WRECK THIS MESS > ARTICLES > DRUM-N-BASS
DRUM-N-BASS V.2: histoire d'une frénésie rythmique
Riddim warfare
Lorsque la techno a déboulée avec ses rythmes
"répétitifs", personne ne s'est risqué
à prédire ce que serait la prochaine
étape… Pourtant, en vertu d'une
théorie de l'évolution musicale bien connue,
chaque genre donne naissance à un sous-courant qui tire son
identité en pratiquant une surenchère sur le plan
de la rapidité et de l'agressivité. Du rock au
punk, le scénario est rodé depuis longtemps.
La techno n'a pas échappé à cette
règle en donnant naissance au hardcore, gabber et autre
avalanche de BPMs apocalyptiques. Fille illégitime de la
techno (au sens large), la drum-n-bass relève aussi de ce
principe.
Mais ce courant majeur des musiques électroniques, dont les
premières secousses se ressentent à
l'orée des années 90s, s'est imposé en
jouant sur d'autres facteurs. Comme son nom l'indique, la drum-n-bass
met en avant des rythmiques soutenues par une ligne de basse puissante.
Nous sommes exactement dans le schéma inverse du dub, bien
que la mouvance drum-n-bass y puise beaucoup de ses codes. En
particulier sur scène où les DJs se produisent
souvent en compagnie d'un toaster ou MC, se rapprochant ainsi des
sound-systems propres au milieu reggae plutôt que des raves
stricto sensu.
Mais pour des oreilles profanes, la drum-n-bass c'est avant tout une
cavalcade de breakbeats parfois difficile à
suivre… C'est cette vitesse et complexité
rythmique en dépit de ce que certaines
dénominations spécifiques comme 2 step laissent
à penser (1) qui la caractérise avant
tout. La rythmique est prépondérante et mise en
valeur par des nappes, fluides ou sombres. Le reste (harmonie,
gimmicks, effets, etc.) n'est finalement que fioriture…
A volume "raisonnable", ces rythmes frénétiques
alliés à des nappes mélodieuses sont
devenues synonymes de modernité pour la pub et les jingles
TV. Un indicateur de tendance. Une marque (Kenzo et son parfum
Jungle)…
Autre indice de cette complexité retrouvée
comparée, par exemple, à la techno minimale : le
jazz. Son ombre et ses sonorités planent sur la
quasi-totalité des premières productions
drum-n-bass. La série de compilation Science Fiction Jazz (Mole
Listening Pearls) est révélatrice de ce
creuset.
(1) cf. Rene Wooller, A brief analysis of club drum and bass :
compositional structures and sonic forms (ACMC, 2003)
Des noms, des noms…
La perfide Albion reste la mère de toutes les batailles
musicales. Tous les pionniers de la drum-n-bass sont Anglais. Et on
note, outre Londres, une répartition géographique
qui inclut Bristol. La patrie du trip-hop d'où sont parties
les prémisses de la drum-n-bass via des artistes comme Smith & Mighty. Mais ce sont d'autres acteurs qui ont mis la machine
sur orbite…
Honneur aux vétérans, on commencera par citer A
Guy Called Gerald, auteur du tubesque "Voodoo ray" aux temps
héroïques de l'acid-house. Il fait figure de
précurseur pour avoir, dès 1992,
basculé vers des compositions aux rythmiques plus
heurtées (Digital Bad Boy), traçant ainsi la
politique éditoriale de son label Juice Box où il
sortira notamment son fameux opus Black Secret Technology.
Autres "passeurs", le duo 4 Hero qui oeuvre dans ce sens depuis 1990 !
Sorti quatre ans plus tard, leur album Parallel Universe reste une
référence; consacrant leur label Reinforcedoù le noyau dur de Metalheadz a fait ses premiers
pas… Ils marqueront aussi les esprits en sortant en 96, sous
le nom de Jacob's Optical Stairway, un disque éponyme sur
R&S Records jusqu'alors plutôt dévolu
à des productions intelligent-techno et
ambient-groove…
Viendra ensuite, dans une veine plus electronica mais toujours avec des
rythmes "décousues", les "progressions logiques" de LTJ
Bukem, fondateur de Good Looking. Une plateforme incontournable sur
laquelle se sont illustrés notamment Blu Mar Ten, Blame et
PFM (Progressive Future Music). Un des rares à
s'être essayé à l'exercice, difficile,
de l'ambient versus drum-n-bass…
Le mouvement s'accélère au milieu des
années 90s avec des DJs / musiciens / producteurs que les
puristes vénèrent. A juste titre. En 1995, une
retentissante conflagration rythmique laisse tout le monde KO. Il
s'agit de Timeless, un disque teigneux signé Goldie. Son
label Metalheadz feat. Doc Scott, Peshay, Hidden Agenda,
John B, etc. distille toujours à intervalles
réguliers des compilations plutôt
féroces…
L'année suivante, c'est Photek qui crée la
surprise et rentre dans l'histoire grâce à Modus
Operandi. Un album "cérébral", aux formes
épurées. Entouré de disciples,
à savoir le collectif Reprazent, Roni Size le talonne avec
News Forms qui combine des éléments jazzy et hip
hop. Plus discret, un certain Cujo qui se fera
connaître plus tard sous son vrai nom, Amon Tobin
nous entraîne dans un méandre de sons
torturés (Adventures In Foam). Coup de tonnerre
également en 1997 lorsque Grooverider fait
découvrir ses "prototypes" au grand public sur une major :
Sony ! Détail important, il s'agit de la filiale
anglaise… Sombre et puissant, le tracklisting de sa
compilation rassemble Optical, Ed Rush, Lemon D, Boymerang, etc.
Jungle planétaire
Depuis, la drum-n-bass s'est répandue comme une
traînée de poudre à la surface de notre
bonne vieille terre. Enfin, comme les autres musiques
électroniques, elle n'a pour l'instant
"colonisée" que les pays "développés"
et émergents : Cativo (Allemagne), Dieselboy (USA), Concord
Dawn (Nouvelle-Zélande), DJ Marky (Brésil)… La France,
pour une fois, ne démérite pas grâce
à des activistes comme Interlope, Soper, Elisa do Brasil,
Anakyne, Le Lutin, etc.
Malgré tout, c'est le signe de son universalité,
faisant ainsi mentir Steven Quinn qui voyait dans la drum-n-bass, au
delà de sa dimension musicale, une expression des
antagonismes identitaires de la Grande-Bretagne (2). En fait les
acteurs comme les auditeurs de la drum-n-bass sont mixtes et
métissés. De sa "version" black, justement
à la consanguinité affiché
avec le ragga que l'on désigne aussi sous le nom de jungle
à sa déclinaison la plus dark; voire
abstraite…
Reste que l'Angleterre domine encore le marché. Les
années 2000 auront vu fleurir une multitude de labels et de
DJ-producteurs emblématiques autour desquels gravitent un
petit groupe de musiciens fidèles.
Ainsi, Tony Colman aka London Elektricity regroupe au sein d'Hospital
Records des personnages comme High Contrast, Nu:Tone et Logistics qui
s'affirment avec une drum-n-bass très mélodique,
soulful et colorée. Affilié à TOV
Music, le label Renegade Hardware accueille des formations comme Future
Forces, Usual Suspects, Loxy & Ink et Future Cut…
L'incontournable Andy C héberge Origin Unknown, Shimon et
Moving Fusion sur RAM Records. Total Science ont fait une place
à Baron et Q-Project sur C.I.A. (Computer Integrated Audio).
Teebee a pressé quelques maxis de Future Prophecies, Cause 4
Concern et Noisa sur Subtitles qu'il dirige avec K.
il en est de même pour Dilinja, Dom & Roland,
Calibre, J Majik, Usual Suspects, Maldini & Vegas, Chase
& Status, DJ Fresh et autres figures du mouvement que l'on
retrouvent, à des degrés divers,
impliqués dans des structures où
s'élaborent de nouvelles équations rythmiques.
Et leurs petites entreprises ne connaissent pas la crise…
Les soirées font le plein. Non content d'arroser en
permanence la planète de maxis, entre deux
tournées, ils éditent aussi
régulièrement des CDs doublés, le plus
souvent, d'un mix à destination de ceux qui
préfèrent le home-listening…
Disposant, malgré ces activités
débordantes, de peu de visibilité
médiatique, la scène drum-n-bass est
également friande de DVD qui lui permet de se montrer in
situ (lives, studio, interviews, etc.).
A cela, il faut rajouter des sites comme Drum&BassArena:
www.breakbeat.co.uk. Véritable
supermarché en ligne, cette institution propose de la VPC
(singles, dubplates, albums et studio-mixes), des charts, des clips,
des podcasts et même des sonneries pour portables. Massive,
isn't it ?
(2) cf. Steven Quinn, Rumble in the jungle : the invisible history
of drum'n'bass (Transformations n°3, 2002).
Laurent Diouf
/ wtm 2008 (v.1 écrit pour Fluctuat.net en 2007, mise en ligne
en ??? )
Laurent Diouf @ WTM-Paris