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STEPHEN HITCHELL : ou l'INTRUSION de la techno-dub aux États-Unis
Ingénieur du son, producteur et compositeur, Stephen
Hitchell alias Intrusion (et Soultek) distille, entre Chicago et
Detroit, un minimalisme dubby que l'on croyait
réservé à la scène
allemande. Avec son complice Rod Modell (Waveform Transmission,
DeepChord), ils multiplient les projets (cv313) relayés via
le label echospace [Detroit].
Comme la plupart de leurs productions, The Seduction Of Silence son dernier album réalisé sous le nom
d'Intrusion a été
conçu à l'ancienne. Avec des machines
analogiques, dont certaines bidouillées par ses soins. Sans
recours excessifs à l'informatique, ni à des
logiciels type Ableton. Une marque de fabrique qui préserve
une chaleur et une rondeur à un tempo à la fois
chaloupé et mécanique, embelli par des breaks et
de la réverbe. Le tout nimbé d'une
atmosphère ambient-dub et organique. Une texture dans la
veine des productions de Moritz Von Oswald et Mark Enerstus (Rhythm
& Sound), que l'on retrouve aussi en plus
éthérée dans sa
"ré-interprétation" de White Clouds Drift On And
On; l'opus ambient de Brock Van Wey aka Bvdub. Ajoutez
à cela quelques titres avec Tikiman et une relecture dub et
hypnotique du mythique Starlight de Model 500 aka Juan Atkins, et vous savez pourquoi nous avons interviewé Stephen
Hitchell.
Quelles sont les références qui jalonnent ton
cheminement musical ?
Concernant la musique électronique, un de mes premiers
souvenirs remonte à un disque que ma tante m'a offert au
début des années 70s : Snowflakes Are Dancing de
Tomita. Une interprétation de Debussy avec des
synthés analogiques. C'est ce qui m'a amené
à découvrir ensuite Tangerine Dream et Ash Ra
Tempel. De son côté, mon oncle allait souvent en
Jamaïque et ramenait beaucoup de choses, avant même
l'époque Marley. De fait, j'ai toujours
été captivé par le reggae et le dub.
Le jazz a été, et est toujours, une de mes
grandes influences. Lorsque j'étais enfant, ma
grand-mère m'a appris à jouer du piano sur Duke
Ellington, Miles Davis et Blue Train de John Coltrane. Le jazz est
aussi important que Kraftwerk pour la techno et la house. Il a
été une source d'inspiration pour des artistes
comme Derrick May et Juan Atkins. C'est manifeste avec certains titres
(cf. Jazz Is The Teacher!).
C'est un de mes plus proche ami, Josh Werner, qui m'a initié
à la techno et la house. Il m'a fait découvrir
The Orb, Little Fluffy Clouds et In Dub en 1991. Un nouvel univers
s'est ouvert à moi et je me suis mis à acheter
beaucoup de disques. À Chicago, à partir de la
fin des années 80s / début 90, la house et l'acid
house ont explosé avec Steve Silk, Jesse Saunders, Sleazy D,
Phuture… Je me souviens d'avoir entendu "French Kiss" de Lil
Louis à la radio, six mois avant que ça sorte.
Mais j'étais plus attiré par le son de Detroit :
Transmat, Metroplex, UR, Axis… J'étais accro,
j'avais le catalogue complet de Prescription, Balance, Cajual,
Warehouse… C'était très
différent, avec cet aspect futuriste et
science-fiction…
En 1993, j'ai découvert un disque qui m'a
estomaqué : Enforcement de Basic Channel. Il y avait un
remix de Jeff Mills au dos et je pensais qu'il s'agissait d'une
formation de Detroit… En 1994, Josh a brandi Quadrant Dub,
toujours de Basic Channel, en disant "les gens comme toi doivent
absolument écouter ça". Et là, tout ce
que j'aimais a jailli des haut-parleurs : du dub, du jazz et de la
techno mixés en une sorte d'ambiance lo-fi, avec un son
très caractéristique et chaud qui n'avait rien
à voir avec ce qui se faisait alors. Cela semblait venir
d'un autre monde…
Comment juges-tu l'évolution de cette connexion entre dub et
techno…?
Je suis venu au dub avec Lee Perry, King Tubby, Derrick Harriott, Keith
Hudson… Le dub est une forme d'art en soi… Ce
n'est pas seulement un mix additionnel sur la face B (une
version)… C'est un genre musical à part
entière qui a imposé ses racines
jamaïcaines à beaucoup de musiques. Le dub devenu
très populaire avec les Clash et Police. Même des
groupes rock comme Soundgarden ont conçu des instrumentaux
avec des effets. Le dub a eu un impact considérable sur la
musique populaire. Et aujourd'hui encore, même dans le
R&B…
Cela a juste été une question de temps avant que
cela n'influe sur la musique électronique…
Pourtant, il y a eu beaucoup de "greffes" (spin offs) bien avant la
scène de Berlin des années 90s, mais la plupart
des acteurs de la mouvance "techno" n'étaient pas
forcément en phase. Et pourtant, Adrian Sherwood, Meat Beat
Manifesto, The Orb, Bill Laswell, Leftfield et même Kevin
Saunderson ont pratiqué ce genre d'hybridation avec la
musique électronique dès les années
80. En soi, le dub n'est pas très
éloigné de la techno à ses
débuts : il s'agit altérer et d'affecter le son
électroniquement, ce qui constitue l'essentiel du ressort de
la musique.
Dans quelles circonstances avez-vous été
amené à "rechaper" Starlight de Model 500 ?
C'est venu au fil d'une longue conversation avec Rod, où
nous nous posions la question de savoir "quel disque, parmi nos favoris
en techno de Detroit, pourrions-nous remixer, re-travailler, si nous
avions la chance de pouvoir le faire". Nous avons répondu
tous les deux, en même temps, Starlight. Je connais Juan
Atkins depuis plusieurs années et je l'ai donc
appelé pour lui parler du projet. Deux semaines plus tard,
les remixes étaient faits. Cela s'est passé
très vite.
Peut-on dire que vous Rod Modell et toi
êtes la "version" US de Rhythm & Sound / Basic
Channel ?
Je ne dirai pas ça et nous ne le souhaitons pas. Je connais
un peu Moritz et Mark. J'ai travaillé pour un distributeur
pendant des années et nous distribuions Basic Channel aux
États-Unis et au Canada. J'étais en contact avec
leur bureau et Hardwax, mais seulement sur le plan commercial. Je les
ai rencontrés lors du premier DEMF (Detroit Electronic Music
Festival) à la fin des années 90s, au stand de
Record Time. Ils étaient tous les deux très
sympas. Quelques années plus tard, des amis les ont fait
venir en tant que Rhythm & Sound, pour une soirée,
et on m'a demandé de faire l'ouverture (un honneur). J'avais
entendu beaucoup parler d'eux par un ami commun, Ron Murphy. Moritz
voulait ouvrir un studio de mastering ce qu'il a fait
depuis : Dubplates & Mastering et Ron lui donnait
des conseils techniques…
Nous avons beaucoup de respect pour eux et leur musique, mais nous
creusons notre propre sillon depuis le début des
années 90s : un mélange deep-dub, techno
hypnotique et ambient. Et Rod développe vraiment un son qui
lui appartient, avec Deepchord. C'est vraiment très
éloigné de Basic Channel. Notre label Echospace est un point de rencontre pour nos amis : Juan Atkins, Mike Huckaby,
Convextion (Gerard Hanson), Sean Deason (Matrix Records); des personnes
que je connais depuis très longtemps.
Quelques mots sur ton album réalisé sous le nom
d'Intrusion, The Seduction Of Silence, et les EPs avec les versions
sorties sur le label éponyme ?
Intrusion est un projet à part, plus ancré sur le
dub et reggae traditionnel mais produit avec des machines
plutôt qu'avec des instruments. La plupart des morceaux ont
été enregistrés à la fin
des années 90s puis je suis revenu dessus, je les ai
remixés ou remasterisés. Quant au label
Intrusion, c'est le support d'une série, en 3 parties, de
morceaux extraits de l'album et de remixes additionnels.
Quelle est la différence entre Intrusion et tes autres
projets comme Phase90 et Variant ?
Le nom de Phase90 a été utilisé
seulement sur une réalisation pour qualifier un volume de
son, de mix, avec rendu tri-dimensionnel, pour lequel j'ai
utilisé une version modifiée de l'effet phase90.
Variant est complètement différent des autres
projets dans lesquels je suis impliqué. C'est un peu plus
personnel et c'est une échappatoire à la techno :
c'est plus ambient, classique et expérimental. J'utilise une
grande variété de techniques d'enregistrements et
une instrumentation essentiellement live.
Je joue notamment de la guitare acoustique sur "The setting sun", qui
donne son titre à l'album, et la plupart des morceaux ont
été conçus à la
manière de la musique "concrète". J'utilise
beaucoup de boucles sur des bandes et des captations. C'est
très organique. Initialement, j'ai commencé ce
projet pour ma femme, lorsqu'elle était enceinte de notre
premier enfant et se dirigeait vers l'hypno-birthing [technique
d'auto-hypnose destinée à accompagner
l'accouchement. NDLR]. Le but était de lui composer "une
musique de rêve".
Pour conclure, quelques mots également sur Soultek ?
Soultek est un peu en sommeil pour l'instant. Cela couvrait un large
spectre : techno, house, electro, downtempo, jazz, ambient, dub et
expérimental. En fait, je n'ai jamais eu une vision claire
de ce projet, ni du son qu'il devrait avoir. Le seul point
déterminé, c'était d'utiliser la
technologie pour faire quelque chose d'intense, de soulful. Le 1er
disque que j'ai fait sous ce nom, Chapter One sur Kompute, est un de
mes préférés. Les morceaux ont
été enregistrés environ 5 ans avant
leur sortie. J'en ai fait le mastering avec Ron Murphy, à
Detroit, en 1996, mais j'ai dû laisser tomber pour poursuivre
mes études à l'université. Une fois
diplômé, j'ai décidé qu'il
était temps de le sortir enfin. Mais je ne sais pas encore
à 100% si je sortirai un album un jour…
Laurent Diouf
(article publié dans MCD #54, septembre-octobre 2009)
Intrusion, The Seduction Of Silence (echospace [Detroit])
Infos: www.myspace.com/echospacedetroit
Site: www.echospacedetroit.com
Playlist:
Clancy Eccles All Stars, Sound System International Dub (Clan Disk)
Fisherman Riddim (various artists) (Blood And Fire)
White Mice, White Mice (versions) (Basic Replay)
Augustus Pablo, East Of The River Nile (Message)
Jimmy Radway & Fe Me Time All Stars, Dub I (Pressure Sounds)
Keith Hudson, Brand (Pressure Sounds)
Steve Roach, The Dreamcircle (Soundquest)
Robert Rich & B. Lustmord, Stalker (Fathom)
Manuel Göttsching, E2-E4 (Inteam)
Rhythm & Sound, w/The Artists (Burial Mix)
Laurent Diouf @ WTM-Paris