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DUBSTEP.FR
le futur en V.F.

Dernier avatar en date de la "bass-music", le dubstep est sous le feu de l'actualité à la faveur de la sortie du nouvel album de Burial, Untrue.  Un opus dont la tonalité, très (trop?) vocale, est plus proche du trip hop que des lourdes combinaisons de breakbeats et de lignes de basse qui caractérisent ce courant hérité du UK garage. Surtout comparé au premier album de ce mystérieux personnage que nous avions salué à sa juste (et excellente) mesure lors de sa sortie en 2006…

Auparavant, nous avions été sensible à des productions du même acabit. À commencer par Grime 2 sur Rephlex — feat. Kode9, Loefah et Digital Mystikz (cf. MCD #23, nov. 2004) — ou la sélection de Mary Anne Hobbs, Warrior Dubz (cf. MCD #38) et autres curiosités comme Compressor de Terminal Sound System par exemple… Disons le sans fard, cette soudaine embellie médiatique pour le dubstep nous exaspère ! Le scénario est classique et le syndrome connu… Qu'importe. Soyons désinvoltes, ravalons notre fiel et faisons le point en compagnie d'un acteur majeur de cette scène en France : David Lollia. Connu sous le pseudo de Synaptic en tant que DJ, il officie également avec Mr Casual sous le nom d'Active Vectors. David est aussi à l'œuvre derrière le site Dubstep.fr, plateforme incontournable pour avoir une lecture, en V.F., du théâtre des opérations. Last but not least, ce jeune Parisien est impliqué avec Greg G, son "double" nantais qui pilote l'émission Dubstep FM sur Jet FM, dans des soirées au Nouveau Casino où ils sont résidents. Entretien.


Quel a été le déclic ?
Le premier choc, c'était en 1990, quand j'ai découvert la techno et ses effets de timbres et de fréquences, ses structures ouvertes et l'esprit communautaire des premières raves parisiennes. En un sens, pour moi, c'était comme la suite logique, la continuité des expérimentations des seventies. J'ai aussi été marqué par le free jazz et le P-Funk de George Clinton et sa bande, les expérimentations électriques de Miles Davis et Herbie Hancock… Le deuxième choc, ça été la jungle / early drum & bass. C'était comme un ovni, parce que je n'avais pas vraiment suivi l'évolution du son rave depuis quelques années. Toutes ces syncopes, ces ruptures, cette musique atonale et dark, venaient d'un autre monde. Pour moi, c'était un peu comme une version futuriste du free jazz. Dans la drum and bass, j'ai surtout aimé les trucs abstraits à la Photek, Source Direct, Digital, Amit, Breakage… J'ai un très grand respect pour 4Heroet ce qu'ils ont fait avec leur label Reinforced. En même temps, j'écoutais des trucs broken-beat, garage, electronica sans vraiment pouvoir les affilier à un genre (Zed Bias, Stereotype, Aphex, Squarepusher…) Pour moi, tout ce qui était électronique, abstrait avec un rythme syncopé, c'était une forme de jungle. La réelle découverte du dubstep est venue plus tard, à travers les échanges avec Cycle de RPM et le show de Jay Da Flex sur la BBC début 2005. Ma première soirée DMZ à Brixton en septembre 2005 a été la confirmation que cette scène avait un potentiel énorme.


Dans quelles circonstances est né le site Dubstep.fr, quelles infos y trouvent-on et quels sont les développements envisagés ?
À partir de l'été 2005, j'ai commencé à documenter cette scène sur le site Rootspeople.com. Très vite, nous avons pris conscience que cette musique méritait une plateforme spécifique. Le site a été mis en ligne début 2006. C'est un projet très DIY, je produis la plupart des contenus, avec les contributions récentes de Pseudzero et Greg G pour les interviews. C'est vraiment un projet né du constat que nous aimions cette musique, la jouions, montions des soirées, mais qu'elle était absolument inexistante des réseaux médiatiques français, même alternatifs. Il n'y avait quasiment aucune source francophone d'information et même les sources anglo-saxonnes étaient assez confidentielles. Nous voulions donc lui donner une existence, faire le relais… On y trouve des informations sur les sorties de disques, sur les soirées, des chroniques, des playlists, des interviews bilingues, un forum… Nous envisageons d'évoluer vers plus de contenus, toujours très spécifiques, mais je pense que nous allons commencer à les traiter selon des angles plus ouverts, transversaux, avec plus de contributeurs. Nous souhaitons aussi développer des collaborations et mettre l'audio plus en avant sur le site parce qu'après tout, la musique est beaucoup plus éloquente que les mots.


Peux-tu nous proposer une petite définition historique du dubstep ?
Ce n'est pas simple de définir le dubstep, parce que le terme est buggé à la base. Mais c'est comme avec un nom de famille, il faut parfois vivre avec; tant bien que mal… En effet, le terme se place sous l'angle stylistique, je crois que ça peut être sclérosant de nommer la musique en termes stylistiques. D'après son étymologie, le dubstep serait un mélange de dub et de 2-step ou un descendant du 2-step qui a incorporé des éléments de dub jamaïcain. En fait il y a quelques années, pour moi, il s'agissait de l'ultime crête du hardcore continuum, c'est-à-dire l'évolution la plus récente de la scène rave londonienne. Aujourd'hui, je ne sais plus vraiment ce que cela veut dire parce que ça part dans tous les sens… Mais ce qui est sûr, c'est qu'avant de définir un son, le dubstep se rapporte à une scène issue du Sud de Londres, Croydon et ses environs pour être précis. Et là, au début des années 2000, de jeunes producteurs ont commencé à explorer de nouvelles idées sur une base de dark garage en s'inspirant du son de Steve Gurley, Zeb Bias, El-B… Incorporant toutes sortes d'influences caribéennes (dub, ragga, soca...), mais aussi orientales, soul, funk, jazz, musiques de film, techno, hip hop, etc. Parallèlement se développait le grime, une des autres mutations du UK garage. Donc, du UK garage 2-step, ils gardent cette approche syncopée et polyrythmique dédiée au dancefloor, mais en en distordant la matrice jusqu'à en faire quelque chose de nouveau. En même temps, puisque cette scène est intrinsèquement portée à l'expérimentation, elle ne cesse d'évoluer stylistiquement, c'est pourquoi il est assez vain de vouloir la définir en ces termes. À la suite de Simon Reynolds et de sa notion de hardcore continuum, Kode9 a forgé le concept d'hyperdub dont le dubstep, dans la continuité de la jungle et du garage, serait un des moments, une certaine configuration, d'un processus bien plus large.


Est-ce que tu peux préciser le rapport de filiation avec le dub proprement dit ?
Le lien avec le dub s'articule essentiellement sur l'importance de la basse et la culture du sound system, c'est un trait commun à la culture rave UK depuis le breakbeat hardcore, en passant par la jungle et le 2 step. C'est indéniablement lié aux communautés jamaïcaines des grandes villes anglaises. Pourtant, la particule "dub" dans "dub-step" se réfèrerait plutôt à la version dubbée d'un track, et plus particulièrement aux faces B instrumentales des morceaux US garage, que les DJs anglais jouaient en accéléré (d'où l'appellation speed garage). On peut bien sur tisser des liens avec l'abstraction produite dans le dub grâce aux effets de spatialisation, d'étirement du temps, comme les réverb, les delay, etc. Ce sont des éléments qu'on retrouve dans beaucoup de musiques électroniques. Le MC, qui délivre souvent un flow inspiré du ragga, est aussi un élément central des raves et des radios pirates (on le retrouve évidemment dans la jungle, le garage, le grime et le dubstep).


Le dubstep s'enracine dans le UK garage, mais personne ne cite les productions de Wordsound (Spectre, etc.) qui sonnent pourtant comme du "proto-dubstep"; de même que Scorn. J'ai vu que ce point était abordé dans l'interview de Kevin Martin (aka The Bug) sur Dubstep.fr. Je voulais avoir ton point de vue sur cette généalogie supposée.
Il y a des parallèles sonores frappants entre le dub-hop et le dubstep, surtout chez les artistes qui ont développé un son plus dark et industriel; notamment Loefah et son halfstep massif, Vex'd ou Distance qui viennent du métal. Donc, il est probable que pour ces artistes Wordsound et Scorn aient été des sources d'inspiration directes et conscientes. Toutefois, il ne s'agit que d'une frange de la scène. D'un autre côté, il est intéressant de constater que dans son récent album Scorn intègre des éléments clairement inspirés du dubstep. C'est le cas aussi de The Bug dont le son, bien que toujours très original, s'est adapté et a évolué en fonction de cette influence. Il dit avoir adapté son tempo à la demande de Kode9 pour pouvoir être mixé dans des sets dubstep. Donc, il y a des échanges c'est sûr. Cependant, si la plupart des artistes dubstep ne citent pas cette influence dub-hop, c'est qu'elle n'a pas été directement déterminante pour eux au moment de la genèse de la scène. Donc, je ne vois pas de filiation à proprement parler. Et si on veut parler de généalogie, l'évolution s'est vraiment faite à partir du UK garage, et de la house si on remonte un peu plus haut.


Quelques mots sur la scène dubstep française et les soirées que vous organisez…
La scène dubstep française se développe bien, même si ça a pris un peu plus de temps qu'à d'autres endroits de la planète. En 2007, on a assisté à une floraison de soirées dubstep, ou intégrant un set dubstep dans leur line-up, et je suis sûr que ça va s'accroître encore en 2008. En termes de production, c'est similaire : il y a maintenant des producteurs qui se frottent au genre un peu partout en France. Les principaux acteurs de la scène étant les parisiens Synaptic, Mr Casual, Absurd et Resofantom, Initial Dub, Subrider, les nantais Greg G et Dubstep FM, Likhan, le crew Sens Inverse à Strasbourg, les lillois de Unlike Sessions, les lyonnais de Polygohm / Brain Agency et d'autres un peu partout… Les premières soirées organisées par Dubstep.fr ont commencé en octobre 2006 avec les "Basement Sessions". Depuis février 2007 nous avons la résidence "Basement Ltd" co-organisée avec Dubstep FM, au Nouveau Casino, à Paris. L'idée est vraiment d'inviter à chaque fois un artiste de premier plan, sur un sound system de qualité. Nos invités ont été Skream, Mala des Digital Mystikz, D1, Pinch… accompagnés d'artistes français. Nous organisons aussi la soirée "Dubstep Nation", clairement dédiée à la scène hexagonale où nous voulons présenter le meilleur de la production locale. Nous avons également importé la fameuse soirée "FWD>>" à Paris en mai 2006 avec les DJs Anglais Youngsta et N-Type.


Laurent Diouf (article-interview publié dans MCD #44, janv./fév. 2008)

Site: http://dubstep.fr/

Playlist:
Kode9, Memories of The Future (Hyperdub)
Burial, Untrue (Hyperdub)
Pinch, Underwater Dancehall (Tectonic)
The Cult Of The 13th Hour, Wickedness (Soul Jazz Records)
Synaptic, Bounce (dubplate)
Likhan, Terre (7even dubplate)
Mr Casual, Ra Ra (dubplate)
Digital Mystikz, Stuck (DMZ)
The Bug feat. Killa P. & Flow Dan, Skeng (Hyperdub)
Skull Disco, Soundboy Punishments (Skull Disco)





Laurent Diouf @ WTM-Paris