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DJ SPOOKY : traité de la mixitude par Paul D. Miller

Figure charismatique de la scène underground New Yorkaise, DJ Spooky allie la théorie à la pratique en menant de front ses activités de journaliste / écrivain et ses performances en tant que DJ. De son vrai nom Paul D. Miller, "That Subliminal Kid" émarge principalement chez Asphodel. Mais sa route a aussi croisé Home Entertainement, Mille Plateaux et bien d'autres plateformes dévouées à de singulières hybridations musicales.

En fait, DJ Spooky se tient à un carrefour et voit arriver vers lui des personnages emblèmatiques, tels Xenakis ou Panacea, attirés par ses dons de re-mixeur. Cette position stratégique l'a conforté dans son rôle d'observateur privilègié des courants qui agitent la musique électronique. Une observation aiguisée par un double cursus universitaire, section philosophie et littérature française ! De quoi conceptualiser l'illbient, cette maladie musicale qu'il a largement contribué à répandre.

Ce terme, presque magique, recouvre une réalité sonore plutôt fluctuante. L'illbient est une zone tampon où pratiquement toutes les musiques du monde s'agrègent et se désagrègent dans l'obscurité numérique des samplers et/ou à la faveur d'une proximité analogique pieusement entretenue sur les platines. De cette mixtion sonnante et trébuchante émerge malgré tout une constante : cette variation du dark-ambient est placée sous la tutelle des breakbeats hérités du hip hop. Mais est-ce vraiment une vision pertinente de l'illbient ?

"Je dois dire que la définition des genres musicaux me pose problème; que ce soit l'ambient, la techno ou le hip hop. Ces termes sont beaucoup trop chargés de significations, un peu comme un palimpseste - [manuscrit dont on a effacé la première écriture pour ré-écrire par–dessus. Ce processus pouvant se répéter indéfiniment. Cf. "Des palimpsestes et de la parataxe ou comment faire un mix", texte de DJ Spooky publié en français dans la revue Nomad's Land, Automne-Hiver 97]. Il fallait donc forger un terme qui ne masque pas la musique. Et l'illbient par "définition" ne peut pas être défini puisque cela s'applique à une nébuleuse; à tous ces genres à la fois. C'est une symbiose entre différentes musiques. L'illbient est comme une éponge, c'est une musique qui absorbe aussi bien le hip hop que la techno. Avec l'illbient, nous avons enfin une musique fluide, multi-culturelle, pluri-dimensionnelle. Une musique mutante, qui évolue sans cesse".

On parle souvent de paysages sonores mais est-ce que cette appréhension de la musique, des musiques, n'est pas aussi une peinture sociale, un travail d'impressionnisme culturel ?
"C'est vrai, ma musique reflète mon environnement social et urbain. C'est un parapluie, un récipient culturel et stylistique. Dans mon quartier, à New York, il y a vraiment toutes les musiques du monde ! Nous vivons dans un monde nomade, nous devons surfer sur les cultures et nous pouvons le faire grâce à la musique. Et c'est cette diversité de styles mais aussi de mentalités que j'essaie de restituer au travers de mes mixes. Je prône et défend l'idée d'une musique multiculturelle car, aux États–Unis, il y a toujours une certaine ségrégation entre les cultures, les musiques et les modes de vie. On peut y faire constamment l'expérience d'une pluralité socio-culturelle presque illimitée mais les gens ont des œillères. C'est également contre cette vision étriquée et contre l'orthodoxie musicale qui prévaut même à New York que nous avons mis en place le Soundlab. Pour qui y ait un lieu où toutes les musiques puissent co-exister, soient interactives comme les autres formes d'artistiques. Néanmoins, il y a tradition américaine d'intégration, ce que j'appelle aussi une synthèse additive. Et l'illbient est un peu une transposition de cette tradition, de ce phénomène d'absorption tout en respectant ces différences culturelles.

Tu as travaillé avec des gens dont la culture justement est, de prime abord, rigide, presque hermétique. Bien qu'étant avant-gardistes, Xenakis et Steve Reich s'enracinent dans une culture "bourgeoise" et "académique" en un sens… Quoi qu'on en dise, la musique concrète, contemporaine et nouvelle n'a pas vraiment de fond commun avec la musique industrielle et les dérivés de la musique électronique actuelle (techno, ambient, hip hop & Co.) ! Qu'est-ce qui vous réunit au delà de vos collaborations ponctuelles ?
Je suis un grand fan de Xenakis et, au fil de nos rencontres, c'est devenu un ami. Quant à Steve Reich, je considère que c'est un compositeur multi-culturel car il peut adopter d'autres démarches créatrices, s'adapter à d'autres styles. Je pense que ce qui établit un pont entre nos espaces, où plutôt ces espaces culturels différents, c'est une faculté d'abstraction que nous partageons communément. Cette notion d'abstraction suppose une ouverture d'esprit en direction de l'art, de la peinture, de l'écriture. Pas seulement musicalement. Pour ma part, cela m'a conduit à faire des installations dans des galeries et des musées, à participer à des conférences, etc. Et, en tant qu'écrivain, je fais un lien entre le son et l'écrit. En ce sens, mon dernier album,"Riddim Warfare", est une phonographie. Un peu à la manière d'une nature morte· Plus le langage, l'écriture est diversifiée, meilleur est la musique".

Le multi-media, les nouvelles technologies de communication vont renforcer cette fusion culturelle...
"Oui, sur le plan artistique on parle d'ailleurs d'Art Total. Une démarche qui intègre le cinéma, la peinture, le théâtre, etc. En ce qui concerne le DJing, j'ai une expression pour rendre compte de cette notion de mixage généralisé : celle de canevas électro-magnétique. C'est ce que je propose par l'intermédiaire de mes mixes. Mais c'est surtout via ArtByte, un magazine auquel je collabore, que je poursuis mes réflexions sur cette culture globale et digitale. Notamment en compagnie de l'artiste japonaise Mariko Morio. [ndLD: ArtByte se situe entre ArtPress et Wired] D'autre part, sur Internet, je suis en train de mettre en place un site consacré à l'Afro-Futurism. Une sorte de symposium sur le multi-culturalisme, l'informatique et les (multi-)medias électroniques en Afrique. Ne serait-ce que pour combattre les préjugés, les mythes et les stéréotypes qui sont véhiculés sur les Africains aux États Unis.

Chose rare pour un Black Américain, tu es allé en Afrique : ce n'est effectivement pas un mythe pour toi !
"Je parle français depuis longtemps, bien avant de faire des études· Cela m'a permit de découvrir des auteurs comme Aimé Césaire, Franz Fanon ("Peaux Noires et Masques Blancs"), Cheick Anta Diop ("Nations Nègres et Cultures"), etc. Et c'est aussi pour cela que j'ai voyagé dans les pays de l'Afrique de l'Ouest. En particulier en Côte d'Ivoire et au Sénégal".

Tu as dû aller à Gorée...
"Oui ! Je suis "Afro-Américain" et j'ai visité cette île avec ma mère. Et elle m'a dit : regardes, c'est l'histoire de l'oppression. De notre oppression ! C'était très émouvant, très fort· C'est notre histoire, c'est l'Histoire. [ndLD: Gorée est une île située au large de Dakar au Sénégal qui servait de plaque tournante pour le commerce triangulaire. Les esclaves y transitaient dans des conditions épouvantables avant leur déportation dans les plantations nord-américaines. C'est devenu un lieu de "pèlerinage" pour les Blacks Américains]. Ce voyage m'a fait prendre conscience du fait qu'aux États Unis, nous sommes amnésiques historiquement. Au départ, nous sommes des esclaves ! Mais tout en nous a été transformé en américains : notre langue, nos noms, nos normes et nos valeurs ! C'est seulement depuis peu que nous re-construisons notre identité· Nous commençons seulement à nous affranchir ! Nous sommes la première génération "Ex" !".

Les dreadlocks sont-elles le signe d'une affirmation de cette identité retrouvée ?
"Je suis un homme de remix et je me remixe aussi moi-même"… à cet instant, DJ Spooky soulève son bonnet et, à la stupeur de votre serviteur, exhibe un crâne orné d'une "barbe" de trois jours en s'écriant… "et voilà, le remix !".

Laurent Diouf
article publié dans Coda magazine en 1999

Rappel discographique:
Paul D. Miller : "Viral Sonata", "Death In Light Of The Phonogram"
DJ Spooky, That Subliminal Kid : "Song Of A Dead Dreamer", "Necropolis: the dialogic project", "Synthetic Fury Ep", "Riddim Warfare".

 





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