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FENNESZ : guitares, electronics, lloopp & computers
On se souvient de l'antinomie qui a longtemps partagé le
rock et la techno. Le guitar hero symbolisant à lui seul le
vieux monde analogique, celui d'avant les musiques
électroniques… Fennesz a renversé
cette perspective et ouvert une porte sur un autre univers musical,
plus expérimental, à la fois acoustique et
numérique. La parution de son nouvel album Black Sea nous
offre l'occasion de revenir sur son travail, en sa compagnie.
Instrument
Né en 1962 à Vienne, en Autriche, Christian
Fennesz fait partie de la "génération punk". Pour
autant, cette appartenance générationnelle ne
réduit pas son champ de vision. Bien au contraire : j'ai
grandi en écoutant la pop des années 60s, 70s et
80s. Foncièrement, j'ai écouté tous
les genres que j'ai pu, du punk à la musique nouvelle en
passant par le free-jazz… J'ai aussi
écouté beaucoup de dub, fin 80 / début
90. C'est un style qui a eu une grande influence pour moi. Pas
sûr que les gens le savent… Reste qu'il fait ses
premiers pas en musique armé une guitare, comme beaucoup
d'autres adolescents, au sein de groupes de rock. Un parcours qui
trouve son achèvement, au tout début des
années 90s, avec Maishe. Un projet rock-noisy, sous
influence Sonic Youth. Christian Fennesz assume pleinement ce
passé, mais il a complètement tourné
la page. Sans abandonner pour autant son instrument fétiche,
la guitare. Au début de cette décennie, il
découvre l'usage du sampler et des possibilités
nouvelles que cela apporte en termes de création.
L'instrument idéal pour transposer la guitare dans une autre
dimension sonore, affranchie des stigmates du rock. La transition s'est
faite tout naturellement. J'ai toujours voulu transposer le son de la
guitare, l'emmener ailleurs, par conséquent je me suis
évidemment intéressé aux nouvelles
technologies qui me permettraient de le faire.
Hotel Paral.lel
La première trace de ses expérimentations
s'intitule Instrument. C'est un maxi vinyl de 4 titres paru en 1995 sur
Mego, le fameux label autrichien fondé notamment par Peter
Rehberg (Pita) et Ramon Bauer. C'est une des premières
références du label, la quatrième pour
être précis. Christian Fennesz poursuit ensuite
ses manipulations, recherchant la meilleure interface pour cette greffe
guitare / machine, en apparence contre-nature. Entre
tâtonnements et bidouillages, il forge un son très
spécifique qui puise ses racines dans les
méandres de data-errors : un peu comme Stefan Betke (Pole,
~Scape), c'est un crash qui est à l'origine du brouillard
numérique qui nimbe la plupart de ses compositions. C'est le
point de départ d'une signature sonore qu'il va exploiter,
peaufiner, transfigurer… Un "grain" qui le rapproche encore
plus de la mouvance laptop avide de ce genre de glitch, et autres
clicks & cuts. Et pourtant, à cette
période, il n'utilise pas encore d'ordinateur pour
générer des sons ! Mais désormais,
cette texture granulaire et abrasive, associée à
des mélodies distordues, caractérise le travail
de Fennesz qui trouve pleinement ses marques avec la sortie
à l'automne 97, toujours chez Mego, de son premier album
Hotel Paral.lel. Un univers particulier, dans lequel il faut rentrer
sans appréhension, ni à priori, pour en
découvrir toutes les subtilités.
Endless Summer
Fennesz délivre une musique complexe, tant dans son
processus d'élaboration que dans le rendu. En un sens, on
pourrait comparer sa manière de travailler à
celle des artistes pratiquant l'art du "piano
préparé". Une "version guitare", en quelque
sorte, doublée d'une "tessiture laptop"… Mais
Christian Fennesz refuse de se laisser enfermer dans ce jeu des
définitions : je n'ai jamais voulu décrire ma
musique. Ce n'est pas de mon ressort. Par contre, il tient à
souligner, une fois encore, qu'il utilise principalement une guitare
comme source sonore, bien que certaines de ses autres
réalisations ont des résonances beaucoup plus
électroniques, flirtant parfois avec le field-recordings
comme le très abstrait Plus Forty Seven Degrees 56' 37"
Minus Sixteen Degrees 51' 08 publié par Touch en 1999; autre
label auquel Fennesz est fidèle. Cet opus doit son titre aux
coordonnées géo-localisant son jardin,
transformé pour l'occasion en studio en plein air ! Deux ans
plus tard, à l'été 2001,
paraît le bien nommé Endless Summer sur Mego. Un
album mythique, récemment
réédité par Touch ! Christian Fennesz
atteint ici un point d'équilibre rare, entre abstraction
électronique et émotion acoustique, qui touchera
un public plus large par sa magie. Comparée aux
précédents, la musique était
émotionnellement plus directe. À la
manière de la pop. Et je pense que c'est la raison pour
laquelle il a eu une telle audience.
Venice
En 2004, dans le prolongement d'Endless Summer, Fennesz revient en solo
avec Venice. Prolongement car on y retrouve les ambiances
étranges mais prenantes, constellées de brisures
mélodiques et de bruits parasites, de loops et de plaintes
harmoniques échappées de guitares, qui avait fait
la force émotionnelle de son
prédécesseur. En solo car Fennesz a depuis
multiplié les collaborations prestigieuses, signe de son
importance sur l'échiquier musical. Il y a eu notamment le
rapprochement très remarqué avec Jim O'Rourke et
Peter Rehberg sous la bannière Fenn O'Berg. Après
un premier recueil composé de captations, dont une
effectuée à Paris, sa seconde ville d'adoption,
dans le cadre de la 1e soirée Büro
(souvenirs…), le trio immortalise de nouveau quelques-unes
de ses prestations en 2002 (cf. The Return Of Fenn O'Burg). Et
apparemment, l'aventure n'est pas finie. Nous sommes de vieux amis.
J'ai rencontré Peter deux fois le mois dernier, nous avons
bu quelques bières dans un pub et j'ai croisé Jim
à Tokyo en 2008. Nous allons faire un nouvel album de Fenn
O'Berg cette année. Autre collaboration
remarquée, celle avec le pianiste Ryuichi Sakamoto : Cendre (Touch, 2007). Une suite de pièces où le piano
domine, non sans rappeler les Gymnopédies de Satie avec une
trame ambient, des micro-décharges
électrostatiques, des mélodies
contrariées, des frottements, etc. J'ai adoré
travailler avec Ryuichi Sakamoto. Il y a eu beaucoup de malentendus
à propos de cet album… la musique est toute en
simplicité…
GRM Experience
En fait, lorsque l'on se penche sur la discographie
conséquente de Christian Fennesz, on découvre une
multitude de projets communs, souvent à la faveur d'un
concert, avec des artistes comme Otomo Yoshihide, eRikm (Complementary
Contrasts, Donaueschingen 2003 sur Hat Hut Records), Main (Split Series
#15 sur FatCat Records), Gert-Jan Prins, Keith Rowe… On le
retrouve aussi ponctuellement aux côtés de Kaffe
Matthews, Jérôme Noetinger, Marcus Schmickler et
Rafael Toral au sein de l'ensemble MIMEO. Récemment, son nom
est apparu sur le fronton de Till The Old World's Blown Up And A New
One Is Created (sur Mosz), disque éponyme d'un groupe
informel chapeauté par Werner Dafeldecker et Martin
Brandlmayr. Il y a aussi un malentendu à propos de ce
projet, qui est plus celui de Werner et de Martin. J'ai seulement
joué un peu de guitare, il y a quelques années,
en studio. Ils ont fait tout le travail de composition,
d'édition et de mixage. Pas moi… Je trouve
injuste, inique que le label ait mis mon nom en premier. Il n'en
était pas question, ce n'est pas acceptable. Il
était tout à fait légitime, par
contre, de voir figurer le nom de Fennesz aux
côtés de celui de Mikai Vaino (Pan Sonic) et
Christian Zanési du GRM pour un disque oscillant entre
microscopic-music, electronica mélodieuse et
ambient-expérimental (GRM Experience, en 2004 sur le label
de Radio France, Signature). On rappellera que Fennesz fut
invité 2 fois au festival de l'INA/GRM, Présences
électronique. Cet institut étant ouvert
à des musiciens hors du circuit "classique", dont la
démarche se situe justement à ce point
d'intersection entre musique électronique,
électro-acoustique et expérimentale. Les gens du
GRM m'ont toujours soutenu, même lorsque ma musique
n'était pas du tout connue. Toutes les personnes que je
connais là-bas sont vraiment des amis. Le GRM est moins
académique que d'autres institutions du même
genre. Ils semblent plus terre-à-terre mais en fait ils sont
très perfectionnistes.
Black Sea
Précédé de "Saffron Revolution" (1),
un titre mis à disposition en mp3 sur le site du label
Touch, Black Sea est donc le dernier album en date de Christian
Fennesz. Il s'ouvre sur une pièce d'une dizaine de minutes,
une durée frôlée par 2 autres morceaux.
L'intro plutôt bruitiste laisse vite apparaître une
texture rêche et des dissonances, puis ce
conglomérat s'efface au profit d'une ambiance plus
apaisée, ponctuée de quelques notes
évasives de guitare acoustique. Dans un dernier mouvement,
ce morceau qui donne son titre à l'album regagne de
l'épaisseur avec une nappe criblée d'une fine
pluie d'effets ou de bruits de fond… Dans l'ensemble, ce
disque est marqué par une forte consonance acoustique,
baignant dans une sorte d'ambient crépusculaire mais
apaisant, tissé par des mélopées
instrumentales et des boucles ainsi que des sons plus abrupts qui
apportent un contre-point nécessaire. Guitares
électriques et acoustiques, synthés,
électroniques, le logiciel lloop et les computers qui vont
avec : c'est avec ce dispositif que Christian Fennesz a
conçu cet album hivernal. On notera également la
contribution d'Anthony Pateras au piano préparé
sur "The Colour Of Three" et Rosy Parlane sur "Glide". Cette
année 2009 devrait également voir d'autres
projets se réaliser. En particulier, une installation en
compagnie de l'artiste Gina Czarnecki, deux film-scores (illustration
musicale), quelques remixes (pour Renfro, Heligoland, Karin
Dreijer…) et un split-album avec Sparklehore, In The
Fishtank, qui sera sans doute suivi d'un autre dans le courant de
l'année. À suivre…
(1) en référence à la
"révolution safran" des moines bouddhistes menée
en Birmanie contre la junte.
Laurent Diouf
(article publié dans MCD #50, janv-fév. 2009)
Fennesz, Black Sea (Touch)
Infos: www.touchmusic.org.uk
Site: www.fennesz.com
Playlist:
Thurston Moore, Trees Outside The Academy (Cargo Records)
Toumani Diabate, The Mande Variations (World Circuit)
KTL, 3 (12", OR)
Cliff Martinez, Solaris (original soundtrack) (Edel Records)
Toru Takemitsu, All In Twilight (Schott Japan)
Renfro, Mathematics (Meltwater Records)
Dennis Wilson, Pacific Ocean Blue (Caribou Records)
Laurent Diouf @ WTM-Paris