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DUB : une brève histoire
Niveau - 3 : "Do
you remember the days before slavery ?"
Extérieur jour : une île. Ciel dégagé, mer
calme, température élevée, végétation luxuriante.
Des rivières coulent au pied des Montagnes Bleues. Ce petit paradis sappelle
"Le Pays Des Sources", Xamaica dans la langue des Arawaks. Ce peuple
indien fût décimé à larrivée des colons
Espagnols. Au milieu du XVIIème siècle, ce sont les Anglais qui
débarquent
Intérieur nuit : coke en stock. Dans les
cales de leurs navires, des milliers dhommes croupissent en attendant
de crever dans les plantations. Il y aura des révoltes. En vain. Lesclavage
finira par être aboli mais rien neffacera son souvenir. La Jamaïque
a acquis son indépendance la même année que lAlgérie,
en 1962.
Niveau
- 2 : Nyabinghi.
Les descendants des esclaves optent pour le "culte de la mère
patrie"
Dans toutes les Antilles, lAfrique est mythifiée.
De nouvelles religions sont apparues. En Jamaïque, cet opium du peuple
Noir se nomme Rastafarisme. En résumé, un mélange de panafricanisme
et de traditions bibliques. Les premiers adeptes se manifestent dès les
années trentes. Les purs et durs se regroupent en communautés
et se réfugient sur des collines. Ces intégristes se livrent à
des incantations sur des rythmes ancestraux tout en fumant comme des damnés
pour séclaircir les idées
Nom de code de ces agapes :
nyabinghi. Grounation. Des percus et du chant uniquement. Cest
la toute première forme de musique associée au mouvement Rasta.
De nos jours, seule une poignée de vétérans perpétue
ce rituel : Ras Michaël & The Sons Of Negus, The Mystic Revelation
Of Rastafari.
Niveau
- 1 : Blue Beat, Ska, Rudie et Rock Steady.
Dans les années 50, le jazz et les rythmes chaloupés du calypso
font vibrer les Jamaïcains. La musique obéit aux lois de la théorie
de lévolution : il ny a pas de génération
spontanée. Son histoire est faite de ruptures, de mélanges, de
mutations. Linfluence combinée de ces deux courants musicaux va
successivement donner naissance au blue beat, au ska ainsi quau rudie
la musique des "rude boys" puis au rock steady;
plus axé sur le chant. Point commun : un tempo saccadé, scandé
(skank). Cest en quelque sorte une déclinaison caraïbéenne
du rock. Ces tendances vont secouer la Jamaïque pratiquement jusquà
la fin des années 60. Prince Buster, Desmond Decker, The Ethiopians,
Don Drummond et les Skatalites en furent les ambassadeurs tout comme Toots &
The Maytals et Jimmy Cliff à leurs débuts. Curieusement, seul
le ska fera lobjet dun revival.
Niveau
0 : "Roots, Rock, Reggae".
Lémergence dun nouveau genre musical peut aussi reposer
en partie sur une accélération du rythme. Le reggae est né
du phénomène inverse. Comparé au ska et au blue beat, la
section rythmique est beaucoup plus lente. Nonchalante
La basse est mise
en valeur. La "lead guitar" et/ou les claviers donnent le "la".
Les vocaux sont omniprésents. Une configuration qui rappelle aussi celle
de la soul et du rhythm-n-blues. Ce changement de ton va trouver son point déquilibre
aux débuts des années 70. De ce fait, le reggae peut aussi être
considéré comme une forme de "protest song". Les textes
sont très revendicatifs et expriment une vision socio-politique mais
surtout religieuse du monde. Le rastafarisme a enfin trouvé sa tribune.
Plaintif et gémissant (Burning Spear), mystique et soit-disant prophètique
(Bob Marley) ou bien mielleux et sirupeux pour les "lovers" (Gregory
Isaacs), le reggae véhicule les "cantiques" des rastas.
Niveau
1 : Sound-System
Longtemps avant que les majors sen emparent, lessentiel des
productions reggae paraît sur des 45 T édités par Studio
One, Tuff Gong, etc. Au dos, cest-à-dire sur la face B, on trouve
généralement la version instrumentale du morceau. Ces versions
sont utilisées dans les sound-systems. A la base, ces sonos itinérantes
sont chargées de diffuser la "bonne" parole du reggae dans
les ghettos.
Avec des moyens rudimentaires mais efficaces. Une efficacité que lon
mesure selon la dimension des enceintes
Cette mission est régie
avec soin par un M.C. (Maître de Cérémonie) qui coordonne
les gestes du Selector et de lOperator. Le DJ a alors le choix entre re-doubler
les vocaux (dubbing) et/ou improviser des chroniques sociales sur lintrumental
(toast). Les pionniers font désormais partie de la légende,
tel les sound-systems de Duke Reid, de Clement Dodd (Downbeat) et les toasters
Count Machuki, King Stitt (The ugly one) et U Roy par exemple.
Niveau
2 : Dub.
La "culture club" est désormais en marche
Les sound-systems
se multiplient comme des petits pains. Ce qui fait la différence, cest
le son. Bass in your face ! Des duels sont même organisés
(sound clash). Mais pour que les DJs puissent se battre, il faut des
armes. Alors les ingénieurs du son commencent à re-travailler
le reggae.
La basse et la batterie sont misent en avant. Les vocaux sont atténués,
dispersés par le mixage. Ce nest plus simplement des versions instrumentales,
cest autre chose
Quelque chose de plus fort : du dub !
En poussant les techniques de studio et denregistrement jusquà
leur paroxysme, ces bricoleurs de génie viennent de créer un genre
à part entière. Le dub va dabord circuler via des test-pressing,
des dub-plates spécialement pressés pour les sound-systems.
En language techno, on appelle cela des white-labels
Niveau
3 : Dub Masters.
Les premiers albums "strictement" dub reflètent la folie créatrice
des leaders de cette révolution musicale : "Dub Gones Crazy".
Considéré comme le père fondateur, King Tubby campe dans
son studio Home Town Hi Fi en compagnie de deux autres dub masters :
Lee "scratch" Perry et Bunny Lee. En 1973/74, ils jouent pour la première
fois sur les effets stéréo en utilisant de la distorsion :
"Blackboard Jungle Dub". Autres pionniers : Errol T, Keith Hudson
("Pick A Dub"), Joe Gibbs ("African Dub"), etc. Plus tard,
de son côté, Lee Perry sera le premier à faire résonner
la réverbe dans son Black Art Studio. Toutes les possibilités
des techniques de mixages sont méthodiquement explorées :
cuts, ré-équalisation des graves et des aigus, etc. Un jeu de
pistes
Au fil des innovations, les albums se déclinent en chapitres
et en parties. Dun disque à lautre, les thèmes et
les riddims sont repris et modifiés : lère du
re-mix commence...
Niveau
4 : Dubwise.
Lheure de lémancipation a sonné. Prince Jammy
et Scientist incarnent la deuxième génération de dubmasters
avec Peter Chemist, Dr. Alimantado, The Revolutionnaries, The Twinkle Brothers,
Augustus Pablo, Niney The Observer, Yabby U, etc. Leur règne sétale
de la fin des années 70 au début des années 80. Leur dub
est toujours roots mais la culture a changé
Linformatique
et les jeux vidéos ont fait leur apparition : "Scientist encounters
Pacman" et "Prince Jammy destroys The Invaders". La technologie
a également évolué. Le son est plus étoffé.
Chaque album est un catalogue deffets spéciaux : écho,
fader, delay, etc. Le mixage est plus fouillé. La structure des morceaux
est en perpétuelle ébulition : breaks et contre-temps pour
relancer le tempo, boucles sur les voix pour colorer les compositions (dubwise).
Plus hypnotique que jamais, le dub a atteint un point de non-retour.
Niveau
5 : "War Inna Babylon".
1ère, 2ème, 3ème génération
Colonisation
oblige, la communauté Jamaïcaine est fortement représentée
en Angleterre. Au contact de lOccident, le reggae devient urbain. Le rythme
est un peu plus rapide. Les sonorités sont plus "rock". Steel
Pulse, Aswad et Black Uhuru symbolisent cette période. Impossible de
mentionner ces derniers sans parler de Sly & Robbie. Tout comme les Roots
Radics, ces pilliers de studio ont participé à une multitude de
productions. Ce duo a aussi réalisé de nombreux albums dub; réglés
comme des mécaniques de précision, sans temps morts ("The
summit", "Taxi gang"). Basse / batterie oblige, le fonctionnement
en tandem se perpétue : Steelie & Cleevie, Mafia & Fluxy.
Mais la jungle des villes abrite des ghettos. Les Rastas se heurtent à
Babylone
Des émeutes éclatent ! Elles nont rien
à envier à la guerilla urbaine que mènent alors les autonomes
Allemands : "Handsworth revolution"
Niveau
6 : Punky-Reggae Party.
Les punks en sont verts de jalousie
Clash les somment de rentrer
dans la danse ("White riot"). Anarchy in UK ! Quoi quil
en soit, ceux ont eux qui vont amener les visages pâles vers le reggae.
The Ruts, The Slits, Stiff Little Finger puis P.I.L. où bien encore Police
et même UB 40, tous ces groupes proposent une version blanche et énergique
du dub. Quelques Blacks effectuent la démarche inverse, en mêlant
reggae et punk hardcore : Bad Brain. Dautres pratiquent du dub inna
murderer style : Basement 5. Ces deux tribus finissent par se rencontrer
dans des "punky reggae party"
Mikey Dread tournera avec
les Clash. De son vrai nom Michaël Campbell, cet animateur radio va réaliser
un album culte, "African Anthem : dub wise". Ce disque est programmé,
construit comme une émission. Les morceaux ricochent les uns sur les
autres. Un jingle revient comme une mantra : "Dread at the control !".
Et la complexité du mixage annonce déjà une autre vague
de dub masters.
Niveau
7 : Dub-Poetry.
Toujours à la même époque, les intellos découvrent
les possibilités du dub. Leurs textes, et surtout leurs poèmes,
trouvent là un écho qui amplifie leur portée. Au propre
comme au figuré ! Le phrasé colle à la ligne de basse
pour mieux enfoncer le message. Prince Far I ouvre la voie. R.I.P. Il sera suivi
par Michaël Smith, Sister Breeze, Oku Onuora, etc. Avec eux, le dub se
transforme en B.O. : ambiance de manif sur le titre "It Dread inna
Inglan" signé par Linton Kwesi Johnson, bruits de guerre derrière
"Everytime a ear de soun " pour Mutabaruka. Proche du spoken-word
américain, la dub-poetry est réaliste et militante. Léconomie
gouverne le monde. Le combat doit se situer sur ce terrain. Plutôt rouge
que mort
L.K.J. crache sur les Rastas qui sembourbent dans le mysticisme
("Reality poem"). Ni Jah, ni Maître !
Niveau
8 : Studio line
Début 80, le dub fait preuve de réalisme technologique. Lingénieur
du son est devenu un véritable "homme" studio assurant linterface
entre ses multiples machines
Adrian Sherwood et Mad Professor marquent
une nouvelle étape avec leurs labels On-U Sound
et Ariwa (communication en Yoruba). Tout en poursuivant la connexion avec le
milieu punk-rock, ils seront pratiquement les seuls à innover pendant
cette période et dépassent ce que Mikey Dread avait amorçé
en redoublant deffets et de mixes. Leurs albums sont baroques, pétris
de gimmick sonores et surchargés de références. Avant tout,
ils privilègient lécoute. Iconoclaste, Adrian Sherwood jongle
audacieusement avec une diversité vertigineuse de sons tout en mélangeant
tradition et modernité (African Head Charge, Dub Syndicate, Barmy Army
et les premiers Gary Clail). Perfectionniste, Mad Prof fait preuve de beaucoup
dhumour avec sa saga "Dub Me Crazy". Dès lors, plus rien
ne sera comme avant : lAngleterre a définitivement détrônée
la Jamaïque.
Niveau
9 : Rub-A-Dub.
Mais au milieu 80, en dehors de ces deux grands manipulateurs et de Jah
Shaka qui maintient la flamme des sound-systems, le dub se fait rare. Le public
préfère se saouler de paroles débitées à
grande vitesse par les "fast talkers". Avatar du Dance Hall
et préfiguration du Ragga, le Rub A Dub Style explose. Dans ce contexte,
les albums purement instrumentaux ne sont pas légions. Seul Gussie P.
et son équipe A Class Crew se sont vraiment distingués :
"Raw Rub A Dub Inna Fashion". Le changement provient du son. La texture
est synthétique, "caoutchouteuse". Lère du tout
acoustique est révolue, les machines ont triomphé. Cest
le passage de lanalogique au digital. Visionnaire, Prince Jammy avait
réalisé un album dépouillé et linéaire intitulé
"Computerized Dub". Les titres de ce disque appartiennent maintenant
à la préhistoire de la micro-informatique ("32 bit chip",
"Peek & poke", "256K ram"). Sleng teng...
Niveau
10 : Breakbeats, Scratch & Dub.
Fin 80 : faites vos jeux
Rien ne va plus ! Cest le
creux de la vague. Sur les traces dOn-U Sound, seule une poignée
de résistants composent du dub chaotique, strié de sonorités
inattendues. Renegade Sound Waves et Depth Charge explorent un univers musical
basé sur le numérique : le sampling remplace le travail sur
bande. Mais le rap rôde
Sur cette lancée, des groupes réalisent
quelques dubs hachés menu, en concordance avec cette démarche
"breakbeat & scratch" : Consolidated, "Stoned :
live bass mix". La basse reste prédominante mais cette hégémonie
est de plus en plus menacée par la virulence de la rythmique (Meat Beat
Manifesto). Cette décentralisation annonce le métissage sonore
que subit le dub actuellement.
Niveau
11 : Ambient-Dub.
Au début des années 90, les technoïdes re-découvrent
le principe des sound-systems au travers des raves. Pour souffler entre deux
rafales de Bpms, ils écoutent de lambient. Les Babas sont mort
de rires ! Les Rastas aussi : le dub refait surface dans les chill-out.
The Orb remet au goût du jour de vieux thèmes hérités
des dubmasters. Ce pillage passe inaperçu aux oreilles dun public
dénué de toute culture reggae. Quimporte ! La rencontre
entre lambient et le dub était inévitable. Ce sont deux
champs de manoeuvres propices à toutes les manipulations soniques. Le
label Beyond entérine cette fusion en 92 avec la sortie de la première
compilation titrée "Ambient-Dub". Ambiances subtiles, samples
à volonté, coloration trance-tribale, etc. Tous les aspects de
cette mixture sont soulignés par The Insanity Sect, H.I.A., ainsi que
Subsurfing, 23°, Horizon 222 et Banco De Gaia ("Last Train To Lhassa").
Le dub retrouve enfin un second souffle.
Niveau
12 : Techno-Dub.
La techno accuse un temps de retard mais tout ira mieux après quelques
infructueuses tentatives pour combiner dub et house
Lacidité
de Cosmic Connection ("Zincode") et de DP-Sol ("Spacecakes"
Live In Oslo) sinscrit encore dans le prolongement des dérives
ambient mais les rythmiques sont plus percutantes. Sur ce terrain electro-tonique,
Blue, Braindub et Five H-T en rajoutent. Deux tiers de Bpms contre un tiers
de basse : techno-dub (Blue Bommer, "Dub"). Les beats donnent
un coup de booster et le dub peut à son tour cartonner sur les dancefloors
(DreadZone); la rondeur de la basse nest plus un obstacle. Là aussi,
des compilations rendent compte de cette association : "Club Meets
Dub" (Zip Dog Rec.), "Serious DropOut" (S/3 Frankfurt), "Dub
Backups" (Elektrolux) et "Mashing Up Creation" (DubMission Rec.)
Malgré tout, comme à lépoque punk, certaines formations
pratiquent lalternance. Moody Boyz et Bandulu passent de la techno au
dub sans éprouver le besoin de brouiller les cartes
Niveau
13 : New-Roots
Profitant de ce regain dintérêt, une nouvelle scène
dub sest re-constituée. Deux tendances se manifestent. Dune
part un renouveau pour un son rond et lèché, sans fioritures excessives,
avec une basse bien grasse. Cest le come-back de la philosophie "roots &
culture" et des productions siglées "vocals &
dub". Alpha & Omega incarne cette renaissance. Ce duo a ré-orienté
le dub vers ses racines spirituelles ("Watch And Pray"). The Disciples
ont également renoué avec cet esprit tout en prenant en compte
les résonances daujourdhui ("Resonations"). Autour
de son label Third Eye Music, The Rootsman fédère les partisans
de ce que lon appelle le new-roots ("In Dub We Trust")
tout en établissant des passerelles en directions du Moyen-Orient et
de lAfrique ("52 Days To Timbuktu").
Niveau
14 : Hardcore Dub.
Dautre part, on trouve des groupes qui gravitent autour de Zion Train
via leur label Universal Egg. Ils distillent un dub plus "laïque",
high-tech sans être techno. Le rythme est assez rapide, presque martial,
soutenu par des sons cassants et métalliques. La basse est "massive &
large" (cf. "Lead With The Bass"). Ce style à des
allures guerrières (warrior). Iration Steppers ("Original
Dub D.A.T."), Small Axe, Powersteppers ("Bass Enforcement"),
Shotgun Rockers et Hedonastik en sont les principaux colporteurs. Sauvages et
fiers de lêtre (wicked & wild), ils se réclament
de la mouvance hardcore dub. Plus largement, toutes tendances confondues,
une armée de sound-systems, de producteurs, de DJs et de musiciens sest
mise en marche depuis quelques années. A lunanimité, de
Mixman à Armagideon en passant par Aba-Shanti, Manasseh et The Dub Specialists,
les petits enfants de King Tubby vénèrent Jah Shaka et ses amplis
à lampes !
Niveau
15 : Trip Hop vs Dub.
Toutes les musiques ont évolué et pourtant rien ne bouge au
niveau du chant. Malgré la dub-poetry, le ragga, le rap & Co, on
a toujours droit à des vocaux hérités dun autre âge.
Celui de la soul et du funk. Lhorreur vocalistique
Dès le
début de son histoire, le dub a prouvé quil était
possible dutiliser les voix différemment. Over-dub. Mad
Prof la sévèremment rappelé en remixant Massive Attack.
Pour loccasion, cet album fut rebaptisé "No protection".
Pas besoin den dire plus
Une fois ces vocalises tamisées,
les sonorités délicates du trip hop prennent un relief particulier.
Comme le reste de lAnglettere, Bristol vit sous influence dub. De Smith
& Mighty à Tricky, pas un ny échappe. Leurs disques
et leurs sets sont émaillés de reggae-dub. Mais à lexception
de quelques titres sur les anthologies de Mo Wax, seul le 2ème volume
de la série "110 Bellow/Journey In Dub: Trip to the ship
chop", et la compil "Dub : trip & hop, a different journey in
beats & breaks"(Flex Rec) tentent de faire le point sur cette filiation.
Niveau
16 : Jungle-Dub.
Le chant du cygne. La techno a atteint son apogée au milieu des années
90. Depuis, cest limplosion, genre Plastikman, ou la fuite en avant,
façon hardcore. Mais la surrenchère de Bpms est dépassée.
Le salut est venue de la complexité rythmique de la jungle qui a délivrée
la techno de la dictature du binaire. Drum and Bass. En apparence, cest
à lexact opposé de la structure du dub. Et pourtant, la
jungle est très proche du ragga, hip hop et consorts
Quelque part,
cest juste une question de rythme. Dub & drum ? Derrière
cet électrochoc de breakbeats et de samples, on perçoit souvent
des bribes de standards reggae. Sur le plan des vocaux, il suffit dun
rien pour en faire une "version dub". Signe des temps, les compil
Club Meets Dub sont littéralement submergées par la jungle-dub.
The Rockers HiFi, The Rootsman, Mad Prof. ("Mazurani : The Jungle Dub Experience") :
les dub-masters ont adopté cette équation.
Niveau
17 : Jazz vs Dub.
Parenthèse. Naguère, des aventuriers avaient établi
une liaison entre le reggae et le jazz : Shake Keen ("Real Keen, Reggae
Into Jazz") et Deadly Headly ("35 Years From Alpha"). Longtemps
après, cette conjonction fut reprise par les tenants de lacid-jazz
qui nont pas hésités, au détour dun ou deux
titres, à saventurer sur ces terres : The Humble Souls, Raw
Stylus. Après avoir édité deux albums de The Hazardous
Dub Company et réédité Mannaseh ("Dub The Millenium"),
le label Acid Jazz a voulu créer une sous-division consacré au
reggae roots et instrumental (Acid Roots). Ce projet est resté sans suite.
Mais à lheure où la drum-n-bass se pare de plus en plus
de couleurs jazzy, il ne serait pas impossible de voir resurgir ce serpent de
mer. Jazz vs Dub ? A suivre
Niveau
18 : Dub-Hop.
Fin des années 90. Lhistoire du dub se poursuit aux Etats Unis.
Le Grand Satan est de retour. Ca sent le souffre
New York, Brooklyn, Greenpoint.
Entre deux terrains vagues, on tombe sur les studios de Bill Laswell ("Axiom
Dub"). Cet endroit accueille régulièrement léquipe
du label WordSound dirigé par Skiz Fernando aka The Roots Controler.
Ce posse dispatche du dub taciturne, tourmenté, apocalyptique. Lent et
très lourd. Pour contre-carrer cette pesanteur, ces joyeux drilles injectent
des élèments hip hop dans ce magma dinfra-basses :
dub-hop. Cest devenue une appellation contrôlée
La série "Crooklyn Dub Consortium" offre un saisissant aspect
de ce travail de sape effectué par Spectre, Dubadelic, Dr. Israël,
etc. Adrian Sherwood suit de très près leurs mornes élucubrations.
Lavenir leur appartient.
Niveau
19 : Illbient in dub
Cest aussi à New York quest né lillbient.
Comme son nom lindique, cest une sorte dambient maladif. Un
trou noir qui aspire toutes les musiques sans aucune restriction. Le chef de
file de cette corruption généralisée est incontestablement
DJ Spooky; auteur de quelques dub passablement déjantés aux noms
évocateurs : "Anansi abstrakt", "Hologrammic dub",
"Islands Of Lost Souls (dub mix)". Avec Sub Dub, Byzar et quelques
autres allumés, il figure en bonne place sur la compilation-manifeste
de cette hybridation fin de siècle : "Incursions In Illbient"
(Asphodel). Ces hurluberlus récidivent sur les anthologies du label Home
Entertainement. Comparé au dub-hop, cette "déchéance"
de la bass-music se caractérise par une surrenchère dinfluences,
une démultiplication des détournements musicaux. Cest un
maelström de sonorités sombres et urbaines.
Niveau
20 : Dub vs Indus
Mais la bass-music se combine aisement avec des atmosphères encore
plus dures, bizarres et malsaines que celles de lillbient. Pour preuve,
le dub oppressant et froid de Scorn, "Evanescence". Armé dune
basse aux profondeurs effrayantes, lincontournable Bill Laswell nest
pas en reste : "Bass Terror". Le vert-jaune-rouge a disparu de ces
contrées obscures. Cest un univers en noir et blanc. Un monde presque
hermétique, menacant. Kevin Martin est aussi au rendez-vous. Ses compilations
"Macro Dub Infection" montrent les implications / applications du
post-rock et surtout de la musique industrielle vers le dub. Une rencontre du
troisième type certifiée par la présence de Skull, Tortoise,
Laika, Alec Empire, Automaton et Coil ! Mais les vétérans de lindus
sont aussi capables de ré-interpréter le tribalisme "roots"
comme le démontre lex Cabaret Voltaire, Richard H. Kirk, au travers
de son projet Sandoz : "In Dub, Chant To Jah".
Niveau
21 : World-Dub
Les musiques du monde (i.e. non occidental
) apportent un sang
neuf aux sonorités anémiées de la vieille Europe. La modernité
cannibalise la tradition. Les chants initiatiques des Indiens Waorani ont été
"désacralisés" par Zion Train, Timeshard et Youth ("Amethyst
dub") sur "Ambient Amazon". Cette dubisation du folklore des
"fils des âges farouches" a été édité
par Tumi; un label dordre ethno-musicologique ! Bill Laswell sest
intéressé aux rituels de Possession (+ African Dub, "Off
World One")
The Rootsman et Alpha & Omega embellissent leurs
compositions avec des arabesques chatoyantes. La basse ronflante suit alors
un cheminement byzantin
Cette route des épices serpente au delà
du Moyen-Orient pour finir par se perde dans les provinces reculées de
lInde. Sur les volutes multicolores, parfois lourdes et entêtantes
comme des vapeurs dencens, de Suns Of Arqa ("Whirling Dub").
The Dub Factory nous invite à partager ses rêveries de promeneur
solitaire ("Voyage Into Dub"). A lexemple dAsian Dub Foundation,
la communauté Indo-Pakistanaise a transformé la bass-music en
un véritable carnaval mélodique et rythmique. Le dub, comme son
aïeul le reggae, est devenu un phénomène planètaire
("Global Explorer").
Niveau
22 : Electronic-Dub
C'est aussi ce qu'avait voulu mettre en avant le label Incoming! en regroupant des artistes venus de continents et d'horizons musicaux divers sous la bannière
néo-dub; barbarisme que l'on préférera à celui de
növö-dub... Les compilations "Serenity Dub" proposaient de la musique
high-tech en prise directe (ou indirecte) avec la bass-music. Presque l'équivalent
dub de l'intelligent-techno... L'electronic-dub s'est forgé dans cet
interstice. Cest un genre en devenir, moins dilaté mais plus abstrait
que lambient-dub. Plus cérébral (Five-H-T, "NeuroTransmitter
: electronic dub"). Plus oecuménique. "The High Priests Of Electronic
Dub" (Hypnotic Rec.) appartiennent à différentes chapelles; d'obédiences
lofi (F.S.O.L., Nature) ou electro-indus (Control Bleeding et Test Dept, "Critical
Dub"). Jammin Unit en a montré les tenants et les aboutissants
("Discovers Chemical Dub", "Electronic Dub"). En remixant
"Deaf, Dub And Blind" de manière brutale et high-tech tout
en jouant sur la combinaison basse / drum, Witchman réaffirme que le
dub, fût-il électronique, nest pas figé. Ce goût
pour lavant-garde est partagé par une frange importante de lelectronic-music
qui nest pas insensible aux vibrations du dub.
Niveau
23 : Filter Dub
En fait, plus qu'à une distinction ou à un héritage,
on assiste à un processus d'indifférentiation. Une promiscuité
ambient-indus-techno camouflée sous le terme générique
d'electronic-music mais animée d'un esprit transdubalitique. Des nappes
iréelles atténuent le tranchant des rythmiques (Seefeel, "Quique").
Un brouillard d'effets souligne la lourdeur des infra-bass (BlueTrain, "No Lightweight
Stuff"). Des bruits parasites, le souffle amplifié des filtres et des
cliquetis arythmiques singent les imperfections du vinyl. Comme pour conjurer
les stigmates de ces altérations énigmatiques. Comme si il fallait
gommer la perfection technologique pour naviger en eaux troubles (Porter Ricks,
"Nautical dub"). Ultime artifice numérique pour redécouvrir une
vérité analogique oubliée ? Le cycle s'achève après
bien des "réactions en chaîne" : Maurizio et les apprentis sorciers
de l'ère digitale retrouvent "le rythme et le son" originels, le temps
d'un showcase (Rhythm & Sound w/ Tikiman)
.
Niveau
24 : Abstract-Dub
Porté
à ses extrêmes limites, ce jeu de construction / déconstruction
dé-réalise le dub. Au mieux, il n'en subsiste que des fragments
épars. Un skank lointain et de vagues craquements électroniques
en guise de rythmiques. Un ersatz. Une extrapolation (Pole, "R"). Click-n-dub.
Au pire, dirons certains, la bass-music étant tombée dans le domaine
public et surtout commercial, seule la musique expérimentale peut poursuivre
les explorations auditives menées par les dub-masters. Dans ce cas, ces
divagations sur le dub sont une variante de l'isolationnisme : "Dub Auder" sur
Law & Auder; label connu pour son "Avant-Gardism" et "Minimalism" échevelé
en matière d'electronica. Torsion / distorsion / contorsion. Pour rendre
ces abstractions dubisantes plus physiques, presque physiologiques, The Mighty
Quark va puiser à dose homéopatique dans le rock, le funk, etc...
Fusion / confusion / transfusion.
Niveau
24 + n : Alien-Dub
Toutes ces transmutations, quelles soient voulues ou subies, soulignent
la formidable maléabilité du dub, gage dune immortalité,
dune "inactualité"
Le dub a connu des hauts et
des bas; et il est fort probable quil y ait de nouveau des périodes
de flux et de reflux
Mais cest ce qui fait sa force comparé
à certaines musiques "actuelles". Quels seront les prochains
courants musicaux ? A quoi ressemblera un studio à la fin du troisième
millénaire ? Mystère ! Lhistoire de la musique est de toute
façon sans fin mais son "à venir" sécrit
au présent. Et sur ce point, tout semble indiquer que le dub est prêt
à "accueillir" les musiques du futur, y compris celles qui
viendront dailleurs. Ce nouveau millénaire est porteur dinquiètantes
dalienations dubalistiques
Bienvenue dans un monde meilleur ?
Laurent
Diouf
historique publié sur le site www.hypertunez.com en Juillet 2001
contact: Wreck This Mess