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FRANK BRETSCHNEIDER
loops, bleeps & clicks…

Co-fondateur du prestigieux label Raster-Noton avec Carsten Nicolai (aka Alva Noto) et Olaf Bender, Frank Bretschneider est un des principaux représentants du courant que l'on nomme "microscopic-music".

Conçu avec Peter Duimelinks (membre de Goem, THU20, Kapotte Muziek et manager du label noise-experimental V2-Archief), son nouvel album Fflux apporte une fois encore la preuve de sa maîtrise dans ce domaine. Frank Bretschneider isole des éléments (boucles rythmiques, basses fréquences, cliquetis et notes se prolongeant sur des tonalités étranges) avec lesquels il compose une musique électronique décharnée. Récusant le terme "minimal" pour qualifier son jansénisme musical, il préfère parler d'une musique économe en moyens. Mais pas avare en émotions: ses morceaux palpitent au gré d'impulsions synthétiques ("Knox", "Wax"), de rondeurs dubbisantes ("Fax"), de cadences plus affirmées ("Mux") ou de dark-ambient vibrionnnant ("Prax", "Lux").

Un opus d'un format assez court (34 minutes seulement) en partie élaboré en Hollande dans le cadre d'une résidence à Extrapool, lieu et studio qui commissionne des collaborations d'obédience "electronica high-tech et expérimentale" qui sont publiées ensuite dans la série Brombron. Fflux en étant la 10ème référence. Initiée par Frans de Waard, cette série au départ co-produite par Staalplaat est désormais éditée sur le label Korm Plastics. Voilà pour le contexte.

Pour la forme, on précisera qu'il convient d'écouter ce disque à volume raisonnable pour saisir les variations "micro-tonales" et suivre les méandres des mélodies fragmentées qui se font jour au travers des agencements de micro-loops, de clicks & cuts, de sub-basses et de palpitations électro-statiques. Trop bas, on perd toute la densité des basses fréquences, la rugosité de certaines textures, l'intensité de l'atmosphère ainsi créée. Trop fort, la subtilité des sons et des arrangements se perd dans un spectre trop large et des saturations qui dénaturent le propos.

À ceux qui ne connaîtraient pas encore le travail de Frank Bretschneider, on conseillera vivement la découverte d'albums comme Flex et Rausch signé Komet, pseudonyme que Frank Bretschneider a aujourd'hui abandonné. Ainsi que, pour sa période Mille Plateaux, Curve et surtout, plus groovy, Balance, composé en collaboration avec Taylor Deupree. Plus récemment, on signalera aussi Looping I - VI (and other assorted love songs) sur 12k. Le label de Taylor Deupree, justement.

On rappellera que Frank Bretschneider fête ses cinquante ans cette année et que, pour lui, l'aventure a commencé à l'Est. De l'autre côté du Mur… De sa formation aux arts graphiques et de son expérience comme designer, il conserve une approche visuelle de la musique. Ou plutôt, il cherche à transcrire la visibilité de la musique, les "peaks" et la sinuosité de ses courbes, en accompagnant ses lives de vidéos qu'il conçoit tout aussi méticuleusement.


Pour commencer, résume-nous un peu ton parcours…
J'ai grandi en écoutant du rock, du blues et du jazz. Mais en même temps, j'étais à chaque fois impressionné par la musique électronique qui accompagnait les films de science-fiction que je regardais. Plus tard, j'ai découvert la "musique nouvelle" du début du 20ème siècle : Ligeti, Henry, Penderecki, Messiaen, Satie, Riley… Je n'ai pas eu de formation musicale et j'ai commencé assez tardivement à faire de la musique par moi-même. J'ai commencé par travailler avec des boucles sur bandes et en expérimentant des sonorités après avoir acheté un Korg MS-20 en 1985. De 86 à 91, j'avais un groupe intitulé AG Geige, un combo plutôt étrange, avec des vocaux en allemand, au sein duquel je jouais de la guitare. En 1988, j'ai commencé à composer avec un ordinateur (un C64) et l'interface MIDI. En outre, j'étudiais les Beaux Arts et j'ai travaillé pendant longtemps comme designer graphiste. Et depuis 1998, je travaille en tant que musicien, en freelance.

Au travers de tes réalisations, comment définis-tu ta démarche musicale ?
J'essaie toujours de trouver quelque chose de nouveau. Sur Rausch [réalisé sous le nom de Komet, en 2000, sur 12k], j'ai travaillé avec des bruits blancs et des ondulations (sinewaves). Sur Curve [paru sur Mille Plateaux], j'ai utilisé des loops de rythmiques hip hop. Pour 20' To 2000 [une série mensuelle de 12 mini-Cds qui contenaient une ou plusieurs pièces d'une vingtaine de minutes au total éditées à l'occasion du passage à l'an 2000 sur Raster-Noton, avec des artistes comme Ilpo Vaisanen, Ryoji Ikeda, Senking, Thomas Brinkmann, Scanner, Mika Vaino, Wolfgang Voigt, Elph, etc.], j'étais obnubilé par la notion de dynamique. Et sur mon nouvel album, j'explore des possibilités rythmiques. Désormais, je m'intéresse un peu moins aux loops et à l'aspect répétitif mais toujours autant à la pureté des sonorités digitales. Et toujours également à l'interaction entre la musique et le graphisme, dans le fait de combiner les deux pour rendre la musique visible.

Justement, comment as-tu élaboré ce nouvel album, Fflux, avec Peter Duimelinks ?
Il y a deux ans, Frans de Waard [fondateur du label Korm Plastics] nous a invité, Peter et moi, à venir travailler dans le studio Brombron à Nijmegen [en Hollande]. Nous avons passé une semaine à répéter et à enregistrer. Peter utilise principalement Live tandis que je me sers surtout de Logic et du Micro Modular. nous avons enregistré directement sur disque dur en nous servant également de ProTools. Mais comme nous n'avons pas eu le temps de finaliser les morceaux en studio, nous avons pris chacun avec nous une copie de ces sessions. Par la suite, Peter est tombé sérieusement malade pendant environ neuf mois, ce qui fait que j'ai édité et mixé les morceaux tout seul. La principale chose à faire, c'était de ré-équaliser car il n'y avait trop de basse. Et un peu de ré-arrangement. J'ai envoyé des copies à Frans et Peter. Ils étaient tous les deux satisfaits par mon travail et, finalement, c'est sorti ce printemps.

Tu as composé des albums en compagnie de musiciens comme Taylor Deupree et Ralph Steinbrüchel, par exemple. Qu'est-ce que ce type de collaboration t'apporte ?
C'est pour moi une coupure qui est toujours la bienvenue par rapport à mon travail habituel, seul, devant l'écran de mon ordinateur. Je suis toujours étonné, surpris, par le fait de travailler sur les idées de quelqu'un d'autre, et c'est intéressant de pouvoir y intégrer mes propres suggestions de son ou d'arrangement. J'apprends beaucoup plus musicalement dans ce genre de collaboration, qu'en écoutant un disque.

D'autre part, tu joues aussi beaucoup dans le cadre d'évènements commandités par des musées, le circuit artistique / multimédia…
Par rapport à la scène club où les gens veulent se relaxer et s'amuser, je pense que c'est un public un peu différent, plus sophistiqué, un peu à part, en termes d'écoute et dans la manière de voir les choses : c'est un autre background et une autre expérience. Et il y a toujours une tendance à analyser, à comparer.

Sur ce plan, quel lien fais-tu entre le versant expérimental de l'electronica (glitch, laptop, etc.) et la musique "savante" (concrète, électro-acoustique, etc.) ?
Humm… il faudrait que j'ouvre mon encyclopédie. Bon, ce que je voudrais dire à ce propos, c'est que toute la musique que l'on peut cataloguer schématiquement sous le nom de "musique nouvelle" — atonale, sérielle, concrète, minimale ou électronique — est une source d'inspiration pour la jeune génération qui compose avec l'aide d'un ordinateur. Et cela reste toujours une grosse surprise de découvrir et d'écouter la musique du siècle précédent.

Comment envisages-tu le futur proche de la musique électronique ? Est-ce que tu vois se dessiner de nouvelles directions ?
Je ne sais pas vraiment, en fait, car les choses changent toutes les semaines. Ce qui est sûr, c'est qu'il devient de plus en plus facile de mixer, de fusionner, différents styles ou courants musicaux en un seul. C'est le phénomène auquel on assiste en ce moment : une explosion de styles et une globalisation de la musique.

Est-ce que tu es intéressé par la radio ?
Je n'ai jamais animé d'émission, mais j'ai été invité par beaucoup de radios où j'ai joué live. Je n'ai pas de radio (ni de télé) chez moi depuis environ 16 ans. D'une manière générale, je trouve les mass-média plutôt ennuyeux. Bien sûr, il y a des émissions de radio intéressantes mais c'est toujours tard dans la nuit, et c'est le moment où je travaille sur ma musique. Et malheureusement, pour ce qui est des radios sur internet, ma connection est actuellement trop instable.

Pour conclure, quelles seront tes prochaines productions ?

Je viens juste de finir les morceaux pour mon prochain CD, Rhythm, qui devrait sortir dans quelques mois sur Raster-Noton. Ce sera le premier d'une série de trois albums. Le suivant s'appellera Shapes. Et le troisième, Echoes. Mais en ce moment, je suis surtout occupé par l'élaboration de visuels pour mes performances. Sinon, après Ryoji Ikeda (Dataplex), Carl Michael von Hausswolff (Leech) et Alva Noto + Ryuichi Sakamoto (Revep), les prochaines sorties prévues sur Raster Noton sont celle de Pixel (Jon Egeskov), Senking (Jens Massel) et Byetone (Olaf Bender).

Laurent Diouf
Article publié dans MCD #35, juillet-août 2006

Frank Bretschneider & Peter Duimelinks, Fflux (Korm Plastics)
Distribution: Métamkine
Site: www.frankbretschneider.de
Label: www.kormplastics.nl
Raster Noton: www.raster-noton.de

Playlist:
Herbie Hancock, Sextant (Sony)
Electronic Music Composer, Abandon Music (Planet Mu)
Zavalovka, Plavyna (Nexsound / Laton)
Tilman Ehrhorn, Heading For The Open Spaces (Resopal)
The Grateful Dead, Anthem Of The Sun (WEA)
Soft Machine, Six (Sony)
Morton Subotnick, Silver Apples Of The Moon (Wergo)
Mr.76ix, Hits Of 76ix Par2 (Skam)
Larry Young, Lawrence Of Newark (Sanctuary / Castle)
XTC, Explode Together : The Dub Experiments 78 - 80 (Virgin)
Kieran Hebden & Steve Reid, The Exchange Session vol 1 (Domino)
Datach'I, Shock Diamonds (Sublight Records)





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