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GUDRUN GUT : Monika Enterprise, 10 ans déjà…

Le parcours de Gudrun Gut témoigne de la bascule de la génération punk / indus vers la musique électronique. Elle a en effet fait brièvement partie de la toute première mouture d'Einstürzende Neubauten en 1980. Gudrun Gut jouait alors du synthé, un Korg MS-20…

Ensuite, c'est avec une bande de copines qu'elle s'affirme via Mania D puis Matador, dans un registre plus "elektro-synth-pop". Mais c'est un autre projet, Malaria! qui marquera les esprits; au point d'être remixé en 2001 par le combo féminin, Chicks On Speed. Quatre ans plus tôt, Gudrun Gut avait fondé son label, Monika Enterprise. Une structure éclectique qui accueille Barbara Morgenstern, Robert Lippok (To Rococo Rot), Chica And The Folder (aka Chica Paula + Max Loderbauer de Sun Electric), Michaela Melián… Autant de personnages que l'on retrouve sur Monika Bärchen. Une anthologie qui mêle "data pop", leftfield et downtempo, marquant ainsi le dixième anniversaire du label. En 2007, Gudrun Gut finit par réaliser son premier album solo, I Put A Record ! Un disque qui fait la part belle à des compos groovy, mais aussi mélodieuses et acoustiques. En parallèle à ses activités de label-manager, Gudrun Gut est aussi à l'origine d'Ocean Club; à la fois une émission de radio et une soirée qui fédère Thomas Felhmann (The Orb), Daniel Meteo, Tom Thiel… Entretien.


Quel regard portes-tu sur le développement de Monika Enterprise ?
Le label s'est développé lentement mais sûrement. Nous avons commencé avec un 7" de Quarks et nous nous sommes focalisés sur l'Allemagne. Par la suite, notre distribution s'est étendue en Europe, au Japon et en Amérique. Monika a toujours été un label d'artiste. Cela signifie que nous ne recherchons pas une étiquette ou un son en particulier mais chaque artiste vient avec son propre style et le développe comme bon lui semble. Au début, tous les artistes évoluaient autour de la scène berlinoise que l'on a appelé la Wohnzimmer SzeneQuarks, Barbara Morgenstern, Contriva, Komëit et d'autres constituaient une sphère de musiciens qui organisaient des concerts dans leur salon. C'était calme, amical, loin des clichés rock et techno. Joe Tabu était le principal personnage derrière ce mouvement. Mais nous ne voulions pas non plus devenir le label sympa à la mode. L'horizon s'est élargi à la signature de Cobra Killer [1]. Elles ne venaient pas de la mouvance Wohnzimmer, ni indé ou autre. Et je pense que c'est la meilleure chose qui pouvait arriver au label… C'est vraiment important que chaque album ait sa propre couleur, que chaque musicien creuse son sillon… Il y a Michaela Melián, Chica Paula And The Folder (Chica Paula vient du Chili), James Figurine (des États-Unis), Milenasong (de Norvège)… Nous avons aussi produit beaucoup de 7" et 10". J'aime bien ce format. Et des remixes sur des 12". Nous avons produit également la série 4 Women No Cry qui réunit à chaque fois quatre musiciennes de différentes villes et pays. Chacune ayant 15-20 minutes sur le disque. C'est notre projet le plus ambitieux.

Comment as-tu conçu la sélection de Monika Bärchen : songs for Bruno, Knut & Tom ?
La soixantième référence se profilait et il n'y avait pas eu de compilation depuis Raumschiff Monika (m20) et Monika Force (m40). D'autre part, nous voulions réaliser quelque chose de spécial pour marquer cet anniversaire. L'idée de rassembler des exclusivités pour cette production s'est donc s'imposée. Nous avons envoyé des mails aux artistes, au printemps 2007… Nous avons repoussé la deadline deux fois et puis, fin août, les derniers tracks sont arrivés… J'ai transféré les morceaux sur mon ordinateur pour trouver un ordre et un enchaînement qui fonctionne bien; c'est parfois le cas. En fait, la plupart des titres n'ont rien à voir avec les ours — c'était le thème que l'on avait donné [2] — mais ça ne fait rien. Pourquoi avons-nous eu cette idée ? Et bien Uta Heller et moi étions, avec James Figurine (aka Jimmy Tamborello), dans une pizzeria à Berlin, et nous lui expliquions l'histoire de Knut, le petit ours polaire du Zoo de Berlin [3], et celle de Bruno, un ours tué en Bavière. Et puis nous avons parlé de ces hommes corpulents et poilus, les "ours" qui sont devenus très populaires dans le circuit gay, etc. Bref, ensuite nous avons eu l'idée de faire une compilation dédiée aux ours. Nous ne voulions pas quelque chose de trop sérieux. Ah oui… et puis l'emblème de Berlin, c'est l'ours. C'est tout cela qui fait sens. Et Uta Heller a conçu la couverture en utilisant beaucoup d'éléments issus d'autres pochettes de disques du label Monika

Parle nous aussi un peu de la philosophie d'Ocean Club
Ocean Club a commencé avec mon album Members Of The Oceanclub [4]. Je voulais m'écarter du concept de groupe tout en continuant de travailler avec mes amis. L'idée de club s'est imposée. Pour la sortie du disque, nous avons disposé d'une salle, au Tresor, qui avait été décorée à la manière d'un fond marin par Danielle de Piciotto. C'était notre première soirée. Ça s'est très bien passé et nous avons continué. Nous avons fait des soirées hebdomadaires dans ce club. Thomas Felhmann et Chica Paula furent DJs résidents. De même que Mike Vamp [Märtini Brös], Sun Electric et Mermaid. Ensuite, nous avons fait des soirées au WMF. Puis nous avons déplacé Ocean Club dans d'autres villes. En 1997, nous avons commencé l'émission de radio. Puis des rendez-vous spéciaux, en invitant des musiciens que nous aimions, comme Modernist, Pole, Jan Jelinek, Bus, Barbara Morgenstern, Ekkehard Ehlers, Niobe, etc. Nous avons fait aussi d'autres évènements, plus gros, avec des nuits Kompakt et Mute. Ainsi que Marke B, un festival qui regroupe des labels à Berlin [5]… Nous avons toujours l'émission hebdomadaire, sur Radio Eins, qui est aussi retransmise en Sibérie et en Chine ainsi que dans d'autres villes allemandes naturellement. Nouveauté : Byte.fm, une webradio. Et nous faisons encore des soirées Ocean Club ici ou là, mais comme Thomas tourne beaucoup en ce moment, ce n'est plus un rendez-vous régulier.

Comment s'organisent tes DJ-sets ?
C'est très proche des émissions. Je ne suis pas DJ. Je suis plus une "selector". Je passe des CDs et des vinyls, principalement des singles. Je joue des nouveautés à la radio et là je les mixes avec des choses plus anciennes. Donc, mes sets s'accordent bien avec la partie lounge d'un club. Mais ça tend à disparaître et, maintenant, je me produis plus dans des concerts, festivals ou évènements spéciaux, en ouverture de soirée ou autre. Désormais, je m'oriente plus vers un live. Je combine des loops et séquences de DJ-sets. J'utilise un laptop et un micro. Et puis, comme mon album s'appelle I Put A Record, je mixe tout cela… Mais je suis un peu fatiguée du DJing, je veux revenir à la source et composer, être de nouveau créative. En fait, je travaille tout le temps sur de la musique, mais je ne termine jamais vraiment quelque chose…

Tu es restée en contact avec Manon P. Duursma. Avec le recul, comment considères-tu Mania D, Malaria! et Matador ?
Oui, Manon demeure une très bonne amie. Et c'était super de retravailler avec elle sur "Pleasuretrain" et "The Wheel" [cf. l'album I Put A Record, NDLR]. Je vois aussi Beate Bartel lorsqu'elle est à Berlin… C'est avec Mania D que tout a commencé pour moi. J'aime bien encore écouter les cassettes. Quant à Matador, nous évoquons régulièrement, toutes les trois, la possibilité de faire un album de remixes mais on ne sait toujours pas quand. Pour Malaria!, nous sommes plus ou moins restées en contact mais il n'y aura pas de reformation. C'était une belle période et je ne regrette rien.

À cette période, justement, il y avait peu de groupes féminins. Par contre, maintenant, il y a beaucoup plus de filles "at the control"…
Je pense qu'il devrait y en avoir encore plus. J'ai toujours été très intéressée d'entendre des voix de femmes. Je veux dire, pas uniquement au niveau du chant mais aussi dans le monde de la pop-culture. Nous avons besoin de cette compétition, de cette confrontation. Cela me rend malade d'être à part, dans le monde musical, juste parce que je suis une femme.

Pour conclure, quelques mots également sur Miasma…
Miasma est un projet de spoken words avec Myra Davies, de Vancouver… Nous venons de travailler ensemble sur de nouvelles choses, mais cela sortira sous son nom. C'est prévu à la fin de l'été sur Moabit. Nous venons juste de finir cet album, qui n'a donc pas encore de titre. J'ai fait la plupart de la musique mais d'autres musiciens — Danielle de Piccitotto avec Alex Hacke [Einstürzende Neubauten] de même que Beate Bartel— ont également composé des morceaux.

Quels sont tes autres projets à venir ?
En ce moment, je suis en train de compiler le nouveau volet de 4 Women No Cry. Et puis il y a aussi un nouvel album de Barbara Morgenstenà paraître cet automne. Et j'ai prévu de réaliser un nouvel EP cette année.


[1] aka Annika Trost + Gina V. D'Orio, précédemment chez DHR le label d'Alec Empire.
[2] Bär, "ours" en allemand
[3] rejeté par sa mère, cet ourson suscita un immense élan populaire de sympathie.
[4] il existe une série de compilations présentée par Ocean Club et éditée par le magazine The Wire en rapport avec les différentes éditions de cet évènement.
[5] avec des titres écrits et/ou produits avec Blixa Bargel, Tom Thiel, Klimek, Thomas Fehlmann, Anita Lane, etc.

Laurent Diouf (article publié dans MCD #45, mars-avril 2008)

Chica And The Folder, Under The Balcony (Monika Enterprise)
Gudrun Gut, I Put A Record (Monika Enterprise)
Michaela Melián, Los Angeles (Monika Enterprise)
V/A Monika Bärchen, Songs For Bruno, Knut & Tom (Monika Enterprise)

Infos: www.myspace.com/ggut
Monika Enterprise: www.m-enterprise.de
Ocean Club: www.oceanclub.de

Playlist:
Beach House, Beach House (Bella Union)
The Field, From Here We Go Sublime (Kompakt)
Panda Bear, Person Pitch (Paw Tracks)
Simone White, I Am The Man (Honest Jon's Records)
Thomas Fehlmann, Honigpumpe (Kompakt)
Pole, Steingarten (~Scape)
Le Volume Courbe, Freight Train (7") (Trouble Records)
V/A ArtDontSleep presents… From L.A. With love (Milan Records)
NSI, Reference (12") (Non Standard Productions)
Harmonia, Live 1974 (Grönland Records)
Elisabeth Cotten, Shake Sugaree (Smithsonian Folkways Recordings)
and of course all Monika releases…
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Laurent Diouf @ WTM-Paris