage, on mentionnera une poignée de labels incontournables sur lesquels Jay Haze a aussi signé des productions : Kitty-Yo, Get Physical Music, BPitch, Control, Shitkatapult, Playhouse, Desolat, Cocoon…
Pourtant ce n'est pas ce CV impressionnant qui a retenu en premier notre attention pour lui consacrer cet article-interview, mais ses actes ! En effet, Jay Haze est à l'origine d'une initiative plutôt rare dans le milieu electro : il met sa notoriété et une partie de ses revenus au service d'une noble cause, celle des victimes de la guerre et des exactions qui ravagent la République Démocratique du Congo.
Sur cette lancée, Jay Haze a mobilisé d'autres DJs — dont la liste ne cesse de s'agrandir (feat. Loco Dice, Tiefschwarz, Luciano, Tiga, etc.) — sur une sorte de tournée où l'hédonisme du clubbing se conjugue à l'altruisme d'une démarche caritative via l'association Merlin. Un engagement qui se prolongera, cette année, par le tournage d'un documentaire sur et au profit de l'action humanitaire dans ce pays. Respect.


Pour commencer, quelques mots sur ton background…
J'ai grandi dans les environs de Philadelphie, qui a un riche passé en matière de musique soul. Bien entendu, cela a eu une grande influence sur moi, sur mes productions house; en particulier sur mon album Love & Beyond paru en 2008. J'ai commencé ma carrière de DJ lorsque j'étais adolescent. Des mecs m'ont permis rentrer dans des bars gay (je n'avais pas encore l'âge pour être admis) et j'ai pu commencer à acquérir de l'expérience derrière une table de mixage.
 
Tu t'es installé à Berlin : quel regard portes-tu la scène électronique allemande actuelle ?
C'est super, libre et ouvert en termes de possibilités artistiques. Mais au fil des années, je trouve que ça s'est un peu trop focalisé sur la techno. Et parmi les clubbers, ceux qui n'ont pas beaucoup de culture musicale ne sont vraiment pas ouverts à d'autres sons…

Tu perçois toujours quelques "échos" de la scène américaine ?
Oui, et pas seulement de Philadelphie. Chicago a aussi eu une grande importance pour moi. Sinon, d'une manière générale, je trouve qu'il y a une différence dans la manière de mixer entre les Américains et les Européens : des gens comme Ron Hardy utilisaient les morceaux comme des outils, plutôt que de les laisser simplement défiler, pour créer une expérience sonore unique pour le dancefloor.

Quelques mots sur ta sélection pour Fabric .47
La première version de ce mix contenait beaucoup de mes références, hors dance music, comme Marvin Gaye et Curtis Mayfield. Malheureusement, cela a été une source de conflits au niveau des demandes de licence. Donc, j'ai changé complètement d'approche. Et au final, la plupart des producteurs qui figurent sur ce mix sont des amis personnels et des connaissances. Je les ai réunis pour tisser une histoire à multifacettes, avec différents styles : hip hop, house, hypnotic grooves…

Les bénéfices de cette production sont reversés à l'association caritative Merlin qui œuvre notamment en République Démocratique du Congo. Pourquoi avoir choisit cette cause et ce pays ?
Il y a beaucoup de nobles causes. Il y a tellement de problèmes de par le monde, d'appels au secours… J'ai choisi le Congo car ce conflit est sous-exposé dans les grands médias. Durant les 10 dernières années, il y a eu des millions de victimes, de meurtres, de viols et d'autres actes de violence. Et je fais don du montant des ventes du CD à l'organisation Merlin, donc, qui apporte une aide médicale en RDC (mais aussi dans d'autres régions du monde où règne également la souffrance).

Dans cet esprit, tu as aussi mis en place une tournée pour le Congo avec d'autres DJs comme Tiga, Loco Dice et Tiefschwarz notamment… Qu'en est-il de cette initiative baptisée DJs for DRC ?
Je pense que les DJs professionnels peuvent faire un petit sacrifice, au travers d'une action positive, pour améliorer notre monde. J'ai donné la moitié de mes cachets, en tant que DJ, de toutes mes performances entre septembre et fin décembre 2009. Et j'ai demandé aux DJs que tu mentionnes (ainsi qu'à beaucoup d'autres) de consacrer juste une seule de leur prestation à cette cause en reversant 50% de ce cachet à DJs for DRC. De plus, ils peuvent décider si cet argent ira aussi alimenter un fonds pour réaliser mon futur documentaire sur les actions humanitaires locales, au Congo, ou préférer attendre que ce documentaire soit achevé, ou encore choisir une autre œuvre charitable.

Peux-tu déjà nous faire un premier bilan et est-ce que tu envisages de réitérer ce mouvement ?
J'ai personnellement récolté des milliers d'euros et la douzaine de DJs qui m'ont rejoint dans cette initiative ont aussi contribué à donner une somme d'argent assez considérable. Au printemps prochain, je vais voyager au travers du Congo avec une équipe professionnelle de tournage vidéo pour réaliser un documentaire, comme je le disais plus haut. Donc ce projet va continuer cette année 2010. Et une fois fini, je me consacrerai probablement à une nouvelle cause charitable. Peut-être l'apprentissage de la production musicale auprès d'enfants issus de milieux défavorisés.

D'après toi, pourquoi n'y a t-il pas plus d'initiatives de ce genre ? En d'autres termes : pourquoi la scène électronique semble à ce point n'avoir aucune conscience socio-politique ?
C'est dur à dire. Mais je suppose que la culture club est avant tout celle de l'arrogance ou de la superficialité. Je veux contribuer à que cela change. Cela dit, je trouve que la plupart des gens ne sont pas égoïstes, en fait ils ont seulement besoin d'un petit coup de pied au cul. Beaucoup de DJs que j'ai sollicités étaient d'accord et enthousiastes pour participer. Et j'espère voir de nouvelles formes d'actions pour mobiliser directement les clubbers. Mais c'est difficile. La plupart des gens vont en club pour y trouver une sorte d'échappatoire et ne veulent pas penser à la dureté du monde réel.

Néanmoins, est-ce que tu as connaissance d'autres formes d'engagement ou de projet alternatifs ?
Oui, bien sûr. Et je ne suis pas la seule figure socio-politique de la dance-music. Par exemple, il y a les "green clubs" qui essaiment en Europe : grâce à un dispositif placé sous le dancefloor, les mouvements des danseurs génèrent de l'électricité qui alimente l'endroit. C'est cool, écolo, mais je préfèrerais que les gens aident directement d'autres personnes car le mouvement pour l'environnement reste finalement un peu abstrait: il est difficile de jauger concrètement l'impact du changement que l'on peut apporter.

J'ai vu qu'il y allait avoir aussi une soirée spéciale à Madrid, au Goa, dans le cadre de DJs for DRC, avec encore Loco Dice et Tiefschwarz, mais aussi Aril Brikha, Jazzanova, In Dub, Peter Herbert…
Oui ! Comme d'habitude, je reverserai la moitié de mon cachet, et le club Goa apportera également sa contribution. C'est très sympa de leur part. Il y aura aussi un showcase autour de mon label TuningSpork avec Hugo, Michal Ho, Sierra Sam et moi-même. Et je ferai en plus un set en tant que Fuckpony, pour promouvoir mon nouvel album sur BPitch.

Justement, pour revenir à la musique, comment se situe cet album de Fuckpony, Let The Love Flow ?
C'est à mi-chemin entre le dancefloor et le home listening, house avec une touche pop. Les gens ont l'habitude de dire que c'est sentimental, féminin. Et les interventions vocales de Chela Simone et Laila Tov [sur les titres "I know it happened" et "Fall into me". NDLR.] renforcent complètement cet aspect.

Tu es aussi impliqué dans Dub Surgeon, Dub Chord (avec Eric Zeller et Ira Ttuton) et Sub Version avec Michal Ho: qu'en est-il de ces projets ? Sont-ils toujours en activité ?
Les deux premiers que tu cites ne sont plus d'actualité, du moins pour le moment. Sub Version existe encore de temps à autre; avec Michal, mais aussi parfois en solo. La dernière production en date était un remix dubstep de Lump, "U need me". Bien que l'original était vraiment beau, j'étais très content de pouvoir y toucher. Pour le moment, il n'y a pas de plan précis pour Sub Version, mais le label Soul Jazz est particulièrement intéressé…

À ce propos, que représente le dub pour toi et par rapport aux connections avec la techno ?
Le dub m'a beaucoup marqué. Mon chihuahua s'appelle d'ailleurs Dub ! Ou Dubby, ou Dubster, ou Dubski; c'est selon… C'est le mouvement dub qui a vraiment établi le studio comme un instrument en tant que tel. Et bien sûr, cela a influencé la techno, en tant que création musicale sans instrument acoustique traditionnel.

Pour revenir à tes projets parallèles, peux-tu nous parler aussi de The Architect. Je dois dire que je ne connais pas, je n'ai jamais écouté. Est-ce que c'est aussi minimal-dubby ?
C'est un autre de mes alias que j'ai abandonné. Cela pouvait être qualifié de minimal-dub, mais l'éventail est néanmoins plus large. Sur certains morceaux, tu peux même m'entendre chanter.

Dans un autre genre, tu as réalisé un remix d'une "comptine" de Yann Tiersen, une version dancefloor du thème d'Amélie Poulain
Au départ, j'ai composé ce morceau pour moi, et puis il engendrait de telles réactions su le dancefloor que j'ai voulu le sortir. Un de mes amis Sammy (Sierra Sam) a pu le faire écouter directement à Yann Tiersen, dans le studio où il jouait. Bien qu'il ne soit pas fan de dance music, ce qu'il a entendu l'a vraiment enchanté et convaincu.  Et Yann m'a donc donné l'autorisation d'utiliser le sample (le fameux thème de la bande-son du film Le fabuleux destin d'Amélie Poulain). Et c'est devenu un des plus gros hits de ces dernières années. C'est aussi, et de loin, un des plus regardé sur YouTube.

Ce remix est sorti en EP, sur un vinyl bleu-turquoise, sur ton label TuningSpork. Quelle est la ligne directrice de cette structure ?
TuningSpork s'est imposé avec de la tech-house funky, sexy et soulful, mais le plus souvent avec un trait d'humour. Parmi les nouvelles productions, il y a Bunkers, D.I.Y. (Dumb Irresponsible Youth) et Anthea & Celler.

De fait, Contexterrior, l'autre label dans lequel tu es impliqué, est-il plus minimal-techno et/ou expérimental que TuningSpork ?
Oui, absolument. Depuis son lancement en 2003, c'est un label marqué "minimal", mais il s'est développé au-delà de cette tendance. Les artistes sont libres et n'ont pas de contraintes de style. Nous avons de la techno avec Bloody Mary, de la house avec Shonky, de l'electro avec Danton Eeprom… et toujours beaucoup de choses quelque peu expérimentales mais qui restent efficaces malgré tout sur le dancefloor.

Il y a quelques années, tu avais aussi monté le net-label Textone : avec le recul que retiens-tu de cette expérience ?
C'était intéressant d'être pionnier dans le domaine de la distribution gratuite de la musique. Mais en fin de compte, j'ai dépensé beaucoup d'argent en bande-passante, et après quelques années, j'ai éprouvé le besoin de m'investir sur d'autres projets.

Cela dit, d'une manière générale, qu'est-ce que tu penses de ce phénomène des net-labels ?
C'est vraiment génial pour des producteurs de pouvoir faire écouter leurs musiques sans limitation, mais d'un autre côté c'est fatigant de voir tous ces messages d'auto-promotion qui fleurissent comme des spams, du genre "un nouveau morceau est en écoute", "laisser un commentaire"… Y en a marre de tout ça !

Donc, tu n'as pas envie de re-tenter l'expérience ?
Je n'y pense pas. Et pour être honnête, cela ne fait pas partie de mes objectifs, mais si quelqu'un vient me voir avec un plan solide, je crois que je reconsidèrerai la question. Une chose est sûre, je voudrais avoir plus qu'une simple présence on-line de TuningSpork et Contexterrior; d'autant que le vinyl n'est désormais rien de plus qu'un objet fétiche. Le digital, c'est évidemment le futur.

En dehors des net-labels et de la problématique du p2p, comment considères-tu Internet par rapport à l'industrie musicale (pour les indépendants, pas les majors) ?
Dans le prolongement de ce que je viens de dire, je pense que la distribution digitale représente vraiment le futur pour les indépendants, en particulier pour les musiques électroniques. Cela a ouvert des portes pour tous ceux qui composent et produisent de la musique. C'est une très bonne chose sur le plan démocratique, mais le revers de la médaille, c'est un phénomène de saturation. Il y a des milliers de mauvais morceaux et cela prend un temps fou de faire le tri dans tout ça; que ce soit pour les auditeurs ou pour les label-managers.

Les émissions de radio constituent un univers à part — un univers "aveugle" dans la mesure où on ne voit pas le public, l'audience — entre le live-mix et le travail en studio… Comment gères-tu tes sélections dans ce contexte-là, pour une web-radio par exemple ?
Bonne question. Tout d'abord, un mix-radio (online) est plus court. Autant je peux jouer 4 heures ou plus dans un club, mais pour un mix online, c'est généralement autour d'une heure. Donc, c'est plus concis et il doit y avoir des changements radicaux entre le début et la fin. L'autre différence, c'est que dans un mix-radio ou un podcast, je peux inclure des morceaux qui ne poussent pas les gens à danser puisque, comme tu le soulignais, il n'y a pas de public ! Mais j'espère que les auditeurs se remuent chez eux.

Pour finir, classiquement : quelles sont tes prochaines parutions, tes projets de remixes et de collaborations… ?
Il y a tout d'abord un nouveau maxi de Fuckpony, Fall Into Me, avec un remix de Marco Passarani. Et une vidéo que tu peux regarder sur YouTube. Comme je le disais plus haut, je vais aller au Congo au printemps prochain pour tourner ce documentaire. Il va y a avoir aussi d'autres collaborations avec Ricardo Villalobos, ainsi qu'avec Reboot. Et j'ai trois albums hip hop avec trois rappeurs Américains qui sont presque finis. Et j'espère que mon empire va s'étendre en 2010, ah ah ah…!

Laurent Diouf (article publié dans MCD #56, janvier-févier 2010)

Fuckpony, Let The Love Flow (BPitch Control)
Jay Haze / Fabric 47 (Fabric Records)

Site: www.jayhaze.com
Infos: www.myspace.com/tharealjayhaze
TuningSpork: www.tuningspork.com
DJs for DRC: http://djs4drc.org/

Playlist:
Bunkers, Holding Back (Tuning Spork)
Alessio Mereu & Matteo Spedicati, Attraction (Toys For Boys)
Alessio Mereu & Andrea Ferlin, Deep Thoughts (Contexterrior)
Kris Wadsworth, Town House (Fresh Meat)
Reboot, Enjoy Music (Defected)
Acumen, Letting Go (Alex Celler remix) (Time Has Changed)
Carl Taylor, Walk On By (Dust Science)
DJ Sneak, Artisticus (Ovum)
Bloody Mary, Sed Non Satiata (Shonky remix) (Contexterrior)
Tiga, Beep Beep Beep (Loco Dice dub) (Different)





Laurent Diouf @ WTM-Paris