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GLOBAL / LOCAL
la misère du monde musical

Le métissage est une chimère. Et parler de métissage musical" est carrément une escroquerie. Reprenons au vol la réponse d'Hector Zazou à la question posée par Roland Torres dans le précédent numéro de Coda (#120, mars 2006) : la plupart des consommateurs de musique du monde ont gardé une oreille colonisatrice. C'est l'exotisme qui plaît. Le Y a bon Banania de la musique. Fin de citation. Comme disait Gainsbarre, j'ai trouvé le point sensible, je vais m'y arrêter…

Il est clair, si l'on ose dire, que les percus, les volutes d'un oud, le barrissement d'un didgeridoo ou les chants de pygmées renvois à un état de nature idéalisé, à une tradition fantasmée, pour le premier "petit Blanc" venu. La réalité, sur place, est souvent différente : les instruments traditionnels n'ayant depuis bien longtemps plus qu'un rôle marginal. Une fonction ritualistique ou touristique. Demandez au premier Africain ou Indien que vous rencontrez et vous verrez qu'il a, lui aussi, envie de posséder un synthé ou un laptop pour faire de la musique. Et pas forcément — j'ai dit, pas forcément — envie de pratiquer la sanza ou les tablas.

Pour autant, l'indigène est rétif à la musique électronique… Même correctement équipé, il s'obstine à jouer autre chose. Une musique certes moderne mais qui ne répond pas forcément aux critères — que dis-je, aux voeux — occidentaux. Le meilleur exemple nous en avait été donné par le regretté Fela. Souvenez vous, croyant bien faire, l'immense Bill Laswell décide de remixer un de ses titres à la sauce funky. Choc civilisationnel. Hérésie suprême. Au sortir de la geôle où il croupissait, le roi de l'afro-beat ne décolère pas : qu'est-ce que c'est que ce boum-boum ? Pourquoi est-ce que j'ai huit cuivres dans mon orchestre ? Qu'est-ce qu'ils ont fait à ma musique ??? Mêmes les voix, ils les font chanter comme des voix américaines. Les Africains chantent avec toute leur bouche, pas avec un tout petit filet de voix. Tant que les producteurs ne comprendront pas, ils détruiront le concept Africain de la musique !”

Alors, la grande partouze musicale, c'est pour quand ? Mais restons en Afrique, justement. La jeune génération reste obstinément hermétique à toute musique basée sur des "rythmes répétitifs" préférant, quel gag, des musiques plus "parlantes"… Comme les lascars des banlieues, tiens, tiens… Le reggae, le ragga et surtout le rap ont littéralement explosé sur ce continent. Mais il est vrai que nous sommes sur une terre où, pour reprendre une expression bien connue, la parole possède encore le prix qu'elle a perdu chez les gens de papier

Certes, il faudrait aussi évoquer les contraires scientifiques, économiques et climatiques qui plombent des technologies (cd, ordi, web, etc.) conçues uniquement pour fonctionner à plein dans des zones tempérées… Reste que c'est au Nord ou plutôt dans les pays "développés" — "civilisés" osent encore dire certains — que les musiques dites "électroniques" s'épanouissent. L'Europe bien sûr, Angleterre, Allemagne et Belgique en tête; révélant au passage la pérennité de la fracture entre les Anglo-Saxons et les Latins. Les États-Unis ensuite. Le Japon, enfin.

S'il existe des artistes locaux en dehors de ces pays, pas un seul n'a le statut d'un Jeff Mills, d'un Sven Väth ou d'un Ryoji Ikeda. Au hasard… Bob Marley, dont le cadavre bouge malheureusement encore, reste une exception. Car la consécration pour un artiste du Sud n'est synonyme que d'intégration — le Brésilien DJ Marky se permet certes de reprendre Jorge Ben, mais il doit sa stature à DJ Hype et Goldie qui l'ont "intégré" aux soirées Mouvement — ou d'assimilation : la fameuse scène indo-pakistanaise (Asian Dub Foundation, FunDaMental, etc.) est avant tout l'oeuvre de ressortissants Anglais en dépit de leurs origines (nous sommes tous des enfants d'immigrés…) et de Mme Tatcher qui sucre enfin les fraises… On pourrait multiplier les exemples.

Mais ne faites pas dire ce que ce que je n'ai pas dit… Il s'agit juste de constater, encore une fois, que la circulation des sons ne se fait que dans un sens. Il n'y a, en effet, guère que les héritiers des babas, la galaxie ambient et la fraternelle communauté trance, pour panacher leurs compositions de sonorités "exotiques" (i.e. "exo", ce qui est "étranger"…). Et les "phalanges de l'ordre noir". Paradoxalement, aux frontières de l'indus, des formations à la philosophie plus que tendancieuse comme Current 93 ont toujours voué un culte, c'est le cas de dire, à la "musique ethnique". Tu aimeras ton prochain comme toi-même, disait le crapaud de Nazareth…

Laurent Diouf
Billet d'humeur publié dans Coda #121, avril 2006





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