WRECK THIS MESS > ARTICLES > WOLFGANG VOIGT / GAS
WOLFGANG VOIGT / GAS : la techno volatile du co-fondateur de Kompakt
Wolfgang Voigt fait partie des pionniers qui ont contribué
à forger la techno de ce côté-ci de
l'Atlantique, en accentuant son côté minimaliste
et ambient. Un tempo mesuré et une atmosphère
sombre devenus synonyme de cette fameuse et omniprésente
scène allemande qu'il porte au travers Kompakt; le label et
distributeur-phare qu'il a co-fondé avec Michaël
Mayer et Jürgen Paape il y a dix ans, à Cologne.
Plus, si l'on considère la première mouture de
cette plate-forme désormais protéiforme, Delirum,
qui fut rebaptisée Kompakt en octobre 1998. Son nom reste
aussi attaché à Studio1 et Profan, deux autres
entités et micro-labels de Wolfgang Voigt, qui ont
précédemment joué un rôle
d'initiateur de cette mouvance minimale. Ainsi qu'à de
nombreux pseudos Love Inc., Mike Ink, Auftrieb, Freiland,
Wassermann, Voigt & Voigt (avec son frère Reinhard),
etc. qui témoignent de sa productivé
qui a culminé dans la décennie 90. Mais le projet
majeur de Wolfgang Voigt reste Gas, aujourd'hui
célébré par la
réédition, dans un coffret, des 4 albums qu'il a
conçu sous cette griffe.
Éponyme, le premier paru en 1996 était encore un
peu "inabouti" et pourtant tous les ingrédients
étaient là : de longues plages hypnotiques, des
textures organiques, un son "sale", étouffé, des
bruits parasites et un "esprit" profondément dub…
Mais c'est sur les opus suivants, Zauberberg, Königsforst puis
Pop (2000), que l'alchimie va réellement
s'opérer. Ces éléments y sont
transfigurés par des nappes somptueuses mais
inquiétantes qui soufflent et
s'élèvent comme un vent d'hiver, et par des
palpitations crépusculaires dont l'amplitude nous donne
encore la chair de poule; disions-nous dans le
précédent numéro de MCD à
propos de cette réédition intitulée
Nah Und Fern…
C'est bel et bien de la techno éthérée
qui "résonne" comme une symphonie occulte. Et cet aspect
symphonique n'est pas une figure de style : Wolfgang Voigt
apprécie réellement la musique classique et
contemporaine (il cite notamment Johann Sebastian Bach, Richard Wagner,
Karl-Heinz Stockhausen, Arnold Schönberg et Alban Berg),
allant jusqu'à tester des hybridations, à base de
samples et autres manipulations soniques, entre ces courants musicaux
forts éloignés. D'où
l'intérêt de ce travail de mémoire qui
serait presque exhaustif s'il comptait aussi quelques maxis,
compléments indispensables à cette symphonie
inachevée. Notamment, Oktember et son l'épilogue
Gas Im November; rattaché à la série
20' to 2000 publiée chez Raster-Noton.
Et c'est justement Raster-Noton, symbole de la microscopic-music, qui
parachève cette consécration en
éditant un livre de 128 pages sur le travail photographique
de Wolfgang Voigt. Notamment les prises de vues noir-et-blanc ou
retouchées avec un filtre de couleur rouge profond, jaune
d'or ou vert bouteille qui ornent les albums et maxis de Gas. Une
signature visuelle en "harmonie" avec cette musique
"élégiaque"; pour reprendre son expression. Avec
ce son aussi typé que celui de Basic Channel, de Vladislav
Delay, du Plastikmann de Consumed ou des productions de Mille-Plateaux
sur lequel était sortis ses albums, par exemple, pour
resituer Gas dans son contexte sonore. Une perspective
renforcée par les cinq morceaux inédits (dix
minutes de moyenne) du CD qui accompagne cet ouvrage paru cet
été, en août 2008.
Complément d'infos.
Pour commencer, est-ce que tu peux nous parler un peu de tes
débuts, du déclic, de tes influences musicales ?
Je me suis focalisé exclusivement sur la musique avec la découverte
Marc Bolan (T. Rex) qui a bouleversé ma vie, aux
débuts des années 70s. Ensuite, j'ai
découvert aussi Krafwerk, Miles Davis et Roxy Music. Puis le
punk, la new wave et la pop dans les années 80s (Scritti
Politi, ABC, Prefab Sprout) et ensuite la techno dans les
années 90s. La pop et le disco étaient devenus
superficiels, ennuyeux, et puis soudainement, pour la
première fois depuis le mouvement punk, un tsunami a tout
balayé et nous a libéré : acid house !
Et le monde n'a plus jamais été le même
! Dès le départ, j'ai toujours joué de
plusieurs instruments et expérimenté
différents styles de musique. Au début des
années 90s, dans le contexte de la techno donc, j'ai
commencé à réaliser mes premiers
disques dans cette veine. D'autre part, je me suis toujours
intéressé à l'art, aux beaux-arts. Et
d'un point de vue artistique, j'aime bien faire des
expériences avec d'autres genres comme le classique, le
schlager ou la musique folk qui sont plutôt hors normes pour
cette sous-culture.
Plus spécifiquement, quel regard portes-tu sur la
scène de Cologne ?
Début 90, la techno a remis en cause les
frontières de la musique pop et bouleversé son
histoire. Un nouveau langage musical, mondial et plus ou moins
non-verbal, a alors émergé. Soudainement, plus
personne n'était intéressé par votre
origine ou statut. Soudainement, il y avait une base musicale commune,
planétaire, qui fonctionnait comme un code magique : la
ligne de basse et la rythmique. Il y avait un nombre très
important de foyers et de dialectes (argots et variantes locales) qui
se nourrissaient les uns les autres : Francfort, Detroit, Chicago,
Berlin… Pour notre part, nous avons inventé le
"Son de Cologne".
Au tournant des années 90, la techno est devenue plus
sérieuse. Une partie du mouvement semblait vouloir
acquérir une certaine crédibilité,
respectabilité. Beaucoup de producteurs ont tenté
des expériences, créant nombre de nouveaux
courants : click-n-cut, dubby sound, minimal-techno… Des
labels ont surfé sur le high-tech, des théories
philosophiques (Mille-Plateaux, inspiré par Deleuze et
Guattari) ou un certain rigorisme (Basic Channel / Chain
Reaction)… Comment expliques-tu cette "intellectualisation"
de la techno ?
La techno a toujours été portée par
des publics et des scènes très
différentes. Aux premiers jours, dans une sorte de
frénésie générale, tout
était encore assez confus. Mais plus tard, un certain nombre
de styles bien définis sont apparus. En ce qui me concerne,
ma préférence est allée vers ce qui
est vraiment minimaliste et j'ai commencé à
déconstruire la techno, encore et encore, jusqu'à
ses dernières limites pour aboutir à des formes
strictes, une sorte de théorie structurale, quelque chose
entre abstraction et dépouillement (cf. Studio1, Profan,
Freiland).
À ce propos, comment travailles-tu ? Est-ce que tu utilises
des samples ou des field-recordings, par exemple ?
En dehors de mon projet Freiland, j'ai toujours utilisé des
samples. Reprendre, citer et réinterpréter des
codes et structures existantes reste un des grand principe stylistique
de la culture pop. Et cela a toujours été un de
mes principes favoris. Un autre de mes idéaux artistiques
réside dans le fait de toujours créer quelque
chose de nouveau, à partir d'un minimum de source sonore, en
jouant sur la distorsion et la multiplication.
Et en ce qui concerne Gas, comment as-tu conçu ce style, cet
ambient organique, vrombissant et fluctuant, flottant ?
Foncièrement, les origines de Gas existaient avant
l'apparition de la techno. Néanmoins, cela prend toute sa
signification lorsque, sous l'influence de la techno, j'ai
trouvé la bonne ligne de basse et les rythmiques qui
fonctionnaient avec des samples élégiaques de
musique classique. Cette structure sonore, à la fois
enivrante et intemporelle, évoquait l'idée d'un
gaz qui se répand au travers d'une forêt musicale.
C'est ainsi que Gas est né.
Qu'est ce que tu attends de ces rééditions ?
Est-ce que tu penses qu'il y aura un regain
d'intérêt de la part des jeunes
générations pour cette techno étrange ?
Fondamentalement, il y avait deux raisons pour
ré-éditer les quatre albums de Gas.
Premièrement, en ces temps où le monde de la
musique se développe sur le mode de l'arbitraire et
l'éphémère, j'avais un profond
désir de créer des "valeurs durables".
Deuxièmement, les albums originaux n'étaient plus
disponibles depuis bien longtemps ou alors à des prix
exorbitants sur Internet [sur le "marketplace" du fameux site
Discogs.com, les éditions vinyl de Zauberberg et
Königsforst oscillent entre 80 et 100 euros et un certain
Seraphin (Lampion ?) essaie de refourguer pour 950 euros le un mini-CD
translucide 20' Gas Im November ! NDLD]. Depuis ce coffret de
rééditions, Nah Und Fern, il y a en effet aussi
un public plus jeune qui s'y intéresse. Et je suis
très heureux de ce phénomène. Mais je
voudrais aussi insister sur le fait que le livre Wolfgang Voigt - Gas,
publié par le label Raster-Noton, s'accompagne d'un CD avec
des titres inédits.
Pour finir, comment imagines-tu le futur de la musique ?
Je ne pense pas qu'il y aura de changements fondamentaux. La plupart
des styles continueront d'exister. Il y aura de nouvelles fusions qui
feront leur chemin dans l'histoire de la musique. Pour autant, la vente
physique de la musique devra faire preuve de prudence et ne pas
être complaisante vis-à-vis d'Internet, du
téléchargement et des copies illégales.
Laurent Diouf
(article publié dans MCD #48, septembre-octobre 2008)
Gas, Nah Und Fern (CDx4, Kompakt)
Kompakt: www.kompakt-net.de
Wolfgang Voigt,, Gas (Livre, 128 pages + CD, Raster-Noton)
Raster-Noton: www.raster-noton.net
Laurent Diouf @ WTM-Paris